‹ Michelet et son tempsChapitre 29 sur 51 · VUS DER · texte numérisé non relu

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contre la fatalité? Est-ce là, en effet, le mot de l'énigme de toute la philosophie de l’histoire ? et, dans tous les cas, cette explication se contente-t-elle d’une expression aussi générale ? Pardon, Monsieur, notre ami (Lerminier P), avec qui j'en ai causé, vous chicanera là-dessus. Je ne puis et ne dois que vous remercier de toute l’instruction que vous m'avez procurée et d’avoir bien voulu songer à moi. Votre dévoué et obligé.

SAINTE-BEUVE (1)

Sainte-Beuve à Michelet (1831)

J’achève tout à l’heure, Monsieur, votre Histoire Romaine que vous avez été assez bon pour m'envoyer (2). Vous dire tout ce que j'ai appris, combien j'ai été heureux d’y retrouver, sous le jour d’une critique moderne et originale, les récits et les hommes avec lesquels on nous a fait vivre si jeunes, mais que tant de préjugés ont enveloppés à n0s. yeux d’un voile romanesque, c’est ce que je ne puis assez faire, Monsieur. Depuis longtemps, je vous avoue que je. n’osais jamais parler d'histoire romaine ni même m'en (appuyer ?) dans mes séries de pensées intérieures. Des origines, j'avais lu deux volumes de Niebuhr, et je savais que rien n’est bien certain que la négation de la fable convenue ; des derniers siècles de la République, je me disais que l’histoire n’en était pas faite et que tous les jugements clas-. siques sur les hommes et l’esprit des événements étaient à réviser (3). Vous avez comblé cette lacune, Monsieur. Il ne m'appartient pas de vous dire un avis détaillé sur les diver-" ses parties de cette histoire. Je n'ai abordé la lecture de vos volumes qu’avec des connaissances générales, des souvenirs vagues de mes historiens, de Tite Live, de Plutarque et, sur les choses comme sur les personnages, il ne m'a. pas été difficile d’être de votre avis et de m'abardonner, | dans l’ensemble cofnme dans les détails, au Heoppenees

ment du début d'avril 1831. (L'introduction parut le 1°" avril). (2) Lettre non datée (vraisemblablement du début de juillet).

L'Histoire Romaine parut dans les derniers jours de juin 1851. (3) Niebuhr n'avait, en effet, étudié que les origines de Rome. |

Michelet chercha à éclairer cette histoire primitive par la cons

(1) Cette lettre n’est pas datée, mais elle est vraisemblable- |

naissance du dernier siècle de la République, à |

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continu de votre pensée (1). Le talent et l’érudition s’unissaient pour me (confirmer ?) ; la nouveauté et la sagacité

À de vos interprétations m'’excitaient à croire ; je trouvais à

la fois le piquant et le consciencieux. J'ai bien quelque regret à certaines figures que vous m'avez désidéalisées, les Scipions, au moins le premier Africain (2), et d’autres ; je vous en veux aussi de trancher quelquefois d’un mot le caractère d’un homme qui avait besoin de plus d’étendue pour être entièrement compris ; cela vous mène à être bien

! sévère pour quelques-uns, Atticus, Cicéron, etc. (3). Mais

laissons ces chiquenaudes. Le mouvement central du récit est majestueux et vrai; votre César surtout, l’homme de l'humanité, est admirablement saisi et posé (4). Voilà, Monsieur, ce que je voulais vous dire ; il me serait bien agréable de parler quelque part de votre livre, cela me forcerait à l’étudier mieux, à avoir un avis mieux nourri et mieux appuyé. Mais je ne suis plus au Globe, même indirectement (5), et je ne me suis attaché depuis à aucun journal (6). Adieu, Monsieur, continuez vos beaux et soli-

(1) À propos de l'Essai sur Tite Live de Taine, Sainte-Beuve porte un jugement tout différent sur Michelet, (Causeries du Lundi, XIII, p. 276). Ce jugement, postérieur de vingt-cinq années à la lettre sur l'Histoire Romaine, s'explique par l’évolution de la méthode et des idées de Sainte-Beuve, de plus en plus opposées à celles de Michelet.

