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Victor Hugo à Michelet.
Hauteville-House, 14 juillet [1860].
Je viens de recevoir votre livre (1) et je l'ai lu sans respirer. Les hommes comme vous sont nécessaires ; puisque les siècles sont des sphynx, il faut qu’ils aient des OEdipes. Vous arrivez devant ces sombres énigmes et vous en dites le mot terrible. Ce faux grand siècle, ce faux grand règne, il fallait le démasquer, lui ôter cette perruque qui cachait la tête de mort, montrer le crime sous la pourpre. Vous l'avez fait. Je vous remercie. Oui, je vous remercie de ce livre comme d’un fait personnel. Ce Louis XIV me pèse ; dans ‘un poème encore inédit, j'en ai parlé comme vous (2). J'aime cet accord entre nos deux âmes.
Tous vos livres sont des actions. Comme historien, comme philosophe, comme ‘poète, vous gagnez des batailles. Le progrès et la pensée vous compteront parmi leurs héros. Et quel peintre vous êtes! Vous faites revivre ce règne avant de le décapiter. Je finis cette lettre, mais c’est pour reprendre votre livre, je ne vous quitte pas.
Cher grand penseur, je vous embrasse.
Victor Huco.
Victor Hugo à Michelet.
Hauteville-House, 18 janvier [1861].
Nous nous côtoyons et je le constate avec gloire; cet automne, j'ai presqu'écrit un volume sur la mer, et voici” que votre livre m'arrive (3). Je l’ai lu, je l’ai dévoré, je vais le relire ; il y a naturellement et nécessairement des” points où mon étude touche votre travail (les fleurs de las mer, les faiseurs de mondes) (4). Je suis tout heureux de” ces rencontres. Je vous remercie de ce magnifique livre
(1) Histoire de France, t. XIII (Louis XIV et la Révocation de l'Edit de Nantes) 1860. ; (2) Cf. Quatre Vents de l'Esprit, livre épique, La Révolution, 1857. L (3) La Mer, 1861. |
(4) La Mer, livre II, ch. IV et V.
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Vous aviez en vous le grand, et il était tout simple que
l'infini vous attirât. Je voudrais causer avec vous de votre œuvre, elle est inépuisable comme l'Océan ; dans chaque page, je dirai presque dans chaque vague, il y a des merles, ou, ce qui est plus splendide encore, des reflets d'étoiles.
Cher grand penseur, merci. Je cesse de vous écrire pour me remettre à vous lire. Je vous serre tendrement la main.
Victor Huao.
Victor Hugo à Michelet.
Hauteville House, 16 mars 1862.
À travers mon labeur, je lis votre œuvre. Tout en écrivant, je ronge cette moelle du lion. Le voilà donc fini, ce Louis XIV (x). Jusqu'à ce jour, il n’avait pas été enseveli ; c'est vous, grand historien, c’est vous, honnête et profond penseur, qui lui arrachez le manteau et qui lui mettez le suaire. Merci, justicier.
Vous aurez cette gloire d’avoir imposé aux siècles monar-
, chiques l’idée morale du siècle démocratique, du xix° siè-
cle, qui vous doit une partie de sa lumière. Vous êtes l’homme de la vérité et vous êtes aussi l’homme de l'amour. Vous n'êtes si sévère que parce que vous êtes
tendre.
De mon rocher et à travers ma nuée je vous tends la
main et je vous aime.
Victor Huco.
Victor Hugo à Michelet.
Hauteville House, 29 novembre 1862.
Je vous ai lu comme je lis les choses fortes, avec une attention profonde, revenant à chaque instant sur la page, sur la ligne, sur le mot. Votre Régence est un beau livre.
Cher philosophe, que d’illustres travaux ! Cela monte,
cela monte, Vous coordonnez puissamment toutes les parties de votre solennel édifice. Vous êtes l’historien, étant une
âme.
(1) Histoire de France, t. XIV (Louis XIV et le duc de*Bourgogne), 1862.
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Cette Âme, on la sent partout ; la magnanimité de votre œuvre est émouvante. On est heureux en vous lisant, et en vous voyant si fort, de vous voir si bon. Cela console de l’histoire même que vous racontez. On est rassuré contre ce hideux passé, votre douceur est toujours là ; au milieu de vos récits les plus poignants ou les plus tragiques, on sent votre serrement de main.
J'aime du reste cette clarté que vous jetez sur la Régence. C’est une horrible époque aimable ; c’est une orgie où l’adoucissement des mœurs a commencé. Comme vous dites bien ces choses ! Quelle élégance, quelle pénétration, quelle vie ! Je m'aperçois que j’ai à peine commencé de vous dire ce que je voulais vous dire, et voilà mon papier fini, voilà la poste qui part. Je vais me remettre à votre puissant livre, car il me semble que mes pensées en sortiront pour aller vers vous.
