AU
MICHÉLET ET LAMARTINE 91
vivante le machinisme stérile. » Ainsi ce sont les raisons mêmes qu'il donne à Lamartine, et c’est persuadé de son assentiment qu'il commence « la sainte croisade pour Dieu et la Liberté ».
Il espère encore que le petit clergé le suivra et recommande l'ouvrage de deux abbés, les frères Allignol, sur l'Etat actuel du Clergé en France, Lamartine lui promet de le lire :
(Sans date.)
Tout mot de vous me semble un applaudissement de l’histoire elle-même. Merci donc mille fois de celui que vous me jetez du milieu de votre belle mêlée, Je vous y ‘joindrai bientôt, car la question religieuse est le fond de toute politique réelle comme de toute histoire et de toute philosophie. Le reste n’est que l’échafaudage qu'on enlève, quand l'édifice est construit. Ouvriers tous deux / du temple moderne où la Raison sera pieuse et la Piété raisonnable, passons-nous les pierres et le ciment de la main à la main. Vous voyez à quoi les vôtres me servent. , Je lirai l’œuvre de ce bon curé (sic), il veut ce que nous voulons. M" de Lamartine qui vous aime tant, vous remercie d’avoir pensé à elle à sa fenêtre d’où elle assistait au banquet.
! Dargaud a été un admirable ambassadeur. Un jour nous le ferons quelque chose comme cela, si notre jour arrive.
Adieu, aimez-nous et pensez à nous qui vous aimons de cœur et d'intelligence.
LAMARTINE
Ainsi tous deux marchent, du même pas précipité, à l'assaut de l’avenir. Ils se sentent très proches l’un de l’autre, comme des camarades de combat. Ils ont changé “en même temps d’allure et s’en félicitent. Rien n’est plus caractéristique que cet aveu de Michelet dans son journal inédit :
26 juillet 1843.
a Des ailes par delà la mort ! Marche, marche ! Et quicon-
que s'arrête, s'enfonce au sol et disparaît... Ils sont excu-
| hi L
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sables, ceux qui, pour aller encore, changent d’allure, et ne pouvant plus marcher, se mettent à voler... Ballard a donc tort de me plaindre d’avoir modifié ma vie; on a tort de reprocher la même chose à Lamartine.
Ailleurs il admire le poète d'aller « de sa grande aile, oublieux et rapide. »
Quelques jours plus tard, le 3 août, 1l va le voir avec son fils Charles, sa fille Adèle et son gendre Alfred Dumesnil. Ils s’entretiennent cette fois de politique étrangère. La Marseillaise de la paix n’a pas été accueillie en Allemagne comme l’espérait Lamartine. « Les nobles fils de la grave Allemagne » l’ont bafoué, ils se sont moqués de sa « blanche élégie » et peut-être le sait-1l par Quinet qui en avait été indigné. Reprenant la formule de celui-ci, le poète parle de la Prusse avec colère : « C’est une épée russe dans le dos de l’Allemagne », dit-il. Seulement Quinet était allé jusqu'au bout de sa pensée et il avait écrit que la Prusse, « état slave », pousserait l'Allemagne « par derrière, au meurtre du vieux royaume de France ». Ni Lamartine ni Michelet — qui pourtant avait fait un voyage en Bavière l’été précédent — n'osent envisager d'aussi redoutables perspectives, et leur générosité d'âme jette sur leur clairvoyance un voile de brume.
C'est sans aucun doute à cette époque que leurs rapports sont le plus affectueux. Le mot d'intimité ici n’est pas trop fort. Ils ne s'offrent pas que des discours et des livres. Lamartine amène un jour de Saint-Point, pour Michelet, un de ses grands lévriers blancs dont il est si justement fier.
(Sans date.) Mon cher philosophe,
Je suis homme de parole, au moins pour ceux que j'aime et ne puis oublier. Vous êtes du nombre et je vous apporte, pour avoir un souvenir vivant près de vous, un de mes