M.-E. DE LAMARTINE
Entre Dupin, le politicien rusé et finaud qu'on a appelé « la coquette en souliers ferrés » et l’impulsif et généreux poète, il ne pouvait y avoir d'entente ni d'accord. On aura une idée de la hauteur à laquelle Lamartiné porte le débat, en lisant son émouvant dis-
cours sur les enfants trouvés et sa réplique à M. Dupin |
du 15 juillet 1839,
Ab SJ ÉPIU EL ft A , FL LC 1: 2 PR Pr”, CO L 9 < AS 4 fl ‘ x
L’empirisme médiocre et la politique timorée du Gouvernement l’indisposent, mais d'autre part il a besoin de son appui pour plus d’un ami dans la gêne,
lpour Dargaud en particulier qui n'arrive pas à se - débrouiller, Ses interventions ne sont d’ailleurs pas toujours faciles ni toujours fructueuses. Son attitude, dictée par des principes et non point guidée par de souples considérations de personnes ou d'opportunité, manifeste’ une indépendance que d’aucuns prennent - pour de la désinvolture ou de l’incohérence. Il n’est plus lié aux légitimistes, pas encore lié aux républicains, et ses intuitions prophétiques, ses courageuses affirmations ne s'accordent guère avec les expédients souvent ’mesquins et la politique à courte vue de la Monarchie de Juillet. Il siégeait au plafond et, selon le mot de Thiers, le parti social, avec lui, prenait séance. : Pourtant il soutint le ministère Molé, ou plutôt se dressa contre la coalition qui prétendit le renverser. De - toutes ses forces et avec une magnifique éloquence, il ‘combattit le pacte inattendu qui unissait contre le cabi- - net les légitimistes, le centre gauche et les républicains. Comment eût-il pu s'associer à une attaque menée à la fois par des hommes aussi différents que Berryer, Guizot, Thiers, Odilon Barrot et Garnier-Pagès ? Ses principes lui interdisaient d’entrer dans une coalition qu'il * jugeait immorale.
… Il venait justement d'intervenir au Ministère en faveur de Dargaud lorsque le cabinet Molé tomba. Voici ce qu’il écrit à Michelet à ce sujet :
| 12 mars 1839.
pe: Mon cher et illustre ami, … J'aime Dargaud autant que vous. Je ferais tout pour no si j'étais en crédit. Mais le même courrier m'apporte
otre billet et la démission des Ministres. J'avais parlé à
Salvandy déjà pour lui il y a trois mois. Tout cela est perdu. Je vous verrai en arrivant à Paris vers le 4. Qui sait ce qui sera alors au pouvoir? Notre gouvernement n'est qu’un spasme continuel ; en tous cas les hommes qui vont régner et qui ont pris le pouvoir en traîtres, n'y tiendront pas longtemps.
Au revoir bientôt. LAMARTINE.
Après un interrègne ministériel de deux mois, un cabinet Soult fut constitué. Heureusement, Lamartine y comptait un ami personnel, le ministre de l'Intérieur, Duchatel, et Dargaud obtint sa pension. Thiers revient au pouvoir en mars 1840 et Guizot lui succède à son tour. Michelet redoute alors que le Gouvernement ne retire à Dargaud ce léger secours. Mais Lamartine qui a refusé un portefeuille dans la nouvelle combinaison, y retrouve encore Duchatel et tranquillise Michelet; Dans le billet qu’il lui envoie pour apaiser ses appréhensions, il lui reproche de ne plus venir le voir aussi souvent qu'autrefois. C’est que son ami est surmené : il vient de publier le pathétique tome IV de l'Histoire de France et prépare sa Jeanne d’Arc.
ro novembre 1840.
Cher et illustre ami,
Je parlerai pour Dargaud et je n'ai aucune inquiétude sur sa pension tant que M. Duchatel sera là et moi tout près. l
Vous êtes aussi excellent ami qu'écrivain admirable. Serait-ce un fruit de la solitude où vous retenez votre vie ? Et le cœur y grandit-il comme la pensée? On peut vous. demander la raison de ces deux phénomènes, car vous les. montrez en vous. |
LAMARTINE
Mais les choses ne s’arrangent pas pour Dargaud aussi facilement que le poète l’espérait. S'il a l'appui
de Duchatel à l'Intérieur, 1l a des difficultés avec Villemain, ministre de l’Instruction Publique, qu'il ne cesse de harcéler d’autre part pour que soit créé un colège à Mâcon. Il fait part à Michelet des obstacles qu'il rencontre :
23 août 1841.
