CHAPITRE PREMIER } MICHELET ET LAMARTINE
. C’est en 1834 que Michelet entra en relations avec Lamartine. Jusque là il avait vécu dans une solitude méditative et un peu farouche, travaillant sans répit, en tête-à-tête avec « sa grande maîtresse l'Histoire ». 11 sortait peu et s’est vanté d’avoir été si absorbé en 1832 par la préparation des deux premiers volumes de son Histoire de France qu'il s’aperçut à peine du choléra. Il s’interdisait le monde et les salons littéraires qua pouvait lui ouvrir aisément sa jeune renommée, et par- -tageait son temps entre l’Ecole Normale et les Archives Nationales. Sainte-Beuve, qu'il connaissait depuis quelques années, aurait pu l’amener chez Victor Hugo, s’il y avait tenu et il refusa de se laisser conduire à l’Abbayeaux-Bois par Ballanche qui voulait le présenter à Chateaubriand. « Je sentais parfaitement, écrit-il, qu’un tel milieu, où tout était ménagement, convenance, m'aurait trop civilisé. Je n’avais qu’une seule force, ma Wirginité sauvage d'opinion et la libre allure d’un art à
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U MIiCHÈLET ET SON TEMPS
moi et bien nouveau ». (1) C'était chez lui une décision ferme : il avait peur de gaspiller ses forces, de distraire sa pensée et ne voulait pas se mêler à cette vie ardente et spirituelle des Cénacles et des cercles romantiques. Auprès de tous ces gens de lettres, étincelants, épris de tirades et de paradoxes, il ne se sentait guère autre chose qu'un petit professeur, se trouvait timide et gauche, et, à vrai dire, se débrouillait plus facilement dans l’enchevêtrement du Moyen Age que dans les inévitables intrigues des milieux littéraires.
De plus, il semble bien n'avoir eu aucun goût pour les discussions esthétiques du temps. Ce n'était pas dans son tempérament de courir après une formule. Sa formule, il la créait et la vivait. Ses tableaux n'auraient pas eu besoin d’être signés. Sa frappe, il la plaçait tous les jours au bord de tel médaillon, au coin! de telle effigie, et tout ce qu'il écrivait était marqué du sceau de. sa personnalité véhémente. Sa conception de l’histoire, c'était lui. |
Mais c’est pour cela aussi qu’il ne pouvait se cloîtrer. indéfiniment au fond du passé. Pour lui tout se tenait déjà, indissolublement lié, dans l’histoire et dans le monde. La mission de la France, après la Révolution de 1830, c'était d’être le guide des nations dans le. grand pélerinage de l’humanité en marche vers la. liberté et vers la lumière, et c’est afin de lui rendre conscience de cette mission qu'il ressuscitait sous ses yeux les siècles morts. Aussi bien, s’il néglige un peu les purs littérateurs, se sent-il par contre attiré vers les DADSQpReE, les publicistes, les orateurs, vers tous ceux. qu’anime à cette époque un actif amour de la patrie et de la liberté. Peu lui importe au fond d'où ils viennent ; il regarde où ils vont. Il n’entre dans aucun camp, ne
(1) Préface à l'Histoire de France (1869). | | De |
s’affilie à aucun groupement, ni à celui de l'Avenir et des catholiques libéraux, ni à celui du Globe et des Saint-Simoniens, ni à celui du National, mais fréquente avec un intérêt et un plaisir croissants Lamennais, Montalembert, Sainte-Beuve, Edgar Quinet.
Il n’a donc aucune raison de décliner l'invitation que lui envoie Lamartine, député de Bergues, à son retour d'Orient, en 1834. Ne connaît-il point, par l’intermédiaire de leur ami commun Dargaud, la brochure du poète sur « La politique rationnelle » et n’y retrouve-t-il pas ses propres idées ? Il a, en effet, considéré lui aussi la Révolution de 1830 comme un signe des temps et espère que la Monarchie de Juillet dont il est le serviteur (n'oublions pas qu'il est professeur des princesses royales) ne décevra pas les espérances du libéralisme. Dans son manifeste de 1831, Lamartine définissait le Houveau régime une république mixte, « république à Sa base, monarchie à son sommet » et proclamait sa foi dans un avenir de liberté. Il indiquait comme nécessaires des réformes que Michelet souhaitait de son côté : Hberté de la presse, diffusion de l’enseignement, gratuité Scolaire pour les pauvres, séparation de l'Eglise et de PEtat, abolition de la peine de mort, etc.
