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La Bible de l'Humanité (1) ; Les Travailleurs de la Mer ont été « inspirés peut-être » par La Mer de Michelet (2). Quoiqu'il en soit, le poète se plaît à souligner lui-même, dans ses lettres au grand historien, — et ce n’est pas le moindre intérêt de cette publication, — la communauté de leurs idées et de leurs sentiments, l’analogie de leur vision et même l'identité fréquente de leurs formules. « Je suis charmé que ma pensée se rencontre sur tant de points avec la vôtre. Quelquefois la rencontre va jusqu’à l'expression. Dans un poème non encore publié et intitulé Dieu, je dis ceci : « Les fourmilières sont des Babels. » Vous dites la même chose page XX. Nous trempons donc parfois notre plume au même encrier. Permettez-moi de m'en vanter, » (16 mai 1856). — « Ce Louis XIV me pèse ; dans un poème encore inédit, j’en ai parlé comme vous (3). J'aime cet accord entre nos deux âmes. » (14 juillet 1860). — « Nous nous côtoyons ; cet automne, j'ai écrit presqu’un volume sur la mer » (4). (18 janvier 1861). — « Votre œuvre (La Bible de l'Humanité) est une tranchée ouverte. où l’on peut étudier la formation humaine. J'ai essayé quelque chose de pareil dans la Légende des Siècles. Nous nous côtoyons souvent : j’en suis fier ! » (27 novembre 1864).
I n’y a pas, dans la littérature française du xix° siècle, deux imaginations plus comparables, deux sensibilités plus fraternelles, Une voix s’élève : l’autre lui répond
(4) La première Légende des Siècles est de 1859, la Bible de l'Humanité de 1864, la seconde Légende de 1877.
(2) La Mer est de 1861; les Travailleurs de la Mer furent commencés en 1864 et parurent en 1866.
(3) La Révolution, dans les Quatre Vents de l'Esprit (livre épique).
(4) En 1859, à l’île de Serk, V. Hugo écrivait déjà des notes et fragments sur la mer, d’où sortit le chapitre préliminaire des Travailleurs de la Mer : l'archipel de la Manche.
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et lui fait écho. La correspondance des deux écrivains confirme cette parenté d’âmes, et je remercie M. Gustave Simon de m'avoir aimablement autorisé à publier les lettres que Victor Hugo adressa au grand historien (x).
La correspondance de Michelet et de Victor Hugo peut maintenant être presque complètement reconstituée. On connaissait dix lettres de Michelet à Victor Hugo. M. Léon Séché en a publié deux en 1912 (2) et M. Gustave Simon en a révélé huit en 1923 (2). J’en ajouterai plus loin une onzième (17 avril 1864). D'autre part, la Correspondance de Victor Hugo éditée chez Calmann et aujourd’hui épuisée, contient quatre lettres du poète. (4) Ses lettres inédites qui sont au Musée Carna-
valet, au nombre de vingt, trouvent leur place ici (sauf un court billet insignifiant que je laisse de côté).
La correspondance retrouvée jusqu’à présent se compose en tout de trente-quatre lettres et s’échelonne entre 1834 et 1869.
(1) La plupart d’entre elles ont d’abord paru dans la Revue de France le 15 février 1924. Quand elles ne sont pas datées, j'ai mis la date présumée entre crochets.
(2) 10 mai 1851 ; billet sans date (La Revue, 15 juin 1912, p. 451).
(3) Voir plus loin: 1834 (et non 1831) ; 1853 ; 4 mai 1856 ; 15 mai 1856 ; 19 décembre 1859 ; 8 décembre 1862 ; 1er mai 1864 ; 6 décembre 1867 (Revue Mondiale, 15 novembre 1923, p. 131- 140). È
(4) Corresp. IT, p. 93, 193, 258, 296. Voir plus loin 29 mars 1851 ; 24 juillet 1855 ; 2 décembre 1862 ; 27 mai 1866,
IT
Lettres d’« avant l’exil »
Les premières lettres échangées par les deux écrivains ne datent pas, comme le croit M. Gustave Simon, de 1831, et ce n’est pas dans l’Introduction à l'Histoire Universelle, écrite en 1830, que Michelet parle de Notre- Dame de Paris publiée seulement en 1831. La première lettre de Victor Hugo à Michelet est du 5 janvier 1834.
