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ses autres livres, dans celui du Peuple, dans celui du
Prêtre (!), dans son Histoire de la Révolution (au tome
premier, par exemple, la terreur des campagnes), s’il a eu des pages qu'une fois lues on retient à jamais, il en a de charmantes dans ce volume même. Les portraits de Villars et de Vendôme sont forts vivants et des plus gais, sans trop de charge. Le duc d'Orléans, le Régent, cette riche et vigoureuse contre-partie du duc de Bourgogne, cette revanche effrénée du pur génie et de la nature, est bien vu, indulgemment senti, largement crayonné. Seulement il se mêle à tout cela, et de plus en plus, ce me semble, trop de préoccupation des rapports sexuels, trop d’allusions à la bagatelle, comme on dit. On ne sait vraiment comment concilier ces folätreries d'imagination (1) avec tant de généreux accents, avec des cris de cœur si profonds et si sérieusement sympathiques. » Et il poursuit plus avant, allant, selon sa formule, « au delà du livre », jusqu’à l’homme, touchant, par un procédé d’insinuation sournoise et de timide indiscrétion, à « ces sensibilités mystérieuses,
> inégales, non encore sondées », dont il avait parlé jadis
(2) ; il ajoute, avec sa terrible pénétration : « Serait-ce que ceux à qui la vraie jeunesse a manqué en sa saison sont plus sujets que d’autres à ces raprès-Coup et à ces revenez-y de jeunesse (3) P »
Quelles que soïent les réserves faites par Sainte-Beuve, Michelet fut sensible au jugement des Nouveaux Lundis: « ca jugement favorable, au total, du premier critique
de ce temps ». Le contact était rétabli.
(1) Sainte-Beuve protestera également (Nouveaux Lundis, XI, . p. 96) contre le jugement « gratuitement déplaisant » et « incongru » porté par Michelet sur les mœurs de la Dauphine, dans “son volume Louis XV et Louis XVI.
(2) Portraits contemporains, I, p. 83.
. (3) Nouveaux Lundis, Il, p. 15%, s
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Les dernières lettres Voici les lettres échangées pendant cette période :
Sainte-Beuve à Michelet (1860) 29 août 1860.
Je suis touché comme je le dois de la note si bienveillante et si flatteuse que je lis dans le volume de Louis XIV que vous avez bien voulu me faire remettre (r1). Je sens tout ce que ce procédé, qui vous paraît sans doute bien simple, a de généreux et de délicat, et je veux vous le dire. Je sais trop bien que cette ancienne amitié que vous m'aviez toujours témoignée, n’a pas cessé de votre fait : vous-n’avez pas été sans deviner les dissidences — dissidences sur les voies et moyens, sur la méthode, peut-être plus que sur le but et le fond — qui ont amené de ma part une ingratitude apparente envers un homme qui, en éclatant par ses talents devant le public, ne s’offrait à moi que par ses côtés les plus indulgents. Oublions celà, mon cher confrère, et recevez la cordiale poignée de main qui répond à la vôtre.
Tout à vous,
SAINTE-BEUVE
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Michelet à Sainte-Beuve (1862)
Cher Monsieur (2),
Les lettres sont un lien très fort. A travers l’océan d'idées et de relations si diverses, depuis trente années, nous nous
(1) Cette note de Michelet se trouve dans le tome XIII de son Histoire de France : « Louis XIV et la Révocation de l'Edit de Nantes, note III, p. 336, où l’on lit : « Qu'on me laisse donc tranquille sur le jansénisme et qu'on le cherche dans le très charmant livre de Sainte-Beuve, exquis et pénétrant, à mon sens le travail le plus délicat de l’époque. »
(2) Cette lettre fut provoquée par les articles des 10, 17 et 18 mars 1862, où Sainte-Beuve reprenait, à propos du Louis XIV
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retrouvons sur ce terrain aimé. Je vous remercie surtout d’avoir dit ce qui m'importe, que je n'ai point changé. C'est vrai, je suis toujours le même et pas amélioré .Malgré l’austérité finale de votre article et le sein de Clio (x), je sens comme je dois, le jugement favorable, au total, du premier critique de ce temps. Je le sens d'autant mieux que, nos méthodes étant si différentes, vous avez dû juger ainsi par un mouvement vigoureux de justice. Cela vous est fort honorable, aussi bien que d’avoir, dans Port-Royal, dit nettement les torts de vos bien-aimés Jansénistes à l’égard de mes Protestants.
