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CHAPITRE II

MICHELET ET L’ANGLETERRF

La rencontre avec la pensée anglaise (1820-1831)

A vingt ans, au moment où Michelet commence à apprendre l'allemand, il lit déjà presque couramment l'anglais. Il vient d'obtenir sa licence ès lettres et se prépare au doctorat. En juillet 18r9, 1l soutient sa thèse latine sur l’idée d’infini chez Locke ; et c’est par la philosophie qu’il aborde l’Angleterre.

A vrai dire, il n’est pas dépaysé. Il n’entre pas brusquement dans un climat nouveau et n’a pas ce sentiment d’étonnement qu'il éprouvera, dix ans plus tard, en découvrant l'Allemagne. Disciple de Condillac, il retrouve dans la pensée anglaise notre philosophie du xvir® siècle. Ce n’est que deux ans plus tard, en 1821, qu'il secoue la tradition sensualiste et s'attache, avec élan, aux philosophes écossais Reïd et Dugald-Stewart, Pour tromper la douleur où le jette la mort de son ami

(1) Cette étude a paru d'abord dans la « Revue de littérature comparée », avril 1924.

Poinsot et donner un aliment à sa faim de certitude, il se plonge dans les études spéculatives, « Grande amertume, écrit-il dans le Journal de ses idées, mais l’immensité de la science m'’apparaît. Poinsot meurt, mon isolement cruel me rejette violemment du côté des idées. » On trouve, dans les papiers du musée Carnavalet, de longs fragments — en anglais — de Dugald- Stewart que lui avait communiqués son camarade Poret. Mais il travailla, lui aussi, la plume à la main. « Je fis des extraits de tous ces ouvrages », et il note, en 1821, sur la liste de ses lectures : « Shaftesbury, Inquiry concerning virtue and merit.. Dugald-Stewart, Philosophy of human mind... Reid, Essays on the active Powers of Man » (sic). En même temps s’affirment sa noble exigence de spiritualité, son goût pour la haute poésie religieuse : il lit Milton.

Aussitôt après son agrégation (septembre RUE) s'attelle à un travail d'exploration méthodique de |’ à toire et faït une large place aux historiens anglais. Il dévore, dans les traductions françaises, l’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain de Gibbon et le Tableau de l’Europe au Moyen Age de Hallam, mais il lit dans l'original Robertson (History of America ; History of Charles V. À view of Europe) (sic), Mitford (History of Greece), Watson (History of the reign of Philip II of Spain), Roscoë (The life and pontificate of Léon X), Pinkerton (History of Scotland).

L’Angleterre elle-même ne l’attire pas beaucoup. Il .

partage les sentiments de sa génération à l'égard de « l’orgueilleuse Albion » et, comme tous ceux qui avaient seize ans à l’époque de Waterloo, il ressent amèrement

sa victoire et ne lui pardonne pas l’abaissement de la . France. Mais il s’y intéresse en historien. Il étudie l’His- |

toire de la conquête de l'Angleterre par les Normands d’Augustin Thierry (1825), l'Histoire d'Angleterre de.

Hume et même celle de l’abbé Millot, vieille de cinquante ans (1) ; il examine le mécanisme de ses institutions et . cherche à pressentir leur destinée. « Nous avions formé (Poret et lui) l’audacieux projet de fonder une revue, écrit-il dans le Journal de ses idées en 1829. Voulant faire d’avance un fond à cette feuille périodique, je dressai une liste des articles à faïre. En voici quelques-uns : La pairie en Angleterre... Tableau des Indes sous les Anglais : prophétie... Crise prochaine de l’Angleterre. » Il pressent la poussée du libéralisme et les difficultés économiques qui vont s'affirmer outre-Manche.

Sous l’influence de ces lectures historiques et philosophiques sa première idée de l’histoire va prendre forme. Il est délicat et il peut être dangereux de vouloir délimiter la part de la pensée anglaise dans ce travail intérieur.

| Il ne faut pas oublier que Michelet est nourri d’antiquité grecque et latine, qu'il va bientôt découvrir et traduire Vico, faire connaissance avec l'Allemagne. Toutefois, on peut l’affirmer sans crainte avec M. Gabriel Monod, en lisant Gibbon et Dugald-Stewart (parallèlement à l’ouvrage de Gérando sur les Signes et l’art de penser) il a conçu l’idée de cette Histoire des mœurs des peuples trouvée dans leur vocabulaire qui eût été, dans son esprit, une histoire de la civilisation. Il avait, d’une part, constitué, pour étayer cette étude, un vocabulaire polyglotte où l'anglais lui avait fourni de nombreux exemples ; d'autre part, échafaudé le plan d’une métaphysique de l’histoire qui décèle nettement l'influence des Ecossais. Détail curieux d’ailleurs et rencontre toute extérieure : c’est Dugald-Stewart qui, fortuitement et indirectement, le mène à Vico. En janvier 1824, il lit le troisième volume de l'Histoire des sciences métaphysiques, où il trouve une note du traducteur Buchon sur Vico et un fragment

(1) Eléments de l'histoire d'Angleterre, 1769.

