‹ Michelet et son tempsChapitre 42 sur 51 · AT 7 ‘” END AIT TOR · texte numérisé non relu

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Octobre The vicar of Wakejield, — Roderick Random. |

Novembre A sentimental Journey. Yorick’s Letters to Eliza (sic).

1821 Mars Milton, Paradise lost, x, 2, 3.

Novembre Shakespeare, Romeo and Juliet.

1822 Février Blair's Rhetoric (till the V. lecture).

Avril Walter Scott, Kenilworth.

Milton, Paradise lost, 1, 2, 3, 4, 5, 6.

Juin Swift, Mechanical oper. of spirit ; battle of the books (sic). À tale of a tub.

Juillet Fielding, Amélie, tr. par M” de Riccoboni.

Septembre Walter Scott, les Puritains, le Nain mystérieux, l'Officier de fortune, Rob Roy, la Fiancée de Lammermoor.

1823 Août- Walter Scott, Ivanhoe, Quentin Durward,

Septembre Milton, Paradise lost, 7, 8, à.

1824 Mars Walter Scott, les Eaux de Saint-Ronan.

Octobre Milton, Paradise lost, 10, 11, 12.

1825 Mars Shakespeare, Coriolan et Macbeth (dans la traduction) (1), Macbeth (dans l’anglais jusqu’au 3° acte).

Mai Walter Scott, l’Antiquaire, l'Abbé.

Shakespeare, le Roi Lear, Hamlet, le Marchand de Venise, le Songe d'été.

Juin Shakespeare, Jules César, la Tempête, Richard II, Othello, les Deux gentilshommes de Vérone, Troilus et Cressida (5° vol., éd. Guizot), Henri IV, les Femmes joyeuses de Windsor.

1825 Juillet Shakespeare, Henri V, Henri VI (médiocre).

Août Walter Scott, le Monastère, Waverley.

Shakespeare, Richard III, Henri VII, les Méprises, la Méchante femme, Beaucoup de bruit pour rien, Comme vous l’aimez (sic).

Novembre Shakespeare, Antoine et Cléopâtre, Timon.

Ainsi Milton et Shakespeare, les grands écrivains du xvi® siècle, Sterne, Goldsmith, Fielding, Swift, les .

(1) Partout où il n’y a pas d'indication spéciale, traduction Letourneur.

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Romantiques, Byron, Walter Scott, voilà un assez grand choix de lectures pour un jeune Français qui, en 1828,

. n’a pas encore lu les Odes eb Ballades.

Byron fit sur lui une impression foudroyante : « Je l’ai dévoré. Impossible de faire autre chose, J'étais comme ceux qui boivent des liqueurs fortes. Tout après leur paraît sans goût. » Mais il ajoute°: « Outre la langueur dans laquelle jettent les Romantiques, celui-ci inspire des sentiments peu philosophiques. Tous ses héros sont dans une situation désespérée, cela est triste et ne sert à rien. J’aspirais à être au lendemain pour retrouver le calme dans mes études classiques (1). C'était comme ces nuits pénibles où l’on ne rêve que de crimes (2). » Un génie aussi trouble ne pouvait être son maître. Même un roman comme Je Voyage sentimental de Sterne ébranlait trop profondément sa sensibilité instable. « L'histoire de Maria, je le dis à ma honte, m'a fait pleurer presque autant que la mort de ma mère. »

Il lui fallait, comme nourriture, des œuvres plus fortes et plus élevées, qui fissent appel à son imagination dramatique, à sa curiosité historique, moins peut-être à sa sensibilité. I1 partagea l’année 1825 entre Walter Scott et Shakespeare. Son admiration pour le premier n’excluait pas d’ailleurs certaines réserves de l’historien. « Pour me récréer, je lis Walter Scott, auquel je

prends beaucoup de plaisir ; mais pour ses descriptions

- seulement, car je n’ai jamais compris le roman histori-

que. Outre qu'on ne sait jamais où finit la fiction et où commence le réel, on y perd le goût de l’histoire vraie, qui, elle, ne se charge pas d'amuser l’imagination, mais d'instruire le présent par le passé (3). » Quant à Shakespeare, il professa pour lui un véritable culte qui dura

(1) A cette époque, il lisait Hérodote, Thucydide, Xénophon. (2) Mon journal, éd. 1888, p. 78.

(3) 1bid., p. 261.

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toute sa vie. On trouve encore, dans ses papiers inédits, des notes sur Shakespeare écrites quarante ans après sa première lecture. Lui qui l’avait lu dans le texte original, dans les traductions de Letourneur et de Guizot, il le relut encore en 1863 dans la traduction de Françoïs- Victor Hugo.

On voit combien Michelet puisa largement dans la philosophie, l’histoire et la littérature anglaises. On constate à la fois un prodigieux travail d'investigation et de déblaïiement systématique et un effervescent bouillonnement d'idées générales. Il cherche avidement des matériaux et il échafaude, abat et reconstruit sans cesse. La philosophie écossaise n’a pas exercé sur lui une influence aussi ample et aussi durable que la science allemande, mais elle l’a débarrassé du matérialisme du xvin siècle, elle a élevé, ennobli, élargi sa première notion de l’histoire qui devient, pour lui, une philosophie de la civilisation totale.

Pourtant une constatation s'impose : tandis que la science allemande l’envoûtera et qu’il identifiera de plus en plus la pensée et le peuple germaniques, les embrassant tous deux dans une même sympathie, il fait une distinction très nette entre la nation britannique et sa littérature. Il aime Shakespeare et Walter Scott, mais l’Angleterre reste pour lui l’ennemie, le pays de Pitt et de Wellington.

