‹ Michelet et son tempsChapitre 27 sur 51 · D I ET · texte numérisé non relu

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son pour laquelle j Î Ai attribué à chaque lettre un simple millésime (r).

Ainsi on s’aperçoit que cette correspondance entre ces deux écrivains sensiblement contemporains (2) ne porte en réalité que sur les dix premières et les dix dernières années de leur carrière littéraire. Il y a, dans cet échange de pensées, une interruption de vingt années pendant lesquelles l'éloignement s’accentue et le silence se fait. Vers 1830, ce sont encore de jeunes hommes, des débutants dans les lettres, qui se mesurent et s’épient : que valent-ils l’un et l’autre ? Dans quelles directions vont-ils évoluer ? Vers 1860, ce sont des # puissances établies », des membres de l’Institut, de « chers et illustres confrères ».

Telle qu’elle est, ainsi réduite et incomplète, cette correspondance n’en reste pas moins extrêmement suggestive. Elle marque les étapes d’une double évolution littéraire ; elle apporte des jugements intéressants sur les œuvres de l’un et de l’autre ; elle éclaire l’intelligence de Sainte-Beuve et la bonté de Michelet.

La correspondance des débuts

Au début, bien que le moins âgé de six ans, Sainte- Beuve était le plus « lancé » des deux. À vingt-sept ans, ne se flattait-il pas d’être l’ami de Victor Hugo, d’Alfred de Vigny et des premiers romantiques, le familier du -Cénacle ? Il était l’auteur de Joseph Delorme, des Consolations et du Tableau de la Poésie française au XVI°

(1) Quand j'ai pu préciser davantage, je l'ai fait en note. (?) Michelet (1798-1874), Sainte-Beuve (1804-1869),

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siècle ; il s'était fait remarquer par ses articles du Globe

et avait publié, dans la Revue de Paris, ses premiers Portraits littéraires des classiques du xvi siècle. C'était un critique en vue. Aussi Michelet, qui ne fréquentait pas les gens de lettres et n’était qu’un professeur d’histoire, fut-il touché par ses premières lettres.

Celui-ci le jugeait avec une bienveillante pénétration : « érudition allemande, vue élevée de Vico, style merveilleusement français ». Il lui promettait, dès l’apparition de ses premiers grands travaux, en 1831, « une bien haute place parmi nos contemporains » ; il le saluait comme « un des fondateurs de la nouvelle science his-

torique et philosophique » ! Mais il était un peu effaré

par ce torrent tumultueux à qui il n’osait donner libre cours « dans sa pauvre prairie artificielle » ; et cette « œuvre enflammée » qui eût mérité « un oui bien vif et tout électrique », ne laïssait pas de l’inquiéter vaguement. En 1834, il restait incertain, préférait attendre, réservait son jugement définitif ; il ajourna l’article que Michelet désirait lui voir écrire et demandaït même avec insistance. Mais il appréciait son esprit à sa juste valeur (1). Le 15 juillet 1838, il remettait à Michelet une lettre d'introduction pour son ami suisse Juste Olivier, et il écrivait à sa femme : « Je n’ai pas hésité à l’adresser à Olivier. C’est un homme distingué, bon, avide de savoir et qu'on n’a qu’à se féliciter de connaître, quand on n'a pas d'article à écrire sur lui : il vous intéressera, il o bien de l’esprit sous son emphase ». (2)

En même temps, Michelet portait à Sainte-Beuve les épreuves du tome III de l'Histoire de France et lui

(1) Le 3 mai 1835, il invite Buloz à accueillir un article de Michelet à la Revue des Deur-Mondes.

(2) Correspondance avec M. et Mme Juste Olivier, éditée par Th. Bertrand, avec introduction et notes de Léon Séché, 1904, »

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