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de Cousin sur la philosophie de l’histoire. Frappé par cette note, il s’astreint à apprendre l'italien et en juillet suivant il aborde la lecture de la Scienza nuova, dont on sait l’influence décisive sur son esprit. Enfin, dès le début de 1824, il lit l’Essai de Fergusson sur l’histoire de la société civile, les Considérations sur l’homme et la politique de Priestley, cherchant de pius en plus des lumières sur l’idée de progrès, d'évolution, qui lui paraît essentielle, et sur les lois du développement de la civilisation.

Aussi, dès l’été de 1824, l’union est faite, dans sa pensée, entre la philosophie et l’histoire. Elles se tiennent, comme tout se tient. Dans son discours de distribution des prix à Saïinte-Barbe, prononcé le 17 août (alors qu'il n’a encore lu que le premier volume de Vico), il s’écrie avec éloquence : « Malheur à celui qui tenterait d'isoler une branche des connaissances... La science est une : les langues, la littérature et l’histoire, la physique, les mathématiques et la philosophie, les connaissances les plus éloignées en apparence se touchent réellement, ou plutôt elles forment toutes un système. » La voilà bien, cette idée du tout, de l’ensemble qui, appliqué à l’histoire, deviendra « la résurrection totale du passé » ! Quatre ans 4vant d’avoir rencontré la science allemande, Michelet en est tout pénétré. Quant à l’idée de l'identité permanente de la nation à travers les transformations politiques et les évolutions sociales, de l’humanité tissant elle-même ses propres destinées, de la France conçue comme personne morale, elle se précise également dans son esprit. N’est-il pas significatif, ce mot de Pascal qu'il prend pour thème de son allocution ? « Toute la suite des hommes pendant tant de siècles doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. »

Dans ce discours de 1824, Michelet insiste particuliè-

me

rement sur les rapports des littératures avec l’histoire. Les monuments littéraires, dit-il, sont aussi des monuments historiques. Quelle part fait-il, dans sa vie intellectuelle, à la littérature anglaise ?

La réponse est simple : c’est la seule littérature étrangère qu'il connaisse bien à cette époque. Alors qu’il n’aborde les écrivains italiens qu’en 1824, les écrivains allemands qu’en 1828, il lit les grands auteurs anglais depuis 1820. Et il les lit avec tant d'application et de régularité fiévreuses que l’une de ses tantes ardennaises — qui exerçait sur lui une autorité un peu tyrannique (1) — s’en inquiétait dans ses lettres et craignait de le voir devenir anglomane (2).

Chose étonnante, il néglige pendant dix ans la littérature française de son temps : les Méditations de Lamartine et l'Ecole des vieillards de Casimir Delavigne sont les seuls ouvrages en vers qu'il inscrit sur la copieuse liste de ses lectures entre 1819 et 1829 — date à laquelle il découvre Victor Hugo. Mais 1l dévote Byron et Walter Scott. Son goût pour l'anglais l’entraîne même à lire le médiocre cours de belles-lettres de Blair, et voici d’ailleurs, indiqué de sa propre main (parmi de nombreux volumes grecs et latins), le détail de ses lectures liftéraires anglaises entre sa vingt-deuxième et sa vingthuitième année. Quand il lit un ouvrage, dans l'original, il a soin d'en indiquer le titre en anglais (3) :

1820 Février Tristram Shandy, de Sterne, tr[aduction]. Aloût Lord Byron, 1% vol. — Tom Jones, tr.

par Laplace.

(1) Cf. mon volume : Les Ardennes et leurs écrivains. Charleville, 1921, 1° partie : Michelet et les Ardennes ; ch. m1: Les Sermons de la tante Hyacinthe. :

2) 11 y avait, dans la famiille de Michelet, de lointains ascendants irlandais.

(3) Je respecte l'orthographe de Michelet,

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