(2) « C'était un de ces hommes aimables et héroïques, si dangereux dans les cités libres. Rien de la vieille austérité romaine ; un génie grec plutôt et quelque chose d'Alexandre. » (Histoire Romaine, Ed. Chamerot, Il, p. 39).

(3) Atticus, l'ami de Cicéron. (Cf. G. Boissier, Cicéron et ses amis.) Voici comment Michelet juge Cicéron : « Brillant et

heureux avocat, politique médiocre, mais doué d’une souplesse . de talent extraordinaire et d'une merveilleuse faconde. » (Ibid., éd. Chamerot, II, p. 246.)

(4) « En bien, en mal, l'homme de l'humanité fut César ; l'homme de la loi fut Caton. » (Ibid, éd. Chamerot, II, p. 263.)

(5) C’est en 1831 que Sainte-Beuve quitta le Globe, Son dernier article, sur X. Marmier, est du 22 mars,

(6) En 1831, Carrel fit proposer à Sainte-Beuve, par Magnin, d'écrire au National. Sainte-Beuve accepta. D'autre part il entra à la Revue des Deux Mondes en juin 1831. Son assertion peut

paraître suspecte. Visiblement il ne tient pas à rendre compte de l’ouvrage de Michelet, bien qu'il en reconnaisse la valeur,

ke

des travaux qui vous assurent une bien haute place parmi vas contemporains. Soyez en France un des fondateurs de la nouvelle science historique et philosophique. Votre reconnaissant et dévoué.

SAINTE-BEUVE

Sainte-Beuve à Michelet (1834)

Mon cher Monsieur Michelet, que vous êtes bon de vous souvenir si amicalement d’un homme absent et absorbé comme moi. Mais je ne le suis pas de pensée à votre égard, croyez-le bien. J'ai appris avec bonheur votre grand et unanime succès à la Sorbonne (1) ; votre discours le justifie dignement. C’est de la vraie éloquence et pour n’en citer qu'un trait, que celui de la fin est juste, brillamment et ingénieusement appliqué. J'ai su votre fièvre, mais qu'aussi vous êtes un peu remis. Ménagez-vous bien pour la science et pour nous tous. J'irai un jour de cette semaine vous voir et vous demander ‘un jour, mais de l’autre seulement, car je vais avoir une huitaine très laborieuse, m'étant laissé, selon mon habitude, devancer par mon imprimeur. Il me tarde bien de sortir du cul-de-sac de cette œuvre individuelle pour jouir un peu de la vie d'intelligence et d'amitié. Mais je n'ose encore compter par semaines pour Ce terme que ma lenteur recule sans cesse. Adieu, mon cher Monsieur Michelet, croyez-moi bien votre dévoué d'amitié.

SAINTE-BEUVE

Je présente mes respects à Madame Michelet.

Ce dimanche.

Sainte-Beuve à Michelet (1834).

Mon cher Monsieur Michelet,

Je suis bien fâché d'avoir été assez négligent à vous répondre pour vous faire venir ainsi inutilement chez ma

(1) Michelet commença son cours à la Sorbonne le 9 janvier « 1834. Cette lettre fut (Dr ARS écrite quelques jours plus 4