Êtes-vous sûr que les Féneloniens soient ingénus dans l’affaire de Tellier (2). Quant au médaillon de Versailles (3), il donne vraiment ce que j'ai dit. Mais c’est peut-être une pièce discutable et peu authentique ?
} Je vois que vous n'avez pas lu ma bataille de la Hougue, ma Révocation, ma Saint-Barthélémy, mon Armada, etc. Ce sont de solides récits construits à chaux et à ciment.
Au total, encore une fois, vous avez fait une fort belle
de Michelet, la question du duc de Bourgogne et de ses rap- | ports avec Fénelon. Cf. Nouveaux Lundis, tome II, p. 111, 131 Met 151:
(1) « Il y a chez M. Michelet comme une folle vigne qui grimpe à tout instant. Vous qui connaissez à fond l’art et même la caricature antique, avez-vous donc jamais vu un tel groupe ; un Faune rieur qui regarde par-dessus l’épaule et jusque dans le sein de Clio ? » (Ibid. p. 155.)
(2) « Rien d'étonnant que Fénelon, par son côté antique et de simplicité ingénue, lui ait échappé et qu’il ait surtout vu en lui la part subtile et malsaine, l’action efféminée du directeur. (Ibid. p. 154.) — A quoi Michelet répond qué Fénelon relève les Jésues « jusqu'à donner au roi le plus funeste confesseur, 18 furieux jésuite Tellier. » (Histoire de France, tome XIV. p. 187)
(3) « Pourquoi dire d'un portrait de la vieillesse commençante de Louis XIV, d'un médaillon retrouvé à Versailles par notre consciencieux et respectueux antiquaire, M. Eudore Soulié, « qu'il porte la trace des basses sensualités du temps » ; que « ces joues, ces lippes épaissies n’expriment que trop bien un pesant amour de la chair? » et ce qui suit. Pourquoi prononcer ces mots encore plus inconcevables : « Le porc domine, bien plus, le porc sauvage ! » Il n’en revient pas. Quelle interprétation outrée pour un simple portrait en cire ! » (Ibid. p. 153.)
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chose en acceptant, contre vos méthodes et vos tendances, un persévérant travailleur que l’école rationaliste et sèche n'acceptera jamais, n’ayant nul sentiment de l’art ni de la vie.
Je vous remercie et vous salue très cordialement.
J. Micuezer.
Michelet à Sante-Beuve (1869)
Cher et illustre critique (1),
Que vous pénétrez à fond ! C’est évidemment la personne (2) quia eu au plus haut degré ce que demandait le roi mystique du Moyen Age, sans l'obtenir : le don des larmes.
Don puissant qui perce la pierre et la sécheresse du cœur. Dès lors coulent les grandes eaux.
Je ne l’ai connue que vieille et, ce qui vous surprendra, c'est que je craignais de la lire.
Cette grande puissance d'orage était telle que Âge étais trop ému, trop envahi.
Le merceilleux dernier volume (3), si loin de tre temps barbare, nous étions fort embarrassés de le publier ici. Nous en parlâmes au très aimable et généreux M. Révilliod (4), de Genève, qui l'imprima au profit de l’auteur.
(1) Brouillon de la lettre envoyée à Sainte-Beuve. I! semble bien que Michelet l'ait quelque peu retouchée avant de l'en-
voyer, si l’on en juge par le texte différent publié dans les
Nouveaux Lundis, t. XII, p. 157.
(2) Marceline Desbordes-Valmore. Michelet écrivit cette lettre, le 23 mars au soir, immédiatement après la lecture de l'article écrit par Sainte-Beuve dans le Temps du même jour : Madame Desbordes-Valmore, sa vie et sa correspondance. (Cf. Nouveaux Lundis, t. XII, p. 134-157.)
(3) Poésies inédites, publiées par Gustave Révilliod, Genève,
(4) Sur G. Revilliod, cf. Nouveaux Lundis, t. XII, p. 15
(note) et Correspondance de Sainte-Beuve, édit. Calmann-Lévy,
t. IT, p. 346 (lettre du 20 avril 1869.)