C’est, un simple remerciement adressé par le poète à l'historien qui vient de lui envoyer le deuxième volume de son Histoire de France. Il a été surtout sensible à
cette note de Michelet, placée parmi les « éclaircisse-
ments », à propos de l’art gothique. « Je voulais du moins parler de Notre-Dame de Paris. Maïs quelqu'un a marqué ce monument d’une telle griffe de lion que personne désormais ne se hasardera d’y toucher. C’est sa chose désormais, A son fief, c’est le majorat de Quasimodo. Il a bâti, à côté de la vieille cathédrale, une cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de l’autre, aussi haute que ses tours. » (1) Rien d'étonnant si Victor Hugo, dans sa lettre à Michelet, lui retourne le
compliment et, saluant en lui une imagination frater-
nelle, la classe parmi les constructeurs.
Victor Hugo à Michelet.
5 janvier [1834].
Monsieur,
Je viens d'achever votre bel ouvrage. C’est une lecture calme, profonde et consolante au milieu des agitations
(4) Michelet, OŒEuvres Complètes, édition Flammarion, t u, p. 496-497,
misérables de notre temps. Vous remplissez l'âme qui vous est attentive de hautes idées. vous remercie pour ma ° part.
Ù Il ya longtemps déjà que j’admire votre savoir, que j'aime votre beau style, que j'honore votre grande et fière pensée. Je suis heureux que vous m'’ayÿez si gracieusement donné une occasion de vous le dire.
Je suis désigné par de riches et sympathiques paroles dans un coin de votre beau livre. Je vous remercie de } m'avoir ciselé ce bas-relief sur le mur de votre imposant : édifice. Je dis : édifice, car les écrivains comme vous ne sont pas seulement écrivains, ils sont architectes. Vous bâtissez quelque chose.
Hommage aux génies qui bâtissent dans un siècle où il y à tant d’esprits qui ne savent que démolir !
Je vous serre la main.
Victor Huco.
ni Michelet à Victor Hugo.
15 janvier [1834].
Monsieur,
C'est aujourd’hui seulement que j'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré. Votre suffrage me place bien haut. Voilà de quoi répondre à toute attaque. Mais l'expression affectueuse que vous donnez à vos éloges m'est plus précieuse encore.
Associé depuis si longtemps à toutes vos émotions, participant en quelque sorte à vos travaux par l'admiration et la vive sympathie qu'ils m'inspirent, je vis avec vous à votre insu, Monsieur. Il m'est bien doux que vous m'écriviez un mot de cette plume héroïque dont il ne tombe rien que d’immortel.
Comment aurais-je parlé de l’art, sans rappeler votre incomparable monument? Et combien il me reste à dire! Si j'avais parlé de la langue et de la littérature, il m’eut été impossible de ne pas proclamer que vous avez renouvelé la nôtre.
- Nous avions la poésie de mouvement ; vous avez trouvé celle d’image, et l’image, vous l'avez passionnée.
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Croyez que parmi les admirateurs de votre génie, personne ne reconnaît plus vivement que moi ce que nous lui devons. " ;
Les deux lettres suivantes de Victor Hugo ont moins d'intérêt. Dans l’une, remerciant Michelet pour ses Mémoires de Luther, il le sacre grand écrivain, l’admet parmi ses pairs. « Vous êtes — sans nul doute — un des grands écrivains de ce siècle. » Dans l’autre, il lui accuse simplement réception de ses « deux livres », sans doute le troisième volume de l’Histoire de France et les Origines du droit.
C'est moi qui dois vous remercier, Monsieur. Je vous dois autant de bonnes heures que vous avez de belles pages.
Vous êtes sans nul doute un des grands écrivains de ce
siècle, et moï je serai toujours heureux d'être un de vos amis.
Ex imo corde. Victor Huco.
1o novembre [1835].
Victor Hugo à Michelet.
Pardonnez-moi, Monsieur, de répondre à vos deux beaux livres par ce livre tel quel. Vous m'’envoyez de magnifique prose, je voudrais avoir mieux que ces vers pour vous répliquer. Que voulez-vous ?
Le Béarnais, dit-il, est en minice équipage, Mais s’il en avait plus, vous auriez davantage.
Pardonnez-moi encore de vous citer Voltaire qui n'est ni historien ni poète, à vous qui êtes poète et historien.
Vous savez que je vous admire. Permettez-moi d'ajouter que je vous aime.
Victor Huco.
29 juin [r837].
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Ce sont alors, entre les deux écrivains, échanges de visites et de politesses. À cette époque sans doute appartiennent les billets suivants, non datés :
Victor Hugo à Michelet.