D'autre part, l’'Introduction à l'Histoire universelle 48371) avait attiré sur son auteur l'attention du poète.
Jelui-ci mentionne Michelet dans le premier entretien qu Ml a avec Dargaud, le 10 septembre 1831, à Saint- Point, le soir même où il lit à ses hôtes des fragments de sa « Politique rationnelle ». « Nous parlâmes de beauup de jeunes hommes de grande espérance : de Michedont M. de Lamartine aimait la fantaisie, de dinet dont il avait salué avec intérêt la préface sur lerder. » (1)
) J: des Cognets. La vie intérieure de Lamartine d'après le : nuserit du journal de Dargaud, 1913, p. 183,
Dargaud est, à l’époque, le plus « avancé » de tous ces libéraux. Il forme le trait d'union entre Lamartine et Michelet et mérite de retenir un instant notre attention.
Les premières relations et l’amitié de Dargaud
On connaît, grâce à M. Jean des Cognets (x), cette curieuse figure d’historien philosophe et d’érudit révolutionnaire. Libre penseur farouche, infatigable dialecticien, apôtre souvent indiscret, que n’a-t-il tenté pour convertir Lamartine à ses idées ? Le secrétaire du poète, Charles Alexandre, nous le décrit toujours en mouvement, causeur étonnant, séduisant et inquiétant à la fois : « sa tête brune, fiévreuse, au front large, ombragé de cheveux noirs, aux yeux bruns, au nez ferme, aux lèvres fines et maîtresses de leur secret ». D'ailleurs malade et pauvre, poursuivi par la malchance, impuissant à se créer un nom à Paris, il partagea sa vie entre le Mâconnais et la capitale. C’est en vain qu'il lutta contre le sort, cherchant pendant des années un éditeur, une mission, une situation. Secouru par Michelet, hébergé par Lamartine, il fut entre le poète et l’historien l'intermédiaire le plus ingénieux, le plus éloquent et le plus actif. |
Ce fut Edgar Quinet qui introduisit Dargaud Lu Michelet en 1830 : « Michelet dont la table de famille était si hospitalière et où j'étais si bien avec lui, sa
(1) Je dois à l'extrême obligeance de M. des Cognets qui possède le manuscrit de Dargaud les citations relatives à Michelet. Le journal de Michelet, les lettres inédites de Lamartine, de Mme de Lamartine, d'Augustin Thierry et de Michelet se trouvent au Musée Carnavalet,
femme et sa fille, entre Son père aux cheveux blancs et son fils aux cheveux dorés. » À cette époque du reste, l'historien et ses amis « avaient bien encore des préventions contre Lamartine », car « le camp de la Minerve le rangeait avec Bonald, de Maistre, Lamennais ‘et Chateaubriand dans le camp du Conservateur ». En 1832, Dargaud apporta à Michelet une sorte de longue méditation en prose intitulée Solitude, et celui-ci s’évertua à lui trouver un éditeur. Après la publication, il en fit un vif éloge dans l’Europe littéraire. « L'auteur, écrit-il, est l’un de ces jeunes gens qui crient : Vive la Charte ! sous le sabre des gendarmes de la Restau-
ration, un camarade de Farcy, un des jeunes amis du général Foy. » Et il va jusqu’à le comparer, en un élan d’excessive générosité, « à Dante, dans son Paradis et sa Vita Nuova ».
Sur les instances de Dargaud, Michelet envoya à Lamartine la leçon d'ouverture qu'il fit à la Sorbonne, le 9 janvier 1834. Le poète fut touché de cet hommage et lui adressa la lettre que voici :
28 janvier 1834.
J'ai bien reçu votre grand et poétique discours et je vous remercie de me l’avoir envoyé. Vous savez combien j'ai saisi sur le champ le grand poète et le grand philosophe sous l’historien, à la première vue de votre Introduction (r). Maintenant tous sentent comme moi.
On vous dira que le monde est vieux, qu'il pâlit, qu'il
s’éclipse! N’en croyez rien.
Je suis de ceux qui n’en croient rien, maïs bien au contraire que jamais l’âme active du monde ne se remue
. plus pour produire davantage, et vous êtes de ceux qui le prouvent.
