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Les nationalités opprimées : Roumanie et Pologne
Nationalité, liberté, voilà ce que demandent aussi la Roumanie et la Pologne, courbées sous l'oppression russe.
En 1848, Michelet a connu à Paris les proscrits de la Révolution valaque: les Balcesco, les Bratiano, les Rosetti, les Golesco. Dans sa plaquette sur « Les principautés danubiennes », il raconte leur fuite émouvante, retrace la conduite héroïque de Madame Rosetti, cette femme d'élite avec laquelle il resta longtemps en relations. Mais il ne s’en tient pas là : que serait tout cela, sans l'âme du pays ? Il cherche à la faire revivre, à la définir d’après sa littérature, surtout d’après sa poésie. Avec son avidité coutumière, le voici qui recueille des textes, prend des notes, questionne ses amis et ses correspondants. On trouve encore, dans ses papiers, annotées et en partie soulignées de sa main, de grandes lettres que lui a envoyées son élève D. Bratiano (1), sur les mœurs et les traditions de la Roumanie, Il lit les brochures publiées à Paris par les Eliade et les Balcesco, et ne résiste pas à la séduction qui se dégage des Doïnas d’Alecsandri, des ballades populaires traduites par Voinesco. Aussi ce qui l’émeut, c’est le lyrisme instinctif, spontané, la douceur si longtemps résignée, la sensibilité du peuple roumain. Peut-être en a-t-1l alangui les traits et lui a-t-il prêté un peu de son âme attendrie ? Là encore il se retrouve aux côtés de son vieil ami Edgar Quinet qui écrivit un livre sur les Roumains et épousa, en secondes noces, une Roumaine, Madame Asaki.
(1) 28 avril, 10 mars et 25 octobre 1850.
Le même élan de sympathie le porte vers les Polonais. ge ne décrirai pas l'amitié fervente qui l’unit à Mickiewicz ; faut-il rappeler les pages magnifiques qu'il consacre à la Pologne dans le Peuple, en 1845 ? L’année suivante, lorsqu'il apprend le mouvement insurrectionnel de Tynowski à Cracovie, il épanche ses espérances et ses vœux. Ecoutez comment il termine une de ses leçons au Collège de France : « Je prie Dieu pour la victoire d’ ün peuple auquel nous songeons tous. Car où est notre âme? Sur la Seine ? Non, sur la Vistule. Eh ! bien, si ce grand peuple de l'Orient, éveillé quand tout dort à l’Occident, ce peuple qui agit, dont nous n’avons pas de nouvelles, si ce peuple n’obtenait pas la victoire que nous demandons au ciel, nous n’en croirions pas moins sa cause légitime et saïnte, c’est-à-dire éternelle, et devant un jour ou l’autre triompher dans l'Avenir. » (1) Cette éloquente et généreuse péroraison provoque une souscription au profit de la Pologne que son fils Charles porte au Comité Polonais.
On sait, hélas ! que le mouvement républicain de Cracovie fut, comme tant d’autres, écrasé simultanément par les Russes et les Prussiens.
Pourtant Michelet ne perd pas courage. Puisque la Pologne s’aide elle-même, ne faut-il pas l’aider aussi, sans répit, EU tout ? Le 6 décembre 1847, il s’adresse directement à Frédéric-Guillaume IV de Prusse pour demander la grâce de Mieroslawski et d’autres insurgés polonais condamnés à mort par les tribunaux prussiens. Après le triomphe de la réaction dans toute l’Europe, en 1848, nous le voyons encore une fois se ressaisir, rassembler ses forces et élever ses résolutions. Pour rendre aux Républicains vaincus l'espoir en un avenir meilleur, le voici qui esquisse cette « Légende d’or
(1) 7° leçon du Cours sur les National'tés, 12 mars 1846.
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de la Démocratie » qui, dans son esprit, doit chanter les héros de la Révolution dans tous les pays, en Italie, en Pologne, en Roumanie, en Russie... Un Polonais, M. Biernacki, lui apporte des documents. Un autre, M. Ostrowski, stimule son enthousiasme en lui offrant des autographes de Kosziusko. Le 21 mai 1857, il se met au travail : que le destin l’encourage et le mette en état de grâce ! On trouve dans son journal inédit cette émouvante confession : « J'aurais désiré valoir mieux, être plus haut de aœur, plus pur au moment où je prends cette grande initiative de me porter juge du monde, juge des deux papes (Rome et Moscou), juge du dernier homme qui ait eu autorité (Napoléon), au moment où je reprends le drapeau de l'Italie, de la Pologne, contre a Russie, La perfection de mon intérieur (1) est pourtant un secours, une facilité pour m'’élever à l’état de force calme et de sainteté que demande un tel rôle. » Admirables aveux ! Il se prépare à sa lâche comme à une communion sacrée. Mais son vaste plan ne peut se réaliser. Le coup d'Etat le terrasse, au moment où il vient de publier son Kosziusko.