La personne qui vous remettra ce mot, Monsieur et cher confrère, est non seulement l'éditeur très distingué d’un excellent recueil, mais encore un artiste de beaucoup de talent. Il a plus d’un bon office à réclamer de votre gracieuse obligeance et il veut bien croire que mon nom lui peut être une recommandation près de vous. Cela me flatte extrêmement et je profite avec empressement de cette occasion de vous redire à quel point j'aime tout ce que vous êtes et j'admire tout ce que vous faites.
Victor Huco.
26 juin [1838].
M. Micuezer, membre de l’Institut (x).
Michelet à Victor Hugo.
Je reçois, Monsieur, votre brochure avec une vive reconnaissance. Tout ce que j'en ai lu déjà me semble plein de grandes choses. J'aurais eu l’honneur d'aller vous remercier moi-même, si la fièvre ne me retenait chez moi.
Admiration profonde.
J'avance à travers les éclairs. Chaque éclair ouvre un abîme. Ignea rima micans percurrit lumine nimbos.
Je viens d'achever, Monsieur et cher confrère, votre beau volume. J'irai vous chercher pour vous dire tout ce que j'en pense. C’est toujours la même profondeur et la même élévation. Vous êtes historien et peintre ; vous avez cette grande pensée des poètes qui éclaire les sommets et vivifie
(1) Michelet le fut à partir de 1838,
les détails. Vous savez l’histoire parce que vous savez l’homme. Je vous félicite et je vous remercie.
Croyez-moi bien cordialement à vous.
Victor Huco.
17 décembre [1838 ?]
La correspondance se ralentit dans la suite. Le poète et l'historien se rencontrent dans les milieux littéraires et officiels : ils entretiennent des relations amicales, ils se voient et ne s’écrivent plus guère. D'ailleurs, le libéralisme de Michelet est plus précoce et plus intransigeant que celui de Victor Hugo, et la politique ne tarde pas à les éloigner l’un de l’autre. Au moment où Michelet distend les liens qui l’unissent encore à la Monarchie de Juillet et écrit son livre : Le Peuple, le vicomte Hugo est nommé pair de France par ordonnance royale * (1845). Il fréquente la Cour, est reçu chez le duc de Montpensier et dîne chez M. de Salvandy. Aussi fait-il des réserves sur la tendance politique de la Révolution Française. Voici en quels termes 1l remercie Michelet de lui avoir envoyé le tome II :
Merci, Monsieur et cher confrère, de vous souvenir un peu de moi. Je vais lire ce deuxième volume comme j'ai lu le premier : avec un profond et sérieux bonheur, refusant parfois quelque chose à vos conclusions politiques, mais accordant tout à votre autorité morale et à votre puissance littéraire.
Je vous serre la main.
Victor Huco.
20 novembre [1847].
Après la Révolution de 1848, le poète fit campagne pour Louis-Napoléon et c’est seulement en 185r qu'aigri par ses déceptions, ému par l'audace de la réaction |
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grandissante, il se rapprocha de l'historien persécuté. Le 12 mars 185r, le Cours de Michelet au Collège de
: France fut suspendu.
| Alors la presse d'opposition s’émut. L’Evènement de Charles Vacquerie et de Paul Meurice prit parti. Le 91 mars, les étudiants organisèrent, en manière de protestation, une manifestation violente ; les témoignages de sympathie arrivèrent à Michelet de tous côtés. Alexandre
Dumas lui envoya la lettre inédite que voici :
Cher grand poète,
Nous ne nous sommes, jamais vus, je crois, mais s’il y a un homme qui vous aime et qui vous admire au monde, c’est moi.
Laissez-moi donc vous dire combien je trouve lâche, misérable, infâme, la conduite de ces laquais de ministère qui volent les gages de la nation et que nous mettrons, un ‘beau matin, à la porte de leurs hôtels, avec le bonnet d'âne au front et l’écriteau de renégats sur le dos.
Malheureusement, je ne puis vous être bon à rien. Mais cependant, si vous en jugiez autrement, ma plume, mon cœur, toute ma personne sont à votre disposition.
Fraternité respectueuse.
Alexandre Dumas.
Paris, 22 mars 185r.