Mille remerciements. J'ai un sincère désir de joindre le mot d'ami au mot d’admirateur.
LAMARTINE
(1) Introduction à l'Histoire Universelle (1831).
LT
Mais ce n’est pas tout. Lamartine invite Michelet à dîner chez lui. Celui-ci hésite, puis finit par accepter et, à dire vrai, ne s’en repent pas, il est ravi de son premier contact avec le poète : « Mon cher Dargaud, écrit-il à son ami, le lendemain même (23 février 1834), j'ai vu M. de Lamartine. Ses invitations étaient si pressantes et si particulières qu’il était impossible de refuser. J'ai été enchanté de la simplicité et de l'élégance de cet homme, Il y a en lui quelque chose de singulièrement aimable : la surprise de ce contraste d’une personnalité très aristocratique et d’une facilité charmante. Nous avons bien parlé de vous. Il a dit qu'il vous croyait un grand avenir d'écrivain et que vous étiez incomparable pour la conversation. Tocqueville, Sainte-Beuve et François de Corcelles y étaient. »
D'ailleurs Michelet connaît à son tour la célébrité. Les deux premiers tomes de l'Histoire de France viennent de paraître et ils ont ému la critique par leur inquiétante originalité et leur étrange puissance de fascination. Ils sont discutés partout, dans la Revue des Deux-Mondes par Xavier Marmier, dans le National par Nisard, dans le Correspondant par le baron d’Eckstein, S'ils frappent l'Univers et la presse catholique par leur
élévation, leur noblesse de ton et leur pathétique, ils
rallient également les suffrages des protestants et de leur journal : Le Semeur. L'ami de Lamartine, François de Corcelles, envoie à l'historien une lettre enthousiaste. De Paray-le-Monial où il est retourné, Dargaud le félicite avec une ferveur exaltée, et il lui conseille de suivre son chemin et son idée, sans s'occuper des critiques effarés : « Ils ne savent pas, voyez-vous, qu’un livre, un vrai livre, c’est un homme. Votre histoire,
c’est vous-même. Gardez-vous de vous corriger, je
vous en supplie, c’est-à-dire de vous mutiler, je vous veux tout entier, Ne disent-ils pas à Chateaubriand
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PT
d'être moins éblouissant,. à Lamartine d’être moins “monotone, à Quinet d’être moins oriental P II n’y a qu'une réponse à faire, je suis ce que je suis. » {15 février 1834).
Lamartine passe à Paris tout ce printemps de 1834 et Michelet semble fréquenter assez régulièrement le salon de la rue de l’Université. Le poète se détache des milieux légitimistes et s’entoure avec plaisir des libé- Taux les plus éminents. Il s'entend à ménager à ses amis, dit Dargaud, « des rencontres étincelantes ». A côté d'Alfred de Vigny, on trouve chez lui « Lamennais, Quinet, Michelet, Tocqueville et vingt autres. »
… Revenu à Saint-Point, pendant l’été il reste absorbé par la politique. Au cours de ses promenades avec Quinet, avec Dargaud, -— ses voisins et souvent ses hôtes — on l’entend commenter ses discours de la Chambre. fl vient de réclamer la suppression de la peine de mort et le voici qui exige l’abolition de l'esclavage. Dans tous les domaines, quel est son mot d'ordre ? C’est celui de Michelet : Liberté.
» Rien d'étonnant si entre eux l’échange de vues se fait vlus fréquent. Ils se recherchent, discutent sur les questions sociales, sur la politique extérieure qui passionne alors les esprits. Le 12 janvier 1836, dans un discours prononcé à la Chambre, Lamartine s'était écrié : « En contrebalançant l’Angleterre, en équilibrant Europe sur la Méditerranée, la France deviendrait la modératrice du monde et tiendrait le levier de sa for- ‘une appuyé à son gré sur l'Angleterre ou la Russie ! » | et s’émeut à la lecture des journaux. Ne repréente-t-on pas son ami comme un partisan de l’all'ance wec la Russie ? Il est, certes, peu suspect de tendresse à l'égard de l’Angleterre, mais déteste la Russie perséutrice de la Pologne, symbole à ses yeux de la barba- Le “et du despotisme asiatiques, Aussi s’inquiète-t-il et
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