En tout cas, « ses années d’apprentissage » sont terminées. Il a maintenant trente ans et 1l est prêt pour l’opus magnum. Ce simple exposé de ses études anglaises suffit à montrer jusqu’à quel point il sut unir l’application analytique et le goût hardi de la synthèse, la patience et l’élan, la méthode et la ferveur. Il a toutes les qualités des grands créateurs. Nous allons le voir à l’œuvre.

MICHELET ET L’ANCLETERRE 151

L’Angleterre dans les premières œuvres (1830-1834)

Jetant un regard sur sa vie, Michelet écrit dans une note de 1869: « Ma jeunesse dévorée de vingt-six ans à trente-six par les élans, le flamboiement successif du sursum corda.

« 1824. Vico. Effort, ténèbres, grandeur, rameau d’or.

« 1828. Ecole (1). Effort encyclopédique. Concordance de l’idée et du fait.

« 1830. L'histoire conçue comme un Juillet éternel ».

La révolution de Juillet prend en effet, à ses yeux, une valeur symbolique, révélatrice. L'histoire universelle lui apparaît, dans son Introduction, comme un incessant combat de la liberté contre la fatalité. La France, champion de la liberté, est « le pilote du vaisseau de l’humanité ».

Et l’Angleterre*? dira-t-on. Elle qui, de son île, a rayonné sur le monde entier, qui a créé, seule, avec une population restreinte, un immense empire maritime, colonial, industriel, n'est-elle pas un exemple frappant de ce que peut l’énergie humaine, et qu'est donc son histoire, sinon une perpétuelle victoire de la liberté sur les fatalités, les résistances du hasard et de la matière ?

Logiquement, Michelet devrait répondre oui. Mais sa sensibilité est là, froissée, frémissante, qui élève sa protestation, Non, dit-il, l’Angleterre est le pays de l’orgueil. Elle est emprisonnée, serrée dans l’étau fatal des races et des castes. « Cet inflexible orgueil de l’Angle-

(1) C’est en 1827 que Michelet fut nommé à l'Ecole normale « professeur de philosophie et d'histoire ». Son enseignement s’accordait ainsi avec ses tendances profondes et reliait ce que sa pensée avait déjà uni.

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FA Re RE À LT LAIO R 152 MICHELET ET SON TEMPS -

terre a mis un obstacle éternel à la fusion des races comme au rapprochement des conditions : condensées à l’excès sur un étroit espace, elles n’y sont pas pour cela mêlées davantage. Et je ne parle pas de ce fatal remora de l'Irlande que l’Angleterre ne peut ni traîner, ni jeter à la mer, Mais dans son île même, le Gallois chante, avec le retour d'Arthur et de Bonaparte, l’humiliation prochaine de l’Angleterre. Y a-t-il si longtemps que les Highlanders combattirent encore les Anglais à Culloden ? L’Ecosse suit, sans À’aimer, mais parce qu'elle y trouve son compte, la dominatrice des mers. Enfin, même dans la vieille Angleterre — the old England.— le fils robuste du Saxon, le fils élancé du Normand, ne sont-ils pas toujours distincts ? Si vous ne rencontrez plus le premier, courant les bois avec l’arc de Robin Hood, vous le trouvez brisant les machines ou sabré à Manchester par la yeomanry (x). » Car à la fatalité des races s’est ajoutée celle de l’or et de la machine, celle de l’oligarchie financière et industrielle. « Ce monde de l’orgueil subit pour peine expiatoire ses propres contradictions. Composé de deux principes hostiles, l’industrie et la féodalité, l’égoïsme d'isolement et l’égoïsme d’assimilation, il s’accorde en un point, l'acquisition et la jouissance de la richesse. L’or lui à été donné comme le sable. Qu'il s’assouvisse et se soûle, s’il peut. Mais non... il se retranche dans l’étroite prudence du confortable. Et cependant, au milieu de ce monde matériel qu’il tient et qu'il savoure, la nausée vient bientôt... La liberté sans Dieu, l’héroïsme impie, en littérature l’école satanique, annoncée dès la Grèce . dans le Prométhée d'Eschyle, renouvelée par le doute amer d’Hamilet, Riooe elle-même dans le Satan de

(1) Introduction à l'Histoire universelle (Ouvres complètes, t. XXXV, p. 458),

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MICHELÉT ET L'ANGLETERRE- 153 Milton. Elle s’écrie avec lui”: « Mal, sois mon bien. » Mais elle retombe avec Byron dans le désespoir : Bottomless perdition (1). »

En face de cette Angleterre héroïque et dure, enfermée dans son armure et sa fatalité, qu’on regarde la France, le pays de l’éloquence, « la voix libre de l’homme », le pays de la prose, l’expression la plus humaïne et la plus populaire, qu’on la regarde vivre et s’épanouir, et l’on verra que son histoire est vraiment un acheminement vers la liberté, depuis les druides sortis du peuple jusqu'aux communes dressées contre la féodalité. La monarchie centralisatrice, « l'arme nationale contre l'aristocratie », a été la route abrégée du nivellement. « Les libertés privilégiées doivent périr sous la force centralisante qui doit tout broyer pour tout égaler. » La Révolution n’a été possible que dans un pays unifié.

, C’est ce qui fait la différence entre l’Angleterre et la France. « L’héroïsme n’est pas encore la liberté. Le peuple héroïque de l’Europe est l’Angleterre, le peuple libre est la France. Dans l’Angleterre, dominée par l’élé-

* ment germanique et féodal, triomphent le vieil héroïsme barbare, l'aristocratie, la liberté par privilège... La France veut la liberté dans l'égalité. »

Aussi tout historien de la liberté dans l’histoire universelle doit d’abord être l'historien de la France. Nommé en 1831 chef de section aux Archives nationales, Michelet se consacre à la grande œuvre. Les deux premiers volumes de l'Histoire de France paraissent en 1833.