Le gouvernement tint bon contre l’orage du Quartier Latin. Cinq jours après, le 27 mars, le ministre Giraud vint justifier son attitude devant l’Assemblée et se fit applaudir au cours d’une séance dont Victor Hugo sortit « honteux et indigné, » mais où il n’intervint pas. Sa lettre à Michelet a déjà été publiée. Toutefois elle n’a pas été reproduite intégralement, et l’omission dont est res-
ponsable l'édition de la Correspondance ne laisse pas
d’être un peu inquiétante.
La voici :
Samedi, 29 mars 185r.
J'ai bien souffert jeudi, mon éloquent et cher collègue, souffert d'entendre dire de telles choses à la tribune et souffert de n’y pouvoir répondre. Un mal plus fort que ma volonté me retenait cloué à mon banc.
La liberté de pensée a été bâillonnée dans votre personne, la liberté de conscience a été destituée dans la personne de M. Jacques ; la philosophie, la science, la raison, l’histoire, le droit, les trois grands siècles d’émancipation : le xvr, le xvié et le xvin® ont été niés ; le xIx a été affronté, tout cela a été acclamé par le parti qui est mattre de la majorité ; tout cela a été soutenu, expliqué, commenté, glorifié, deux heures durant, par un M. Giraud qui est, m'a-t-on dit, votre confrère et le mien à l’Institut, tout cela a été fait et dit par ce ministre qui représente l’Enseignement de France à cette tribune qui est l’enseignement du monde! Je suis sorti honteux et iñdigné.
Je vous envoie ma protestation ; je voudrais l'envoyer à toute cette noble et généreuse jeunesse qui vous aime et vous admire et qui m'avait fait l'honneur de me choisir pour vous défendre et pour la défendre (1).
Je vous félicite d’être persécuté pour la sainte cause de la Révolution française et de l'intelligence humaine, et je
vous serre la main.
Victor Huco.
Cette lettre n’appelle qu’un bref commentaire et encore ne serait-il pas nécessaire si M. Paul Souday, dans} | un article du Temps (11 février 1924) ne m'avait sus- | pecté d’injustice et de partialité à l’égard de Victor | Hugo. « Pour le courage, écrit-il, nous ne contesterons | certes pas celui de Michelet, mais enfin — sans qu'il, y ait lieu de l’en blâmer.— il s’est tenu à l'écart de la politique militante, et l’on ne peut vraiment pas dire! |
(1) La phrase en italiques manque dans l'édition Calmann, | Il, 93-94. j |
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MICHELET ET VICTOR HUGO 5l
que le proscrit de Guernesey ait été moins courageux que lui. » M. Souday me fait un grief de reprendre « toujours la même calomnie ». Victor Hugo ne se jeta dans l'opposition, ai-je dit, que lorsque le Prince-Président déçut ses ambitions. Ce ne sont pas ses ambitions, rectifie le critique du Temps, « ce sont ses convictions qui furent déçues ».
Sans doute, avant le mois de mars 1851, Victor Hugo sent grandir en lui l’impatience et la révolte à l'égard de la politique réactionnaire de Louis-Napoléon. Sa lettre le prouve comme ses quelques interventions à la tribune : 5 avril 1850, contre la déportation ; 20 mai 1850, sur le suffrage universel ; 4 juillet 1850, pour la liberté de la presse, et je ne mets pas en doute sa sin-
} . . . rcérité. Mais 1l n’ose pas encore rompre ouvertement,
publiquement, avec le Président. « Ses ambitions plus ou moins authentiques, dit M. Souday, n’ont eu aucune
influence sur ses principes. » Je n’oserais pas l’affir-
mer. Il hésite à les proclamer, ces principes, et pourtant
il a une magnifique occasion de le faire. Comme s’il
espérait encore, il ne veut pas couper les ponts derrière
lui. La jeunesse du Quartier Latin l'avait chargé de dé-
fendre Michelet à l’Assemblée Législative. La phrase, prudemment supprimée par l'éditeur, est formelle. On est en droit de se demander pourquoi le poète n’a pas bondi à la tribune, pourquoi il n’a pas rempli le mandat que lui a confié « cette noble et généreuse jeunesse », pourquoi 1l s’est contenté de cette lettre personnelle à Michelet qu'il aurait pu, si facilement, rendre publique dans l’Evènement. On voudrait savoir quel est ce mal « plus fort que sa volonté » qui l’a retenu « cloué à son banc ». Sainte-Beuve, favori de l'Empire, à eu moins de prudence à la tribune du Sénat, en 1867, pour défendre Michelet qu’il n’aimait pas. I1 y a là une réserve, une retenue qui sont un peu troublantes. On a