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mère. J’ai réçu avec une vive joie votre envoi précieux (x), si plein de science et d'imagination. Votre désir que j’en parle ne surpasse pas le mien, je vous assure. Je tardais : seulement à vous répondre parce que je voulais faire jour à une promesse positive et que je fusse certain de tenir sans trop d'’ajournement. Je me trouve actuellement, et d’une manière plus serrée que jamais, aux prises avec le libraire et l’imprimeur (2) ; j'ai promis d’être prêt à paraftre pour la première quinzaine de mars, et j’ai donc d'ici là obligation de ne pas trop faire d’excursions de côté. Un article dans la Revue, tel qu’un ouvrage de cette importance et de cette portée en mérite, serait un peu comme un torrent impétueux et un Eridan à travers ma pauvre prairie artificielle que je tâche de mener à bonne récolte avec toutes sortes de précautions. Votre livre n'est pas de ceux qu'on effleure et qu’on interprète vite, c’est un aliment de forte et lente digestion. J'avais, depuis que les Mélanges avaient paru, promis un Jouffroy (3), et il s’est trouvé qu’au bout de trois mois bien comptés, j'ai accouché de ce mortrait qui ne m'a pas coûté grande dépense d'’idées, quoique j'aie tâché de le faire ressemblant. J'ai, depuis plus de temps encore, promis de traiter M. Ballanche (4) que l’ajournerai toutefois, n'ayant pas de loisir aujourd’hui. Voilà quelle est ma situation exacte avec la Revue. Quant au National, seul autre journal où je travaille, je me suis ‘très ralenti d’y écrire et d’y aller même. Il y a deux mois que je n’y ai mis les pieds, ni envoyé d'articles (5), et il y a à celà de petites raisons complexes assez longues et inutiles à expliquer. J’ai pourtant récemment promis à Quinet et à Didier, sur leur demande pressante, d'y parler d’Ahasvérus

(1) Les deux premiers volumes de l'Histoire de France, parus vers la fin de 1833.

(2) Sainte-Beuve prépare l’édition de son roman Volupté.

(3) Hevue des Deux Mondes, 1° décembre 1833. M. Jouftroy.

(4) Revue des Deux Mondes le 15 septembre 1834 M. Ballanche.

(5) Sainte-Beuve était alors un peu en froid avec Carrel. Il y eut, en effet, une interruption de plusieurs mois dans sa collaboration au National. Peu à peu, d'ailleurs, il s’éloigna du groupe du National qui lui gardait rigueur de son article sur Ballanche et n'avait pas compris Volupté, pour se rapprocher du groupe de l’Abbaye-aux-Bois et de Chateaubriand.

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et de Rome Souierraine (1), quand j'en pourrai trouver le temps. Puis-je vous le promettre dans les mêmes termes ? Il serait bien mieux que, si vous aviez là quelqu’un en vue, il vous servît plus tôt et avec développement. Je suis un peu dans la position où vous étiez, où Quinet était, deux mois avant la terminaison de vos ouvrages, et à ce degré de la génération, vous savez combien on est invinciblement porté à remettre tout ce qui ne s’y rapporte pas directement. Je ne saurais vous dire combien il m'en coûte, à moi qui ai vis-à-vis de vous une si longue et si lourde dette, d'entrer dans tous ces détails, au lieu d’un oui bien vif et tout électrique, seule réponse digne de votre œuvre enflammée. J'irai en reparler avec vous un de ces soirs. Je causeraï avec Buloz pour voir qui pourrait en faire lecture le plus dignement pour l’œuvre et aussi pour la Revue. Ma seule consolation actuelle est de songer qu’un jour je ferai, à mon gré et avec l'attention convenable, une étude et un essai de peinture d’une œuvre et d’un homme qui vont s’accroissant et grandissant de plus en plus et envers qui je ressens tant d’admiration, et aussi d’amitié et de vif retour (2).

SAINTE-BEUVE

Michelet à Sainte-Beuve (1834) (3)

20 juillet 1834.

Votre livre (4), mon cher ami, est de ceux qu'il faut savourer goutte à goutte. Si j’en juge par ce que j'ai déjà lu, vous avez écrit la psychologie morale de notre époque. Conserver cette finesse d'observation dans l’élan poétique et passionné, c’est ce que personne n'aurait cru possible. Aucun ouvrage de ce temps ne soutiendrait, je crois, comme le votre, l'examen de détail. Je vous le prédis hardiment : ceci durera.

(1) En décembre 1833, Sainte-Beuve avait promis à Charles Didier d'écrire un article sur sa Rome souterraine dans le National.

(2) Il n’écrira rien sur Michelet avant 1862.

(3) Brouillon de la lettre envoyée. Inachevé.

(4) Volupté parut le 19 juillet 1834.

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Sainte-Beuve à Michelet (1837)

Ce vendredi matin.