L'année précédente, Michelet avait faït le voyage de Belgique. Il avait visité le champ de bataille de Waterloo et griffonné, dans son journal, quelques lignes

(1) Ibid. (Œuvres complètes, t, XXXV, p. 457-458). On peut faire des réserves sur cette interprétation de Byron qui n’est pas un écrivain représentatif de la sensibilité anglaise. Michelet ignore Wordsworth, Coleridge, Keats, etc.

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sèches et irritées : « Rien de plus facile à expliquer que la défaite, sans parler des malentendus. Les jeunes recrues de Bonaparte furent battues par les vieux soldats anglais. Cette armée mercenaire, bien ménagée jusque-là, bien habituée à voir les Français, fut pour les Alliés comme un poignard de miséricorde qu'ils gardaient pour le dernier moment. » C’est de cette brève « explication » qu'est sortie, dans le Tableau de la France, la fameuse apostrophe : « Angleterre, Angleterre ! Vous n’avez pas combattu ce jour-là seul à seul. Vous aviez le monde avec vous ! Pourquoi prenez-vous pour vous toute la gloire ? Que veut dire votre pont de Waterloo ? Y a-t-il tant à s’enorgueillir si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière levée de la France, légion imberbe, sortie à peine des lycées et du baiser des mères, s’est brisée contre votre armée meïrcenaire, ménagée dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard de miséricorde dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur (1). »

Ainsi l’Angleterre est l’ennemie, et Michelet ne recule pas devant de violentes épithètes : elle est « odieuse » et « insolente », et il la compare à une « bête triomphante » narguant le monde sur son trône des mers : « La guerre des guerres, s’écrie-t-il, le combat des combats, c’est celui de l'Angleterre et de la France ; le reste est épisode ! » Les grands Français, ce sont avant tout, pour lui, à cette époque, les grands ennemis de l'Angleterre, d’abord la Pucelle, puis Richelieu qui fonda Brest, Louis XIV qui fonda Dunkerque, Bonaparte qui fonda Anvers ; ce sont des navigateurs audacieux, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf, « ceux qui rendaïent pensifs les gens de Plymouth ». Mais, dans cette lutte séculaire, la France prit conscience de

(1) Histoire de France. Œuvres complètes, t. II, p. 84-85)

sa nationalité : serrées contre l’ennemi, les provinces devinrent un peuple. « C’est en voyant de près l’Anglais qu’elles ont senti qu’elles étaient France. »

Cette idée de l'opposition féconde entre les deux peuples. Michelet la reprend, le 9 janvier 1834, dans sa leçon d'ouverture à la Sorbonne : « La France a aux Anglais une grande obligation. C’est l’Angleterre qui lui apprend à se connaître elle-même (1). » Dans la suite de son cours, traitant le xrv° siècle, 1l évoque les grandes républiques commerciales, Venise, Bruges, les villes de la Baltique, les lointaines devancières de la Grande-Bretagne. Dès lors il prophétise ; du passé il bondit à l’avenir, il prédit que l’Angleterre moderne, étouffant sous le poids de sa production industrielle, sera obligée de chercher des débouchés et d’accepter, en revanche, le libre-échange ; mais il ajoute — illusion qui flatte son anglophobie et son patriotisme que la liberté commerciale ruinera l'Angleterre et que la France héritera de sa prospérité.

Quelques mois plus tard, il veut aller Cbsenver sur place ces troublantes réalités, explorer l’Angleterre du passé avant d’en évoquer la puissance dans son récit de la guerre de Cent ans, examiner celle du présent pour : constater les difficultés qu’elle éprouve et la crise qu’elle traverse. Il s’embarque à Calais le 7 août 1834.

ITI Le voyage en Angleterre (1834)

« Je crois avoir tiré un immense parti de mon voyage. Il ne s’est point passé de jours que je n’aie plusieurs feuillets à écrire, sans compter les lettres. Je rapporte

(1) Discours d'ouverture prononcé à la Faculté des lettres (Œuvres complètes, t. XXXV, p. 485).

TRONNE RAT PAS 1 à

un énorme manuscrit. « Voilà ce que Michelet écrivait à sa femme Pauline, le 29 août 1834, à la veilla de quitter l'Angleterre.

Ce journal, considérablement étiré et arrangé par la seconde M” Michelet, a paru en 1893 dans le volume : Sur les chemins de l'Europe, dont il forme la première partie (près de 200 pages) (1). L’original, assez informe et hâtivement écrit, mais traversé d’éclairs d’intuition, plein de saveur et de concision pittoresque, se trouve à Carnavalet. Il faut y ajouter, dit Gabriel Monod (2), trois lettres à M” Angelet (3) que le père de Michelet avait recopiées avant de les transmettre. Je n’en ai retrouvé qu’une dont il sera question plus loin. Le reste du dossier comprend cinq lettres de Michelet à Pauline, et des notes isolées, très fragmentaires, dont M” Michelet s’est très largement et habilement servie.