Sans lui, on n'aurait pas cette œuvre unique, faite si tard, . ivre de mort et d'amour.
Je vous remercie et vous serre la main tendrement. 23 mars 69.
J. MicHELET.
Sainte-Beuve à Michelet (1869)
Ce 27 mars 1869.
Cher et illustre confrère, Je savais que c'est à vous qu'est due l'initiative du généreux Révilliod. Je crois qu'il y aura réellement lieu à un ) volume d'extraits de lettres, etc., qui serait bien autrement poignant — et empoignant — que les volumes d’Eugénie de Guérin (1). Je tâcherai de suggérer l’idée à M. Révilliod. Aidez-nous, je vous prie, si, après lecture des articles (2) qui ne seront qu’un aperçu du volume, vous le jugez à faire.
Hommages affectueux.
SAINTE-BEUVE
Ainsi, dans cette dernière décade de la vie de Sainte- Beuve, ses relations avec Michelet se sont améliorées. C’est en 1860 que celui-ci, dans sa note sur le Jansé-
nisme, parle du critique avec une élogieuse sympathie ; c’est aussi la même année que paraît, sur les instances de Michelet, le recueil des Poésies inédites de Madame Desbordes-Valmore, publié par Révilliod. Sainte-Beuve le sut. Les deux grands hommes ne se sentirent-ils pas rapprochés par cette commune admiration pour la pathétique Marceline ? Sainte-Beuve lut une lettre de Miche-
(1) M. Valmore et son fils Hippoiyte avaient conservé et classé les papiers, notes et lettres de Marceline, et ce sont ces docu-
ments qu'ils mirent à la disposition de Sainte-Beuve. (2) Les articles de Sainte-Beuve se succédèrent les 23 mars,
6 et 20 avril, 4 et 5 mai 1869. Il mourut lui-même le 13 octobre
1869. Son volume sur Marcèline Desbordes-Valmore parut après sa mort (1870),
let où celui-ci disait à son amie: « Le sublime est votre nature », et cet hommage le toucha.
De plus, Sainte-Beuve subissait à cette époque l’influence de son secrétaire, Jules Levallois. Ami de Michelet, celui-ci s’employait à réconcilier les deux écrivains. « Initié aux travaux et à la vie morale de M. Michelet par son gendre M. Alfred Dumesnil, j'étais plus à même de plaider auprès de Sainte-Beuve la cause de l’illustre maître, et je ne m'en fis pas faute. Reçu chez M. Michelet, j'y portais le même esprit de conciliation (x). »
D'ailleurs, bien que dévoué à l’Empire, Saiïnte-Beuve s’impatientait de certaines outrances conservafrices, et il était agacé, au Sénat, par l'intolérance de la droite. Le 25 mars 1867, il intervint rudement, au milieu du tapage, pour défendre Renan dont la nomination au Collège de France avait été attaquée ; le 29, à propos d’une discussion sur les ouvrages à admettre dans les bibliothèques populaires, il revendiqua « le droit d’examen et de libre opinion » ; il s’insurgea contre tout ostracisme intellectuel. « Je vais réveiller les tempêtes, s’écria-t-il, je passerai vite. Mais Michelet, homme wivant, maïs Renan, de quel droit, vous, personnages publics, corps de l'Etat, fussiez-vous l’ancien Sénat dit Conservateur, de quel droit venez-vous leur imprimer une tache au front, (2) ? » f
Enfin, lorsque, refusant d'écrire au Journal officiel, il fit paraître dans le Temps, journal de l’opposition, son premier article sur Madame Desbordes-Valmore, Michelet ne put s’empêcher de le féliciter le soir même. Tous deux qu'inclinait maintenant la vieillesse, se sen-
(1) J. Levallois, Saïnte-Beuve, préface, p. xxx, 1872.
(2) Discours au Sénat, 29 mars 1867. Premiers Lundis, I, p. 219.
taient émus en évoquant « cette puissance d'orage », en relisant cette poésie « qui perce la pierre et la séchejresse du Cœur ». Michelet serrait « tendrement » la main de Sainte-Beuve, et celui-ci, que guettait déjà la mort, lui envoyait « ses hommages affectueux ».