Votre ami, Victor Huco.
Victor Hugo à Michelet.
Hauteville House, 2 décembre 1862.
J'achève ce matin même la lecture de la Sorcière, cher et grand philosophe. Je vous remercie d’avoir fait ce beau livre. Vous avez mis là la vérité sous toutes ses formes, dont la plus magnifique peut-être est la pitié. Vous ne vous contentez pas de convaincre, vous émouvez. Ce livre est ‘un de vos grands triomphes.
Ce que j'en aime, c’est tout; c’est ce style vivant qui souffre avec le martyr ; c’est cette pensée qui est comme une dilatation de l’âme dans l'infini; c’est ce grand cœur, c'est cette science mêlée d’attendrissement, c’est cette peinture ou, mieux, cette intuition de la nature, d’où sort, splendide, on ne sait quel démon-dieu qui fait sourire et pleurer.
Le solitaire vous rend grâces de lui avoir envoyé ce doux, profond et poignant livre. C’est un songeur attristé, bien. accablé souvent par le spectacle et l’obsession de la souffrance universelle ; maïs quand sa main sent la pression de la vôtre, il lui semble qu’un rayon passe devant ses yeux,
Victor Huco.
Michelet à Victor H ugo.
8 décembre 1862.
Pas une ondée des tempêtes d'automne n’a ébranlé les vitres de Guernesey sans retentir aux nôtres. Ni mes pertes domestiques (1), ni les brouillards interposés qui montrent aux amis des aspects différents dans les mêmes choses, ne m'ont écarté un moment de votre grande destinée. N’accusez pas mon silence.
Vous êtes le fort des forts, tout puissant forgeron des îles d'ouest — mais, ce qui est singulier, avec cela, vous êtes bon ?
Vous voilà attendri, surpris dans votre bonté, devant ce petit livre qui n'est que sang et larmes. Et le fait est qu'il n'est sorti que des déchirements d’un immense passé, de cruels souvenirs, des entrailles de la miséricorde.
Là, nous communions. Là est la solide racine de notre éternelle amitié : la pitié et l’horreur du sang, le grand amour de l’homme, la foi au monde qui nous vient à pas lents.
Je vous serre tendrement la main.
J. MicueLet.
Michelet à Victor Hugo.
17 avril 1864.
Je l’ai reçu, ce livre colossal (2) et, comme toujours, je suis stupéfié. Vous marchez d’un pas superbe, de montagne en montagne, de pic en pic, Maladetta, Jungfrau, Caucase, Himalaya. C’est splendide et c’est effrayant.
Nous autres qui cherchons à suivre, tellement quellement, les procédés successifs, non interrompus, de la vie, nous sommes tenus à la vallée. Mais nous vous regardons, géant.
La vie ! sa continuité, c’est là tout ce qui m'’embarrasse. Je m'’attache à la suivre, je la veux dans sa vérité. Votre
(1) Mort de Pauline (1839), de Mme Dumesnil (1842), de son père Furcy-Michelet (1847), d'Adèle (1855), enfin de Charles Michelet.
(2) William Shakespeare, avril 1864.
66 MICHELET ET SON TEMPS Li: =
Jésus n'est pas le mien, et dans la page sur Saint-Paul, vous donnez à la grâce, à l’amour arbitraire des élus et des favoris, de produire la justice, ce grand amour impartial. Elle ne le peut pas et ne le pourra pas de toute éternité.
Question énorme, souveraine, qui a enterré tant de dynasties, tant de politiques diverses |! Les rois passent, elle reste, le clergé reste aussi, jusqu’à ce que l'humanité, sur le nouvel autel, prenne enfin le pontificat.
Que de choses nous aurions à vous dire |! votre absence est une calamité publique.
Je vous embrasse de tout cœur, cher génie et cher citoyen. J. M.
Le 23 avril 1864, les écrivains français décidèrent de célébrer le trois-centième anniversaire. de Shakespeare. Un comité se constitua, comprenant Dumas, Gautier, George Sand, Leconte de Lisle, Michelet, etc, Victor Hugo, exilé, en fut élu président, et Paul Meurice voulut marquer son absence, au banquet, par un fauteuil vide. Ce fauteuil vide, dit M. Gustave Simon, effraya le gouvernement. Le banquet fut interdit.
Michelet à Victor Hugo.
1 mai 1864.
Nouveau triomphe, cher Monsieur. On a ” FÉGHIS devant ce fauteuil vide !
Mille remerciements. Je vous envoie une chose misérable, détestable (1). Je n'ai rien de mieux.
- Je vous serre la main tendrement.
J. MicHELET.
Victor Hugo à Michelet.
Hauteville House, 27 novembre [1864].
J'ai lu ce puissant livre (2) d’un si large sens et d’un si beau style. Vous prouvez une fois de plus que sans le grand