D'après ces documents, j'ai pu reconstituer jour par jour l'itinéraire du voyageur (M” Michelet a supprimé, dans sa publication, toutes les dates du journal). Parti de Paris le 5 août avec son élève Chéruel, Michelet arrive le 7 à Douvres, le 8 à Canterbury et le 9 à Londres, où il ne passe que quatre jours. Il visite Oxford le 13 et le 14, le château de Warwick le 15, puis il s’embarque pour l'Irlande. Il est à Dublin le 18, à Belfast le 19, passe de là en Ecosse, débarque à Glasgow le 21 et arrive à Edimbourg le 22. Il en repart le 23 pour Newcastle et York, gagne Manchester le 26 et Liverpool le 27, puis il revient à Londres, où il reste du 29 août au 3 septembre. Il rentre en France deux jours après.

Son voyage a donc duré exactement un mois. Si l'on songe qu'il a dû l’accomplir en diligence et en bateau

Dr les chemins de l'Europe, éd. Flammarion, 1893, P.

(2) Op. cit., vol. I, p. 324.

(3) Gouvernante des princesses d'Orléans.

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(à part un trajet en chemin de fer de Liverpool à Man- . chester — sa première expérience du rail !), on convien- Y dra qu'il n’a pas perdu une minute et qu'il ne s’est pas accordé le moindre répit. Il observait, questionnaït ou lisait dans la voiture, écrivait le soir, une fois l’étape achevée. Peut-être s’exagère-t-il tun peu les résultats de son voyage en déclarant qu'il en a tiré « un immense parti ». Ils ne sont pas comparables à ceux du voyage en Allemagne de 1828. Son idée de l'Angleterre ne s’est pas trouvée sensiblement modifiée. Mais sa documentation s’est accrue, sa vision s’est animée, D'ailleurs, comme Gabriel Monod l’a noté avec raison, il à vu les villes et les aspects les plus caractéristiques du pays : « les trois capitales, Londres, Dublin, Edimbourg ; les deux métropoles religieuses, Canterbury et York ; une ville universitaire, Oxford ; les grandes villes commerciales et industrielles, Liverpool, Birmingham, Manchester, Belfast, Glasgow; un type de château devenu résidence aristocratique, Warwick (1) ».

Avant d'examiner ses impressions et ses sentiments, de noter ses jugements sur l'Angleterre, il semble opportun de faire un peu la critique du texte du Voyage et de montrer, par quelques exemples, la déformation que M” Michelet à fait subir au manuscrit. Elle a voulu l’allonger, le développer, en ennoblir surtout l'allure générale. La notation fulgurante, hachée, de l'original, avec ses sautes inattendues, ses interjections enflammées, ses brusques déclics, ses rudesses, ses vulgarités, ses incorrections, fait place à une majestueuse et constante éloquence. Voici quelques extraits du joùrnal

. (D) Op. cit., vol, T, p. 324.

publié, placés en regard des fragments correspondants

du manuscrit.

D'abord l’arrivée à Londres :

Manuscrit.

De temps à autre, la mer, puis la Tamise, apparaissant dans sa grandeur, avec ses vaisseaux à vapeur, ses frégates.. Enfin, le parc de Greenwich, les bruyères où campent les gypsies, et enfin l'immense Southwark.

Spectacle inouï, inattendu, malgré tout ce qu’on m'avait dit. Vue toute absorbante :

la révélation immédiate de l’industrie, du plus industrieux, du plus riche des peuples..… Le climat de l’Angleterre se révélait aussi : les ondées fréquentes de la journée finissaient par une pluie battante. Il était 4 heures et l’on ne voyait plus clair.

De brillantes voitures, d'’innombrables diligences se croisaient dans l’ombre, tandis que, de temps à autre, une femme mal mise, légèrement vêtue, vieux chapeau de paille, se blottissait sous une porte... L’impression était grande et triste. De petites maisons de briques, des grilles noires, des boutiques, des rues sans fin, un océan de peuple qui flottait dans tous les sens, rapide et sérieux, peu de monuments, pas d’inégalités de terrain;

Texte publié.

De moment en moment, j'entrevois, à travers les arbres, la Tamise dans sa grandeur, toute chargée de vaisseaux. Maintenant nous côtoyons le parc de Greenwich, les bruyères où campent les gypsies et l’immense faubourg de Southwark.

Spectacle inouï, inattendu, malgré tout ce qu’on a pu m'en dire. Vue toute absorbante : la révélation immédiate de l’industrie du plus industrieux des peuples. Le climat de l’Angleterre se révèle aussk Celui qui n’a jamais vu Londres doit y entrer comme je viens de le faire, par un temps véritablement anglais: pluie ou brouillard. Il n’est que quatre heures, et l’on a peine à distinguer les objets. Ceux qui nous sont les plus familiers apparaissent, à travers la brume, sous des formes nouvelles étranges. Nous avançons lentement, retardés par les diligences, les équipages lancés dans toutes les directions. L’impression est grande et triste. De petites maisons en briques, toutes à peu près semblables, se succèdent indéfiniment |

toujours ces rues monstrueuses de soixante pieds de large, d’une demi-lieue de long. Je me sentais de plus en plus sous le poids de l’idée de l'infini, comme si j'eusse été dans la solitude de la mer, dans les déserts de l’Afrique ou parmi les steppes russes.

dans de longues, longues rues de soixante pieds de large. L’océan du peuple y flotte silencieux, sérieux, affairé. À mesure que nous approchons du centre de Londres, la foule augmente et se concentre. Maintenant, nous naviguons à travers les vagues houleuses d’une population immense, fiévreusement agitée, sans regard autour d'elle. Au milieu de cet infini mouvant et dans ce crépuscule, j'éprouve une sensation pénible et bizarre, celle du voyageur qui, tout-à<oup, se verrait jeté seul sur une mer sans rivage, ou plutôt ‘se sentirait égaré dans la nuit et la tristesse incommensurable des steppes sans fin du nord de la Russie (1).