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Qu'on rapproche ou plutôt que l’on heurte ces deux noms : Michelet et Montalembert, et immédiatement surgit dans l'esprit l’image de deux grands adversaiïres. Ils rappellent les luttes politiques et religieuses de la Monarchie de Juillet, et c’est un duel qu'ils évoquent. D'un côté, dans le Collège de France envahi par une foule enthousiaste et turbulente, voici Michelet : maigre, pâle, nerveux, prématurément blanchi, il lance aux Jésuites, du haut de sa chaire, sa véhémente déclaration de guerre. De l’autre, voilà Montalembert : le visage jeune et plein, encadré de longs cheveux blonds, il monte, avec l’aisance du gentilhomme, à la tribune de la Chambre des pairs et, s’animant peu à peu, il emporte bientôt l'assemblée haletante dans le torrent de son élo- . quence et de son action oratoire. Et autour de ce duel se déroule la bataille des idées contemporaines : là l'offensive contre les doctrines de l’Université ; ici l’as-. saut pour la liberté de l’enseignement. Aux cours de Michelet sur les Jésuites, à son livre le Prêtre répondent .
(1) Cette étude a paru dans la « Revue des Deux Mondes »
1 novembre 1924. *
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MICHÈLET ET MONTALEMBERT 97
les articles de Louis Veuillot dans l'Univers, les mandements des évêques. Les attaques et les ripostes se multiplient. C’est, dans ces années 1843-1845, un déchaînement d'articles, de pamphlets, de débats académiques et parlementaires. Mélée qui, certes, fond dans ses remous de notables combattants, comme Edgar Quinet, Villemain, Guizot, Victor Cousin, comme Lacordaire, l'abbé Dupanloup, le Père de Ravignan, Louis Veuillot, mais qui reste dominée par l'éclat de deux voix également éloquentes et généreuses, Michelet et Montalembert. Le premier, plébéien ardent, tendu, frémissant de fièvre et d'inquiétude, le plus âgé et le plus impressionnable, l’autre, aristocrate, maître de lui-même, en pleine possession de son talent, ils paraïssent se défier, aux antipodes de la société, de la pensée et de l’action.
Et pourtant, — on ne s’en doute pas généralement, — ils ont été unis par les liens de l’amitié, de l’estime et de l’admiration mutuelles. L'un professeur, l’autre disciple, ils ont fait le même rêve libéral aux environs de 1830. S'ils ont été séparés un jour par la question religieuse, ils se sont trouvés un instant d’accord sur le terrain politique et social. Ils ont eu pour ami Lamennais dont le journal L’Avenir salua avec sympathie les débuts de Michelet.
De plus, tous deux ont été de fervents champions du Moyen Age et de l’art gothique. Qui ne se souvient des pages magnifiques consacrées aux cathédrales dans le tome II de l'Histoire de France ? Comme Victor Hugo, comme Montalembert, Michelet proteste contre le vandalisme qui sévit dans la restauration des monuments religieux, contre l'abandon des vieilles pierres sacrées. C’est seulement en 1843 qu'il dira un pathétique adieu au Moyen Age catholique. Il s’indignera encore « de la
conjuration du maçon et du prêtre » qui défigure les : 7
églises, mais il ajoutera, au cours d’une visite à Saint- Ouen de Rouen : « ils me rendent un grand service en me détachant de ces pierres. »
Enfin tous deux, unis par le même amour de la France, n’ont pas oublié pour cela le reste du monde. Ils ont eu une admirable curiosité européenne, une rare intelligence cosmopolite. Ils ont été les interprètes et les défenseurs de la Pologne, de l'Irlande, des petites nations opprimées. L'un et l’autre possédaient une connaissance des langues exceptionnelle pour leur temps. Ils ont voyagé en Allemagne, en Italie, en Angleterre ; ils ont été en relations avec des écrivains et des hommes politiques de tous les pays. N’ont-ils pas eu comme ami commun le poète polonais Adam Mickiewicz ? Au cours de leurs voyages en Allemagne, n’ont-ils pas rencontré le critique Guillaume Schlegel, l’agitateur Gœærres, le poète Tieck ? Le libéralisme de l’un, le catholicisme de l’autre les rattachent aux grands mouvements sociaux et religieux qui ont remué et traversé l’Europe entière entre 1830 et 1848.