Les Légendes démocratiques du Nord — comprenant les Principautés Danubiennes -— parurent seulement en 1854 et elles furent réimprimées en 1863, sous un titre d’une éloquente concision : La Pologne martyre.
Nos voisins du Nord
D'autres nations avaient été plus heureuses. La Belgique avait conquis son indépendance et s'était séparée de la Hollande. Michelet se félicite de cette scission qui
() Allusion au bonheur domestique que lui apporta son . second mariage en 1849. (À
MICHELET ET L'EUROPE A4i
rejette, selon lui, la Belgique du côté de la France, c’est-à-dire du côté de la liberté et de l’idéalisme. Car la Hollande de 1830 n’est plus celle d’autrefois |
Qu'on se reporte à l’histoire du règne de Louis XIV : « En 1672, la Hollande était France. Notre meilleur sang y avait passé. Nous y étions plus que chez nous. On vivait ici, on pensait là-bas. » Terre de l'intelligence et de l'hospitalité, elle était alors le pays de Descartes et de Spinoza, le pays qui accueillit Pierre Bayle et imprima l’Emile. «Un Français de La Haye trouva, sous les ombrages de son Bois vénérable, le mot de la pensée moderne qui en a commencé tout le mouvement : « Je pense, donc je suis. » Nulle raison d’être que la libre ” pensée. Un Français d'Amsterdam dit le premier mot
de l’émancipation, ouvrant son livre ainsi : « Les peuples ont fait les rois. » On se serait cru « dans une France de sagesse et de raison. »
Alors la richesse est venue, et avec elle le matérialisme. La Hollande n’est plus qu’un peuple de marchands. « C’est Fafner couvant son trésor. Un pays occupé, aujourd’hui, à ‘changer des tonnes de hareng et de laitage en tonnes d’or... Ceux-ci, les ventrus, au bord de leurs canaux, collés sur leurs livres de comptes, ceux-là, les marins, naviguant lourdement le long des . côtes, comme des phoques. » (1) Un roi tel que Guillaume I" n’a-t-1l pas en partie provoqué le soulèvement de la Belgique par son despotisme, ses injustices, sa passion du lucre ? Thésauriseur et banquier, ce souverain épais, en perdant la moitié de son royaume, a mérité son destin. Tel est le jugement de Michelet sur la Hollande de son temps.
Mais il est sensible à la grandeur de ses horizons, à l'harmonie nuancée de son paysage et aux jeux de sa
(1) Sur les chemins de l'Europe, p. 354.
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lumière pluvieuse, à l’étrangeté pittoresque de ses costumes, à la vivante et expressive beauté de sa peinture, et tout cela s'exprime très finement dans ses voyages de 1837 et de 1847.
De là, il nous invite lui-même, dans son journal inédit, à passer en Angleterre : « La race germanique devient héroïque en traversant la mer, en Scandinavie, en Angleterre. Là, tout colossal. Les chaumières de Hollande deviennent les prodigieuses tours féodales de Percy. les barques deviennent des vaisseaux de haut bord. Amsterdam devient Londres. » (13 mai 1837).
Mais ici nous abordons les idées de Michelet sur l’Angleterre. Il ne s’agit plus d’impressions de route. Sommes-nous encore « sur les chemins de l’Europe » ? (1) Non, nous nous engageons sur les chemins de la pensée et de l’histoire. On pourrait appliquer au voyage de l’auteur en Angleterre et à ses conceptions ce qu'il disait lui-même de son pélerinage outre-Rhin en 1842 : « Combien j'ai voyagé en Jules Michelet plus qu'en Allemagne ! »
(1) Le volume publié par M* Michelet sous le titre: « Sur. les chemins de l’Europe » porte en sous-titre : « Angleterre- Flandre - Hollande - Suisse - Lombardie - Tyrol ». C'est une adaptation du journal tenu pendant ces voyages. Les. parties relatives à la Flandre, à la Suisse et à la Lombardie ont été étudiées par Gabriel Monod. Je me borne à examiner plus loin. le voyage en Angleterre et les voyages en Hollande,