On voit aisément combien la description est plus élaborée dans le texte publié que dans l'original. M” Michelet lui a donné de la noblesse et de l’harmonie, l’a dépouillée des détails concrets qui lui ont paru trop réalistes (la femme mal mise, au vieux chapeau de paille, blottie sous une porte; les grilles noires, les boutiques, etc.). Elle l’a allongée, lui a enlevé ce qu’elle avait de direct et de trépidant.

Ceci est encore plus frappant dans la description suivante d’un service catholique dans une église de Dublin :

(1) Sur Les chemins de l'Europe, éd. 1893, p. 19-21.

Manuscrit.

Des deux côtés, une foule de mendiants dégoûtants, une misère innombrable, profonde, incurable, à désespérer la charité. Dans l’intérieur de l’église, je ne vis qu’un banc ou deux, seulement la tribune de l'orgue et deux petites [chaises] aux coins de l'autel. Tout l’auditoire était debout ; sa ferveur suffisait, et de reste, pour le soutenir. Le prêire accomplissait le sacrifice, avec une onction passionnée; plusieurs hommes du peuple s’y unissaient vivement de geste et de cœur ; tous finirent par se mettre à genoux. Quelque sale et dur que fût le pavé, des femmes, de jeunes demoiselles proprement mises s’y mettaient et y restaient de bonne grâce. Tout le peuple, il faut le dire, était bien laid, bien misérable, et ce qu'il y avait de plus cruel, c’est que la misère morale n’était guère moins visible que l’autre.

Une chose seule brillait sur les visages déformés par la souffrance et les excès, c'était une foi aveugle, ardente, qui n’est peut-être ici que l’espoir d’une existence plus heureuse.

Texte publié.

D'abord, je vois aux deux côtés du portail de chaque église — formant une haie compacte — la foule des mendiants qui viennent recevoir l’aumône obligée.

Image d’une misère incommensurable, incurable, à désespérer la charité, fût-elle sans limites. A l’intérieur, dans la nef, à peine quelques bancs, ceux-ci occupés par les gens comme il faut du quartier, graves personnages vulgairement anglais.

La masse des assistants doit donc rester debout pendant une longue messe chantée.

Grande fatigue, pour les femmes surtout. Mais leur ferveur est telle qu’on sent bien qu'elle suffira pour les soutenir. Le prêtre qui accomplit le sacrifice y met une onction passionnée. Plusieurs desservants l’entourent, l’assistent, s’unissent à lui vivement, du geste et du cœur. Au moment de la consécration, si dur, si humide et sale que soit le pavé, tout ce peuple tombe à la fois à genoux, se prosterne en adoration et ne n’en pouvoir revenir.

Pauvre peuple! Il est tue laid, et ce qu’il y a de plus cruel, c'est qu’on sent que la laideur morale n’est pas moindre. Sur ces visages dé-

formés par la misère et les

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abus qu’elle entraîne, un seul trait reste humain et bien touchant : celui d’une foi ardente, aveugle, qui n’est peut-être, dans toutes ces âmes, que l'espoir en une vie meilleure (x).

La notatign originale n’est d’ailleurs pas toujours aussi saisissante dans son raccourci, et M” Michelet, retouchant un récit, assez négligé dans l’ensemble, qui n'était pas destiné à la publication, a eu raison d’en compléter les phrases elliptiques ou inachevées. Mais 1l y à des omissions qui sont peut-être moins nécessaires. Dans son désir d’épurer le récit et d’en élever le ton, elle supprime tous les détails qui lui paraissent choquants. Si elle développe avec une complaisance indiscrète le compte rendu du dîner à l'ambassade de France et les réponses de Michelet à M. Talleyrand — jusqu’à y incorporer ingénieusement un argument de la Revue économique de septembre 1834 (!) — elle atténue, en la délayant, la description des scènes de rue dont Michelet fut le témoin, en rentrant à son hôtel, le soir :

Manuscrit. Texte publié.

Je suis tombé dans des pe- En regagnarit mon hôtel, tites rues bien éclairées, il entre onze heures et minuit, est vrai, mais pleines de j’ai tout à fait perdu mon foule, de marchandes avec chemin. Marchant toujours des ballots, de filles publi- et toujours dans le brouilques (2). Cette multitude lard à travers lequel filtrait, misérable, ces cris sauvages, à grand'’peine, la lumière donnaient l'idée du sabbat. bleue du gaz, je suis tombé

dans un dédale de petites rues mal odorantes. Puis

(1) Ibid., p. 80-81.

(2) C'est moi qui souligne,

SET NE Lun. 1 Se EEE 77 m2 Ç y :

j'ai traversé un misérable marché où des Irlandais, debout, portant des falots, vendaient je ne sais quelles denrées. Bientôt je me suis vu entouré, inquiété par des hommes et des femmes en haillons sordides (1) qui tous me demandaient la méme aumône : ‘un verre de gin. Et c'était une scène étrange, fantastique (2).

Pour M” Michelet, les « filles publiques » étaient de

trop.

Un autre diner, à Dublin, chez les Mac Nemara, donne également lieu à des suppressions caractéristiques. L’hôtesse chante des mélodies de Moore :

Et quand tous te trahi.

raient, moi je ne te trahirai pas (3). Le passage qui indique l'isolement du proscrit est singulièrement tendre et « languishing », mais combien je fus autrement touché quand elle .me dit l'histoire du pauvre jeune Emmelt qui, en 1803, poursuivi par les soldats anglais, arrive la nuit à la porte de sa maîtresse (4). « Mes habits sont mouillés, mes habits sont déchirés ! — Viens dans mon lil, viens avec moi, tu n'auras plus besoin d’ha-

(1) C'est moi qui souligne.