Ajoutons encore ceci : quand Michelet et Montalembert se furent éloignés l’un de l’autre et combattirent dans des rangs opposés, ce fut entre eux une lutte d'idées, non de personnes, — Montalembert en particulier sut toujours distinguer l’adversaire de l’homme, — et jamais on ne trouve dans leurs mains des armes déloyales. Si âpre que soit la bataille, elle est menée de front et commande le respect.
Essayons maintenant de reconstituer, à l’aide de leur correspondance inédite, l’histoire de leurs relations. Les lettres de Montalembert, auxquelles j’ajouterai quelques billets inédits de Lamennais , se trouvent au musée Carnavalet. Celles de Michelet m'ont été gracieusement communiquées par la comtesse André de Mon-
talembert qui a bien voulu autoriser la publication des lettres de son grand-père et à qui j'exprime ma respectueuse gratitude.
Au Collège Sainte-Barbe
Michelet entra, comme professeur, au collège Sainte- Barbe à l’âge de vingt-quatre ans. Il y enseigna pendant cinq années scolaires, depuis 1822 jusqu’à l’automne de
1827. Son Précis d'histoire moderne, résumé de son cours, donne une idée de l'esprit libéral qui inspirait déjà ses leçons. Toutefois, ce libéralisme dut bientôt se mouvoir dans des limites assez étroites, car l’enseignement de l’histoire, établi par Royer-Collard dans toutes les classes secondaires, fut réduit par Mgr de Frayssinous, ministre de l’Instruction publique en 1824, aux classes inférieures du collège, de la sixième à la troisième. Mais bien qu'il s’adressât souvent à des enfants, tout au plus à des adolescents, il laissa sur eux une ineffaçable empreinte. Il les enthousiasmait par la couleur et l’élan de sa parole. Son biographe, Gabriel Monod (1), cite parmi ses élèves Désiré Nisard, Alfred Nettement, Armand de Melun, Félix Ravaisson, Victor Duruy et Montalembert.
Cette période de Sainte-Barbe a provoqué, à plusieurs reprises, la curiosité et les recherches de M” Michelet. Elle trouvait sans doute savoureux ce rapprochement de Montalembert et de Michelet et elle s’adressa à Victor Duruy pour obtenir des renseignements sur leurs premières relations. « Saïnte-Barbe, lui répondit celui-ci, était une bonne et honnête maison où l’on travaillait
(1) La vie et la pensée de Jules Michelet, Paris, 1923,
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bien et où l’on jouait beaucoup... Cependant les nouvelles miœurs scolaires commençaient à se montrer. Deux ou trois groupes se promenaient et discouraient, sans jamais hâter le pas, excepté quand une balle malicieuse s’égarait sur les mollets rebondis de Montalembert, l’orateur du groupe principal. » Et il ajoute plus tard : « Montalembert, mon ancien de trois ou quatre ans au collège Sainte-Barbe, a dû suivre le cours d’histoire de M. Michelet, et je comprends que le maître ait eu de l'affection pour un pareil élève. Dès ce temps-là, Montalembert était, au milieu de ses camarades, ce qu’il fut toujours, pair de France ou député. Il ne jouait jamais, discourait toujours et prenait, naturellement, la première place là où il se trouvait. » (1)
Les souvenirs de Victor Duruy sont-ils fidèles ? Gabriel Monod a-t-il raison de ranger Montalembert parmi les élèves de Michelet ? Je ne le crois pas. En effet, celui-ci n’enseignait pas au delà de la troisième, et c’est dans la classe de rhétorique que le jeune Montalembert entra à Sainte-Barbe en octobre 1826. Il eut comme professeur, non pas Michelet (une de ses lettres est formelle à cet égard), mais l’ami intime de l’historien, Hector Poret. Néanmoins, s’il n’a pas été son élève, il fut son disciple, ce qui est mieux. Ce be] adolescent au visage d’un ovale si fin, aux traits nobles et doux, enveloppés par son abondante chevelure blonde, mais dont le regard bleu, si clair, entre directement dans l’âme, n’a pas pu échapper à son attention. Poret peut d’ailleurs avoir parlé de lui à son camarade d’agrégation à qui le directeur de Sainte-Barbe, l’abbé Nicole, ami des Montalembert, l’a recommandé d'autre part. Aussi bien le concours général approche et voici la pre-
(1) Cf. Henri Hauser, Quelques souvenirs de Victor Duruy, Grande Revue, 25 octobre 1913, |
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mière lettre que l'élève de rhétorique s’enhardit À adresser à l’éloquent professeur d'histoire.