Mon cher Monsieur Michelet,

Empêché aujourd’hui d'aller vous porter moi-même les feuilles (1) comme je l'avais espéré, je ne veux pas du moins les retenir plus longtemps ; je les ai lues avec vif plaisir et grande instruction : vous n’attendez pas de moi que je vous fasse aucune observation sur des détails que j'y apprends de vous-même. Ma seule objection serait générale : sur le trop de composition et de sens que, selon moi, cette manière apporte à chaque fait de l’histoire. Les caractères généraux du siècle y sont traités et exprimés avec une merveilleuse vivacité : mais le talent de l'écrivain ne s’y joue-t-il pas quelquefois ? Je notais ce matin même (dans mon Port] Rloyal], que, si l’on pouvait savoir ce qui revient en propre à l’entrain de l'écrivain, à la plume excitée qui s'amuse, on rabattrait sans doute beaucoup du scepticisme de Montaigne, de l’absolutisme de de Maistre, du séraphisme de saint François de Sales, du Jansénisme de saint Augustin. Ainsi, dans ce siècle d’anarchie et de folie que vous peignez, il y a des endroits où je trouve comme Vlentrain d’une ronde de Sabbat. C’est poétique. Est-ce juste historiquement ? Le passage qui m'a le plus fait cet effet est celui sur l’alchimie, pages 52-53 et suivantes (2), et çà et 14, ailleurs, quelques traits. Il y a tant de science, tant de vie et tant de talent dans ce tableau que je Île voudrais sans quelques-uns des reflets qui le traversent, et je serais bien embarrassé de les désigner pourtant, parce qu'il y a de l'esprit partout.

Merci de votre si honorable consultation et pour le plai- Sir que j'y ai appris, et excusez-moi de ne pas vous le rendre sans le grain de critique pédante dont je rougis en me relisant.

Amitiés et hommages.

SAINTE-BEUVE

(1) Michelet avait prêté à Sainte-Beuve les épreuves du tome II, qui parut en juin 1837.

(2) Cf. Œuvres complètes, édition Flammarion, tome IT, p. 87-88.

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Michelet à Sainte-Beuve (1837)

Votre remarque, mon cher Critique (r), est ingénieuse et profonde. L'’entrain fait tort aux œuvres humaines. Et je ne sais pourtant s’il y aurait aucune œuvre sans cela. La . vie même a l'air d’être une espèce d’entrain. Grâce au ciel, nous en revenons tôt ou tard.

Je souscris très volontiers à vos critiques générales. Et pourtant, comment en profiter ? Il faudrait pouvoir changer sa nature...

Veuillez toutefois remarquer que, si le mouvement est un peu vif, cela était peut-être plus nécessaire dans mon histoire que dans les autres de ce temps. Si, comme M. de Barante, ou même comme notre grand et excellent narrateur Thierry, je n'avais fait entrer dans la narr(ation) que l'histoire politique, si je n'avais point tenu compte des éléments divers de l’histoire (religion, droit, littérature, géographie, art, etc.), mon allure eût été tout autre. Mais il fallait un grand mouvement vital pour que ces éléments divers gravitassent ensemble dans l’unité du récit. Si vous examinez... (la fin manque).

Michelet à Sainte-Beuve (1840)

Je ne sais trop, Monsieur et ami, où j'en suis avec la. Revue des Deux Mondes. Je compte sur votre obligeante » intercession (2). |

Que le livre soit bon ou mauvais, littérairement il faudra toujours que l’on convienne que c'est, pour les xIv° et. xve siècles, la seule histoire sérieuse et fondée. Les autres hist(oriens) anglais et français ne s’étant jamais servis des. actes (3), avaient complètement ignoré : r° le sens de la” révolution) de 1412-3 (4) ; — 9° les causes de l'invasion |

(1) Brouillon de réponse à la lettre précédente. Inachevé. } (2) Brouillon de la lettre envoyée par Michelet à Sainte-,

Beuve et accompagnant le tome IV de l'Histoire de France dont”

Sainte-Beuve avait lu les épreuves l’année précédente. (3) Cf., préface du tome IV.