(2) Ibid., p. 33.

(3) Peut-être Worms, 1860, p. 135.

(4) C'est moi qui souligne,

Et quand tous te trahiraient, moi je re te trahirai pas. Le passage qui indique l'isolement du proscrit est singulièrement tendre et languissant. Mais je suis bien autrement remué lorsqu'elle me dit la complainte du fugitif Emmett poursuivi en 1803 par les soldats anglais. Il arrive la nuit, une nuit d'hiver glacée, neigeuse, à la porte de sa fJiancée (4)et demande qu'on lui ouvre : « Mes habits sont mouillés, mes habits sont déchirés! » Œlle, intrépide,

: € From this hour the pledge is given », Poeticak

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bits. » Cela serait grossier et choquant, mais quand on songe que c'était la dernière nuit... Elle n’avait plus rien à refuser à celui qui allait mourir. Cet air fut improvisé par lui sur la harpe dans celte nuit solennelle.

Le malheureux fut pris et

pendu.

Moore a fait de jolis vers sur Celle qui accorda au chant ce qui ne s’achète pas

. avec de l'or (1).

4 SMS TES ÈS CEE RPDS EEE de. EE

L'ANGLETERRE 163 lui répond : « Viens, wiens ‘avec moi, tu n'auras plus besoin d’habits... » Ce qui choquerait ailleurs, ici devient tragique. C'est la dernière nuit. Elle n'a rien à refuser à celui qui va mourir. L'on sent passer dans celte mélodie le frisson glacé de la mort. Quelques instants après, l’infortuné était pris (2).

(Passage supprimé.)

correspondant

Quand M“ Michelet se trouve en face d’un texte qu'elle considère comme bien écrit et suffisamment littéraire, elle s’arrange pour l'utiliser en partie, quitte à le diviser en plusieurs fragments qu’elle répartit à sa « façon dans des chapitres successifs. C’est le cas des lettres de Michelet à M” Angelet. Voici la deuxième de ces lettres encore inédites, envoyée de Belfast le 19 août . 1834. Les quelques passages en italiques sont ceux que M” Michelet a découpés et incorporés dans le volume : Sur Les chemins de l’Europe. Ils sont suivis d’un chiffre qui indique la page de l'édition de 1893, où on peut les reconnaître :

J'ai été assez malheureux pour trouver Londres déjà

. désért, quoique les Chambres tinssent encore [séance]. Du - moins, la plupart de ceux auxquels on m'avait adressé étaient à la campagne. On m'a conseillé généralement de partir - immédiatement de Londres, afin d'y séjourner un peu plus . longtemps à mon retour d'Irlande et d’Ecosse. Vous me permettrez donc de ne rien dire encore de cette ville prodi-

(1) « The girl who gave to song what gold could never buy. » C'est la poésie : Drink to her, dans Irish Melodies. Cf, Poetical Works, 1860, p. 102.

: (2) Sur les chemins de l'Europe, p. 92.

gieuse où je n'ai passé que quatre jours. Londres est d'’ailleurs la fin de l’Angleterre ; elle résume tout le pays. Chacun de ses quartiers qui sont de grandes villes représente une des faces de la vie anglaise. Le faubourg de Southwark est une manufacture comme Manchester et Birmingham, la Cité vend les choses manufæeturées comme Bristel et Liverpool ; le West-End, quartier du beau monde et de l'aristocratie, produit moins qu'il ne consomme [48]. Cependant vous voyez déjà, dans les grands parcs qui en couvrent la plus grande partie, l’image de l’Angleterre agricole ; les moutons commencent à paître à côté même de White Hall et de Westminster, dans le parc de Saïint-James, et l’on passe insensiblement de Londres dans la campagne [48]. La plus grande partie de l’Angleterre est un parc, couvert de troupeaux ; partout de vastes prairies encadrées de beaux arbres, de « sunny bhills » (comme dit le poète), où le soleil douteux du pays joue dans les nuances les plus étendues du vert. Ori s'étonne qu'il faille si peu de choses pour faire un charmant paysage. Dans l’Oxfordshire, uñe de ces pentes sans arbres, sans autre beauté que sa douce verdure et ses moutons, paisiblement échelonnés jusqu'à la ligne où le soleil perçait le brouillard, semblait moins une réalité qu’un rêve de paradis (1).

Cependant, la réalité et l’histoire me tiraient durement de ces rêveries. Je me rappelais qu’au point où en est l'agriculture anglaise, tout cela n’est qu’une grande manufacture de viande, que même, à quelque époque qu’on remonte, on trouve en ce pays une race de mangeurs de viande, un peuple de bouchers et de vendeurs de laine. Le plus grand nom de l'Angleterre, Shakespeare, était un boucher. Je ne dis pas cela pour déprécier un si grand peuple. Ce régime substantiel, cette forte alimentation est certainement une des causes de leur grandeur. Cela les a rendus de plus en plus avides, énergiques et entreprenants. Cela leur a donné cette froide énergie d'action et de trawdil qui ne S'évapore pas comme la vivacité des pays vineux [57].

Notre premier repos fut Oxford, et c’est bien en effet un lieu de repos. Je n’ai trouvé nulle part, pas même à Pise, au Campo-Santo, un plus complet silence. Cette université déchue, où la jeune noblesse anglaise reçoit l'instruction du Moyen Age, a du moins le mérite d'occuper une ville

(1) Cf. Ibid., p, &%. "ua ie rte : “à

charmante, toute jeune, toute fraîche dans ses constructions particulières, toute gothique dans ses monuments [58]. Les admirables constructions de Wolsey ont été religieusement respectées. Leurs gracieuses fenêtres, où le gothique s'allie à la Renaissance, laissent voir les plus beaux gazons et des arbres de quatre siècles. C’est la vénérable antiquité, encadrée dans la plus jeune et la plus fraîche verdure. Aussi, les jeunes esprits viennent ici s’empreindre de la vieille science.