J'ai revu M. Villemain. J’ai une troisième fois sa parole. Je connaissais les difficultés et manques de fonds aux deux Ministères. J'espère que M. Villemain fera des efforts surhumains pour combler ce déficit. Je ne néglige rien. J'irai voir et emmènerai Dargaud dans quelques jours à Saint- Point.
Adieu, Monsieur et excellent ami. Bon voyage dans ce pays d'histoire (1) que nul n’est plus digne de fouler que vous. Ramenez-en la santé, car la gloire vous y mène.
LAMARTINE
De son côté, Michelet intervient pour Dargaud. Il a déjà obtenu de son ancien maître Villemaïn la nomiration de Quinet au Collège de France et c’est vers Duchatel qu'il se tourne cette fois. Il lui adresse la lettre suivante qui est un bel hommage à son ami.
5 juin 1842.
Monsieur le Ministre,
Vous m'avez fait obligeamment dire que vous aimeriez à faire quelque chose qui me fût agréable. Permettez-moi de réclamer cette obligeance en faveur d’un de mes meilleurs amis, M. Dargaud, que vous-même, à une époque éloignée, vous aviez recommandé à M la Comtesse Foy pour l'éducation de ses fils.
M. Dargaud, éloigné depuis longtemps par sa santé de toutes fonctions actives, a dû à cette circonstance un rare avantage que les maîtres du xvu* siècle regardaient comme la vraie préparation des travaux littéraires, la solitude dans
(1) Michelet renonça au voyage en Suisse qu'il projetait alors de faire,
la société des grands écrivains, l’oisiveté laborieuse des études désintéressées. Ces études ont porté leur fruit. M. Dargaud, après divers essais fort remarquables, vient de produire un livre que le public et la presse ont accueilli par d’unanimes suffrages et qui restera.
Ce livre est un grand travail d’érudition et de littérature : Traduction des Psaumes, du Livre de Job et du Cantique des Cantiques. Pour traduire la belle et obscure trilogie hébraïque, pour rapprocher de nous ces livres étranges et si peu connus, quoi qu'on pense, il fallait, non seulement beaucoup de science et de pénétration, mais une connaissance profonde des ressources de notre langue, un sens parfait de son génie, la mesure précise de ce qu'elle peut oser, une circonspection infinie dans l'audace. Une belle traduction, pour être fidèle, exigeait une grande invention de détail et de style.
Pendant ce long travail, pendant les études qui l'ont préparé, M. Dargaud s’est oublié lui-même. Mais ses amis, mais le public, mais un Gouvernement éclairé ne peuvent oublier un écrivain plein de talent qui vient, dans ce temps d'improvisation éphémère, de placer un livre Per les livres durables.
M. Dargaud a déjà quarante ans. Sa santé est faible. Il n’a ni position ni fortune. Il a une mère et une sœur: S’il est désintéressé pour lui, il n’a pas le droit de l'être pour elles.
Permettez-moi, Monsieur le Ministre, de vous demander
pour M. Dargaud une. somme de 1.500 francs à titre de secours et de pension
Est-ce tout ? Non, en mai 1842, au moment dial où se meurt chez lui son amie M* Dumesnil, Michelet cherche à procurer une mission historique à Dargaud, et c’est à Villemain qu'il adresse sa requête. Il s’agissait de rechercher des documents sur l'Abbaye de Cluny, et comme Dargaud, ignorant à peu près tout de la question, hésite à rédiger sa demande, ‘Michelet va jusqu”? la lui préparer. Avec son énergie inlassable, son dévoël ment, son ingénieuse bonté, il passe tout un dimanc
À: à EM ANNE MT nr
LS
ti
au chevet de sa malade, à étudier l'Histoire de Cluny par Lorain.
Dargaud obtient enfin sa mission et Lamartine peut lui écrire, le 9 août 1842 : « J'ai vu Villemain à votre sujet. Il m'a dit de vous dire : r° qu'il prolongerait la mission tant que l’année aurait de mois, 2° que, s’il quittait le cabinet, il ne le quitterait pas sans vous avoir fait une situation inaliénable ».
,. C'est ainsi que le poète et l'historien rivalisaient
d’empressement Pour assurer à leur malheureux ami,
souvent amer et découragé, les maigres subsides qui lempêchaient tout juste de mourir de faim. L'intelligence et la gêne de Dargaud les avaient rapprochés. Leur évolution morale allait fortifier ces liens que la vie et l’amitié avaient noués entre eux.