24 juillet 1827.
J'ai l'honneur d'offrir mes compliments empressés à monsieur Michelet et de le prier d’avoir l’extrême bonté de me prêter pour aujourd’hui seulement l’ouvrage de Hallam sur le Moyen Age (1). C livre n’est point à la bibliothèque et me serait fort utile la veille d’une composition en discours français au concours. C’est M. le directeur qui m'’a encouragé à faire cette demande à M. Michelet ; j'espère qu’il n’y verra point un manque de discrétion.
J'ai l'honneur d'être son très humble et très obéissant
serviteur.
Cu. DE MONTALEMBERT.
(Rhétorique.)
Après son succès au concours général (il obtint le ‘second prix d’honneur), le jeune homme semble s’attacher rapidement à Michelet. Celui-ci a quitté Sainte- Barbe pour l’Ecole normale, mais îl va le voir chez lui, . dans son modeste logement de la rue de la Roquette, il lui emprunte des livres, lui demande des rendez-vous.
Sans date.
.…Permettez-moi, monsieur, de saisir cette occasion pour vous exprimer toute la sincère reconnaissance que m'inspirent votre excessive obligeance et la peine que vous prenez pour moi depuis quelque temps. Je n’ai pas eu le plaisir d’être votre élève, mais j'espère que vous ne me refuserez pas celui de devenir par la suite votre ami...
Que peut être, à cette époque, l'influence de Michelet sur Montalembert ? À seize ans, celui-ci est aussi nettement catholique qu'il est passionnément libéral. Avant de partir en vacances au château de La Roche-Guyon, chez le jeune duc de Rohan, il écrit à un ami de collège, le 28 août 1827 :
(1) Tableau de l'Europe au moyen âge,
J'ai su conserver ma religion au milieu de cent vingt incrédules ; j'espère que Dieu me fera la grâce de ne point laisser mes principes d'indépendance au milieu d’une douzaine d’absolutistes.
Il est plein de la pensée de Michelet, animé de zèle démocratique, enfiévré de prosélytisme. Dans la carriole de paysanne qui l’emmène de Mantes à La Roche-Guyon, il fait de la propagande libérale :
La veille, j'avais vu Michelet qui m'avait beaucoup parlé de l'utilité et du devoir qu'il y avait pour tout homme éclairé de communiquer les lumières. Je me mets à entamer une discussion tour à tour théologique, morale et politique. Oh ! tu aurais ri de bon cœur, si tu m'avais vu dans le fond de ma carriole, gesticulant et employant toutes mes ressources rhétoriciennes pour convaincre les faibles esprits de ma conductrice. Je réussis à lui démontrer que, dans son état d’obscurité et de pauvreté, elle était tout aussi heureuse que moi, et ensuite que l’état des classes inférieures était bien meilleur qu'avant la Révolution. Après avoir gagné ces deux points, je tombe sur M. de Villèle. Mais il paraît que l'esprit de la brave fille se bornaït à des généralités : car elle se brouilla entièrement dès que je commençai à particulariser. Toutefois, j’arrivai à La Roche tout fier : car je sentais que j'avais rempli un devoir, que j'avais communiqué des lumières! (x).
Les lumières ! Comme cela sent l’apostolat libéral, l'Encyclopédie, l’Aufklärung ! Michelet, qui allait enseigner la philosophie à l'Ecole normale, étudiait les Ecossais, Jean-Jacques et Kant. N’est-il pas piquant de voir le fils du pair de France, échauffé par sa conversation, secouer la tradition de sa famille et prêcher à
une paysanne l’évangile de la Révolution ?
(1) Lettres inédites,