Oxford est en grande partie la Renaissance, le xvi* siècle ; Warwick est le xrr°, le xrv® et le xv°, c’est-à-dire l'antiquité féodale ; nulle part, je crois, elle n’a laissé aussi admirable document. Je souscris à la description du prince Müskau (1) qui le compare au Colisée de Rome. Cette description, fort exacte et très belle, mériterait, je crois, l’attention de la princesse (2) ; je ne puis qu'y ajouter mes impressions personnelles.

Nous arrivâmes dans la soirée, et il fallut se contenter de (con)tourner le château et de le centempler d’en bas, au bord de l’Avon. Là, nous avions, à côté de nous, un moulin

crénelé, derrière un pont rompu sans doute dans les guerres

de Cromwell (3). Les arches disparaissaient presqu'’entièrement dans une forêt d’arbustes de toute espèce qui en ont pris possession. Devant nous s'élevait un mur à pic appuyé sur un rocher de plus de cent pieds de haut ; par-dessus, l'immense château, haut lui-même de soixante pieds au moins et large comme un des côtés du Louvre. Mettez encore par-dessus de sombres tours dont chacune serait un ch4teau, Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa [6o]. Sans doute, quand le « faiseur de roïs » eut assis cetle Babel sur ces rocs, il se crut bien ferme.

Le château regarde sur l’Avon par une double ligne de croisées gothiques, grandes comme celles des cathédrales. Plusieurs de ces croisées semblent des portes ouvertes sur l’abîme ; roman, féerie, histoire, escalade titanienne, les roses, Shakespeare, mille idées s’éveillent à cette vue, c’est tout à la fois Richard III et le Songe d’une nuit d'été.

(1) Pückler-Muskau, Brieje eines Verstorbenen (1829).

(2) Princesse Clémentine d'Orléans, dont Michelet était alors le professeur d'histoire (elle épousa, en 1843, le prince de Saxe-Cobourg-Gotha).

(3) Charles Ier fut enfermé dans le château de Warwick,

Jamais je ne me sentis plus favorable au Moyen Age, à la féodalité, à l'aristocratie, jamais plus « tory » qu’en entrant dans ce sanctuaire de l’art et de l'antiquité. Je ne reproduirai pas la description que le prince allemand a donnée de l’admirable musée que les comtes de Warwick ont formé dans leurs appartements, mais je ne puis m'empêcher de dire combien je fus touché de la libéralité avec laquelle le lord ouvre sa maison aux étrangers. La conservation d'un tel château coûte des sommes énormes et le propriélaire en jouit moins que le public. Les voyageurs se succèdent sans interruption [65]. Le fils du lord était là qui peignait le paysage. On nous introduisit jusque dans la chambre à coucher, dans le boudoir. J’entrais avec hésitation ; il me semblait que c'était, en quelque sorte, violer la sainteté du foyer domestique [64]. Des lettres, des journaux étaient sur la table de la comtesse. Le portrait de Napoléon sur ‘une chaise, à côté de celui de la duchesse de Dino (r). Ces journaux tories me firent penser au journal de la ville même, le « Warwick », que j'avais lu le matin même, journal très vif pour la réforme (2), violent et dérisoire contre les lords. Ainsi l'écho de la presse mine et perce ces puissantes tours [64 et 65]. Puisse la noble hospitalité du comte le protéger contre la haine populaire que la conduite récente des lords vient de porter au comble. C'est un sacerdoce de l’art qu'un tel emploi de l’opulence et de la grandeur. Puisse le flot niveleur qui monte respecter cette arche de l'art et de l’antiquité!

On conçoit aisément que M* Michelet, reprenant cette lettre à M” Angelet pour écrire le chapitre 1rv du Voyage, ait supprimé en partie les appréciations politiques de la fin. Elles sont en contradiction évidente avec les idées libérales de Michelet, même avant son préceptorat au Palais-Royal, Qu'on se rappelle le jugement sévère sur la féodalité anglaise et son « égoïsme d'isolement » dans l’Introduction à l'Histoire universelle. Je ne crois pas qu'il faille mettre en suspicion la bonne foi de Miche-

(1) Nièce de Talleyrand. Voir plus loin.

(2) L’agitation provoquée par le « reform bill » n'était pas | encore éteinte. |

+ Fa RCE

Le RE éd à 01 IRTeS

de Mailrose. » Elle invente des transitions et cherche à

let. Cette lettre était sans doute destinée à être lue à la princesse Clémentine, même au roi Louis-Philippe qui, ayant vécu en Angleterre, s’intéressait à ses observations. Maïs je ne suppose pas un instant qu'il ait masqué sa véritable pensée. Il n'avait rien d’un courtisan. Il a toujours été très loyal à l’égard de la famille d'Orléans et, quand il a estimé que ses fonctions n'étaient plus conciliables avec ses idées, il a demandé à en être relevé. Il faut voir plutôt ici un fléchissement momentané de sa pensée, dû à un accès fugitif de sentimentalité romantique : l’historien qui est en lui vénère le passé, le voyageur est plein de gratitude pour l'hospitalière demeure, le poète s’émeut en songeant aux menaces de l’avenir et à la mort des choses.