(4) Miche souligne dans son tome IV, livre VII, le a. |

de la tentative de réforme marquée par l'ordonnance cabo-

chienne (1413). Son chapitre II est intitulé : Essais de vor de l'Etat et de l'Eglise, »

anglaise, les difficultés qu’elle rencontra, le rôle que les évêques anglais jouèrent dans la conquête (1), etc.

N'ayant compris ni la révolution, ni l'invasion, ni le dedans, ni le dehors, on peut dire que ces historiens n'étaient pas des historiens. La mienne n’est pas la meilleure : c’est la seule... (2).

Sante-Beuve à Michelet (1841) Ce dimanche.

Cher Monsieur et ami,

Je reçois votre volume (3) que je lis et où je vais faire moisson d'idées et de faits. Ce volume est, je le sais, remis à des mains plutôt bienveillantes, à une personne tout à fait impartiale et respectueuse qui ne hasardera de critique qu'après toute sorte d’étude et d'application. Permeitezmoi de ne pas vous la nommer, mais je lui ai fait lire votre

lettre (4). Une des choses, entre nous, qui indispose le plus

Buloz, est qu’on s'adresse directement à des rédacteurs ‘pour s'assurer de l’article. Il aime assez le pouvoir absolu et il tient à sa liberté de choix là-dessus.

- Quant à agir sur lui, personne n’est guère à même de

cela, et moi pas plus qu’un autre. Laissez donc faire et

comptez sur vous, sur le poids de vos travaux et j'oserai dire sur vous seul un peu plus que vous ne faites.

Plus je vais, et plus je deviens janséniste dans un certain

sens : je crois que les trois-quarts des gens (ou au moins

une bonne moitié), en toutes choses, ne valent rien ou valent peu : il n’y a que les bons et les élus qui comptent. Ce qui me rassure, c’est que les Grecs jugeaient ainsi : œptovoi,

Un des griefs, non plus de Buloz, mais de quelques-uns,

c'est que vous ne choisissez pas assez. Vous nous traitez

(1) Campagne de Henri IV de Lancastre, de 1415 à 1420. (2) Inachevé.

- (3) Tome V de l'Histoire de France (Charles VII et Jeanne

d'Arc). Ce volume parut le 23 août 1841.

(4) Il s’agit sans doute de Cochut, qui, dans l'étude consacrée à Michelet (Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1842), montre avec bienveillance les progrès effectués, à partir du tome IV, en ce qui concerne la solidité et la précision des récits.

tous trop bien. C’est ingrat à nous de nous plaindre. Et pourtant, il y a telles gens à qui j'aimerais voir mes amis marcher sur le ventre, comme je le fais, comme ïils me feraient à moi, s'ils le pouvaient.

Pardonnez à cette franchise que vous-même venez de provoquer et croyez à ma haute estime et à mes sentiments les plus respectueux.

SAINTE-BEUVE

Vingt ans de silence

Vingt ans s’écoulèrent. Entre les deux écrivains le silence se fit. Leurs voies divergeaient de plus en plus. Ils étaient séparés par la vie et par la pensée.

La polémique et la gloire envahirent la carrière de Michelet. Il se frayait un chemin, âprement, au milieu des combats, suivi d’une cohorte d’admirateurs et de disciples. Le succès de son cours sur les Jésuites au Collège de France, en 1843, indisposa d’abord Saïnte- Beuve, revenu lui-même de Lausanne avec un sentiment de déception et jaloux de cette popularité retentissante. Qu'on feuillette la correspondance de Sainte-Beuve et de Juste Olivier, l'éditeur de la Revue Suisse, et quon recherche les passages supprimés des Chroniques Parisiennes, et l’on verra comment s’insinue peu à peu en, lui une sourde hostilité. « Michelet et Quinet ne haïssent, pas la popularité... cela ravitaille le cours » (18 mai) (1) Sainte-Beuve partage — c’est sans doute la seule fois dans sa vie !— l'opinion du roi Louis-Philippe : « Querelle de cuistres et de bedeaux ! » (21 mai) (1). « Le charlata

(1) Chroniques Parisiennes, p. 42.

