‹ Michelet et son tempsChapitre 26 sur 51 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Opposition des caractères et « dissidences de méthode »

On peut s'étonner qu’un psychologue aigu comme Sainte-Beuve, si curieux d'humanité contemporaine, si rompu aux analyses les plus subtiles, n’ait pas été plus ‘attiré par la personnalité troublée et, à certains égards, troublante de Michelet. Le critique qui s’est attaché à fixer la physionomie de tous les grands écrivains de son époque et qui, alléché par certains modèles vivants, est revenu sans cesse vers eux pour en refaire de nouveaux portraits, celui qui a jugé si abondamment Chateaubriand, M” de Staël, Victor Hugo, Lamartine, Vigny, Balzac, Flaubert, Taine et Renan, n’a parlé qu’une fois, et presque incidemment, de Michelet. Dans une œuvre critique considérable qui comprend plus de quarante volumes et s’étend sur quarante années du xix° siècle — de 1829 à 1869 — il faut attendre jusqu’à 1862 pour

(1) Cette étude a paru dans la Revue d'Histoire Littéraire de la France, Avril-Juin 1924. Elle est ici augmentée d'une lettre inédite de Sainte-Beuve.

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trouver une étude sur le Louis XIV de Michelet, où ül s’agit plus, à vrai dire, du duc de Bourgogne et de Fénelon que de l’auteur lui-même. — Et c’est d’autant plus surprenant que Sainte-Beuve et Michelet se sont connus très tôt, liés d'amitié aux abords de 1830 et fréquentés assez régulièrement pendant les dix années suivantes, qu'ils avaient des curiosités historiques analogues et des amis communs, tels que La Mennais, Quinet, etc.

Jules Lemaître prétend que « l’hystérie de Michelet » ne pouvait plaire à Sainte-Beuve (1). Il est plus exact de dire que celui-ci s’éloignait du romantisme, au moment même où celui-là lui prêtait sa voix et les prestiges de son imagination grandiose. Pour employer l’expression même de Sainte-Beuve, les « dissidences de méthode » s’accentuaient entre eux ; le critique hésitait à donner publiquement son avis, partagé entre les sympathies qu’il éprouvait encore pour l’homme et les réserves que lui inspirait de plus en plus l'historien.

Aussi la correspondance inédite de Sainte-Beuve et de Michelet a-t-elle un double intérêt : elle comble une lacune — et elle l'explique. D'une part, nous apprenons ce que Sainte-Beuve pensait des principales œuvres de Michelet, au fur et à mesure de leur apparition ; d’autre part, nous saisissons sur le vif pourquoi il ne leur a pas consacré une étude d'ensemble. On cherchera en vain dans les Portraits et les Lundis des appréciations sur les premiers ouvrages de Michelet, l’Introduction à l'Histoire Universelle et l'Histoire Romaine (1831), les quatre premiers volumes de l'Histoire de France (1833-1840). A peine trouve-t-on, çà et là, dans les Causeries, Premiers et Nouveaux Lundis, des allusions à l’historien (2).

(1) Le livre d'Or de Sainte-Beuve (1804-1904), p. 73.

(2) Cf. Table des Causeries du Lundi, p. Ch. Pierrot (1881) et Table alphabétique et analytique des Premiers Lundis, Portraits

contemporains et Nouveaux Lundis, publiée par M, Victor Giraud, 1904,

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Sainte-Beuve semble d'ailleurs s’être rendu compte de celte omission, Dans son étude tardive de 1862 sur Louis XIV et le duc de Bourgogne, il accorde deux pages, en tête de son premier et de son troisième feuilleton, à la grande figure qui manquait à sa galerie du xx’ siècle. Ces deux pages sont une confession significative et une admirable analyse.

Il avoue ses résistances et explique pourquoi il a résisté : « Je ne ferai ici ni la critique, ni l'éloge de cette manière historique, la plus éloignée, je l’avoue, de mes goûts et de mes habitudes : qu’il me suffise de dire que M. Michelet l’a faite sienne à force de volonté et de talent, qu'il l’a portée à un point où elle est unique, qu'il y est désormais passé maître ; et comme les conseils seraient parfaitement inutiles, j'accepte l’homme de savoir, d'imagination et de cœur pour ce qu'il est ; je le prends dans les étincelants et hasardeux produits qu'il nous donne ; je fais mon deuil de ce qui me choque, je rends justice et hommage à de merveilleux endroits et jen profite. En un mot, M. Michelet est une puissance établie ; jy ai résisté assez longtemps, malgré ma vieille amitié pour l’homme, je capitule ; je la reconnais enfin, cette puissance, et je demande seulement de ne pas la discuter (1). »

Voici maintenant l’analyse des «dissidences ». Saïnte- Beuve opposé sa méthode à celle de Michelet. Tous deux veulent ressusciter le passé. Mais tandis que Michelet, pour le faire revivre, se fie au pouvoir de sa magique intuition et aux sortilèges de son imagination passionnée, Sainte-Beuve en reconstitue minutieusement, patiemment, la psychologie. Il définit lui-même son attitude : « On n'arrive d'ordinaire à produire ce sentiment de la réalité dans l'esprit des lecteurs qu'avec un art

(1) Nouveaux Lundis, III? ;

infini et des lenteurs, des préparations extrêmes, par des … analyses rapprochées, des témoignages rapportés, des

nerrations sincères, lucides, fidèles. Autrement, en y allant d’un premier et d’un seul coup de baguette, si le mort n’obéit pas et ne se dresse pas à votre voix, si le nom par lequel on prétendait l’évoquer n'est pas le plus juste et le plus frappant, l’opération est manquée : on voulait être un Christ, on n’est qu’un Simon le magicien ou un Apollonius de Tyane ; on frise le Cagliostro. Admirons M. Michelet, dans cette voie qui est presque celle des miracles, d’avoir si souvent rencontré si bien, d’avoir échoué si peu ! II a eu, il a encore de certaines pages évocatrices et divinatrices du passé (1). »

La correspondance de Sainte-Beuve et de Michelet n’est pas ici entièrement reconstituée. Sur les vingt lettres autographes de Sainte-Beuve, classées par Gabriel Monod, qui sont au Musée Carnavalet, douze n'offrent aucun intérêt, et je les ai volontairement omises. Ce sont pour la plupart des billets hâtifs des années 1834 à 1839. D'autre part, je n’ai pu retrouver dans les papiers de Michelet que quatre brouillons et une copie

de ses lettres à Sainte-Beuve. C’est dans les papiers de .

celui-ci qu'il faudrait rechercher les originaux, s'ils existent encore.

De plus, comme ces brouillons, aussi bien que les autographes de Sainte-Beuve, ne portent en général

aucune date (2), j'ai dû rétablir la chronologie d’après.

le texte souvent très difficile à déchiffrer. C’est la raïi-

(4) Nouveaux Luündis, II, 152.

(2) Exception faite pour les deux dernières lettres de Sainte-

Beuve.

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