nisme s’en est mêlé » (24 maï) (2). Dans sa Chronique du 28 juillet, il critique la préface « emphatique » des Jésuites : « On voit que, si M. de Barante est le père de l’école descriptive en histoire, Michelet est le fondateur de l’école illuminée. Jamais le je et le moi ne s’est guindé à ce degré. C’est menaçant (3) ! » Mais c’est surtout lorsqu'il apprend que Michelet est allé voir Olivier à Lausanne, le 15 août, qu'il donne libre champ à son aigreur envieuse ; il écrit, dans une lettre du 2 septembre : « Je supplie Olivier de prendre garde à Michelet. C’est un charlatan, désarmant les gens en allant à eux et en les engageant par ses louanges ou par les leurs... Il a déjà accaparé ici tous les journaux ; qu’il n’accapare pas la Revue Suisse. C’est un plat personnage au fond, comme je l’ai remarqué de tous ceux qui sont enflés. Omnia serviliter pro laude (4). »

En 1845, quand paraît le Prêtre, Sainte-Beuve approuve la violente offensive de Saisset dans la Revue des Deux Mondes du 15 février : « La Renaissance du Voltairianisme ». Le besogneux qu'il est en veut à Michelet de . son succès de librairie : « Succès de passion... 8.000 exemplaires vendus au 1* février ! » (5), et 11 le juge ainsi dans sa lettre suivante à Olivier : « Affectation, manière, se donnant des airs légers et graves, des airs d'homme du monde et de philosophe, et n'étant qu'un rhéteur de beaucoup de talent, uniquement occupé de l'effet (6) ».

Aux divergences de méthode et d'esprit, qu’on ajoute

(1) Correspondance inédite avec M. et Mm* Juste Olivier, 1904, p. 324.

(2) Ibid., p. 324.

(3) Chroniques Parisiennes, 28 juillet 1843.

(4) Correspondance avec M. et Mn: Juste Olivier, p. 334.

(2) 1bid., 2 février 1845, p. 380.

(6) Correspondance avec M, et Mme Juste Olivier, p. 382.

enfin les divergences de vues et d'attitudes politiques. L'Empire chasse Michelet du Collège de France en 1852 et y appelle Sainte-Beuve deux ans plus tard (1854). Le critique officiel du Moniteur devient maître de conférences à l'Ecole Normale (1858-1861), en attendant que la princesse Mathilde fasse de lui un sénateur. Il reproche à Frédéric II son « irréligion », à Montesquieu sa « sécheresse » religieuse, à Rivarol son épicurisme, à Stendhal son impiété et même au bonhomme Franklin sa religion trop raisonnable et trop terre à terre. Il accepte le catholicisme sans s’y rallier — comme religion d'Etat. Rome et l’Empire marchent alors de front. Il loue « le libre concert et l’union de l'Eglise et de l'Etat ». Son attitude est aux antipodes de celle de Michelet.

Pourtant l'apparition du tome XIII de l'Histoire de France (Louis XIV et la Révocation de l’Edit de Nantes), qui contenait une note courtoise pour l’ami d'autrefois, inspira à Sainte-Beuve une lettre de remerciements et provoqua un rapprochement entre les deux écrivains (1860). L'étude de Sainte-Beuve sur le tome XIV (Louis XIV et le duc de Bourgogne) parut en mars 1862.

Comme je l’ai dit ailleurs, le critique s'intéresse plus ici à l’histoire qu’à l'historien ; il refait lui-même la psychologie du duc de Bourgogne. « Dans ce volume que j’annonce et que je ne parcourrai pas en détail, je saisis ce qui me paraît le mieux et le plus vrai, le personnage du duc de Bourgogne. » Et il en parle, à son! tour, après Michelet, « d’après lui en partie », peutêtre plus encore d’après Fénelon et Saint-Simon. Mais quand il touche à la fin de son étude, il éprouve le besoin de causer un peu de l'écrivain qu’il a si longtemps et si ostensiblement négligé, de rattraper les occasions perdues ; et vite il écrit, citant au moins quelques ou-. yrages : « Si M. Michelet a eu d’admirables pages dans.

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