Quoi qu'il en soit, cette lettre montre d’une façon frappante comment procède M” Michelet. D'une façon générale, on peut dire que, tout en s’aidant de textes authentiques, elle fabrique le récit du voyage avec autant de liberté que d’ingéniosité. Elle supprime les passages du manuscrit qui pourraient donner l'impression d’un voyage trop accéléré et, par certains côtés, superficiel, par exemple : « 23 août. Départ (d'Edimbourg) pour York. Nous arrivâmes à l’abbaye célèbre de Mailrose (sic) et au non moins célèbre Abbotsford. Malheureusement, nous ne pûmes nous arrêter pour voir les belles ruines amener d’une façon intéressante ce qui n’était qu’une note isolée et informe. Là où Michelet avoue : « J'ai oublié, dans mes notes sur Manchester, d'écrire ce que j'y lus dans un journal sur le pauvre Coleridge (1) », elle écrit, plus noblement : « Un portrait de Coleridge, qui me tombe sous la main (!)}, me remet en mémoire

(1) Coleridge venait de mourir, le 25 juillet 1834,

toute sa destinés (1). » Elle ajoute au journal de 1834 (2) les notes que Michelet consacre à l'Angleterre en 1839, ses méditations sur le flux et le reflux dé l’histoire, sur l’action alternante de la France et du Royaume-Uni. Elle dilue en une page quelques lignes ramassées sur le caractère britannique.

Ces modifications ne sont pas toujours heureuses et ne vont pas sans des erreurs et des contresens. C’est ainsi qu'elle transforme M" de Dino, la nièce de Talleyrand, qui recevait toujours avec lui, en une ambassadrice de Prusse, parce qu'elle n’a pas compris l'épithète de « prussienne » accolée à son nom (celle-ci était fille de la duchesse de Courlande et possédait le duché de Sagan). Elle écrit : « Foulbanque » pour Fonblanque (le publiciste connu, éditeur de l’Examiner), supprime de nombreux noms propres qui n’éveillent rien dans son esprit( Hayward, Doubleday, Frédéric Madden), et çà et là une citation anglaise ou latine qu'elle n'arrive pas à déchiffrer.

En résumé, le Voyage en Angleterre, tel qu'il a paru en 1893, est plus coordonné, plus organisé, plus « littéraire » que le journal primitif, mais il est aussi moins vivant et moins alerte. Il a perdu en couleur ce qu'il a gagné en dignité. Débarrassé de toute date, de tout détail réaliste, il est en revanche alourdi par des développements qui sentent un peu la rhétorique. Certaines sévérités pour l'Angleterre paraissent atténuées. Le Voyage gagne donc à être éclairé, de temps en temps, par le texte original, par telle lettre à M” Angelet, coriplété par les lettres à Pauline, hâtives, négligées, moins élevées de ton, mais plus intimes et plus sincères. Là, Michelet donne, par exemple, des appréciations sur la

(1) Sur les chemins de l'Europe, p. 172.

(2) lbid., ch. x: Dernières impressions,

cuisine anglaise que M“ Michelet a trouvées trop vulgaires (« le régime est échauffant et pourtant relâchant, malsain au total »), mais il trouve des formules saisissantes sur Londres (« cette ville bien plus belle, bien plus grande que la nôtre, a quelque chose de sérieux, de dur, qui à la longue briserait le cœur » (10 août).

Examinons maintenant rapidement dans quel état se trouvait l'Angleterre au moment du voyage de Michelet : et quelles idées, quels sentiments elle lui inspira.

À vrai dire, le pays tout entier était secoué par une terrible crise politique, économique et sociale, La réforme électorale de 1832, en supprimant les bourgs pourris, en accordant une représentation, d’ailleurs encore minime, aux centres industriels comme Manchester et Birmingham, ne mit pas fin aux troubles. Les bourgeois libéraux, devenus maîtres du gouvernement avec les « whigs », relâchèrent les liens qui les unissaient aux ouvriers et de politique qu’elle était, l’agitation devint ouvrière, En ce même mois d’août où Michelet débarquaït à Douvres, Owen formait sa grande « Trades Union » , dont les patrons et le pouvoir finirent par avoir raison. Alors les ouvriers revinrent à l’idée d’une réforme politique plus profonde, d’où le mouvement chartiste emporté par l’éloquence d’O’Connor (avec lequel Michelet fut plus tard en relations). En 1834, par suite de l’extension du machinisme, la main-d'œuvre n’était plus que dérisoirement payée, la misère populaire était extrême. Le gouvernement de Lord Melbourte créa les « work houses » pour occuper et secourir des milliers et des milliers d’assistés. D'autre part, l'Irlande élait en pleine fermentation, exténuée par le pauptrisrue

et la famine, refusait de payer la dtme aux Anglais et se cabrait sous les représailles.

Rien d'étonnant si Michelet, dont l'âme est généreuse et compatissante, sent grandir sa méfiance et son éloignement à l'égard d’un pays qui entretient ou tolèré un tel état de choses: « Nulle part, écrit-il dans son manuscrit, le 8 août, aux approches mêmes de Londres, la misère ne m'a semblé plus triste qu'ici (l'homme en l'habit noir dont on voit la chair nue à l'épaule) sur cette route couverte d’admirables équipages, en vue de cette Tamise chargée de riches vaisseaux. Emigration, mendicité, abattement, dégradation morale, tout cela. est bien plus profond qu'en France (1). » Aussi le lendemain, 9 août, au dîner déjà mentionné, n'est-il pas. d'accord avec notre ambassadeur: « Ce pays-ci est l'idéal du monde pour M. de Talleyrand. Il est Anglais à nous faire frémir, nous qui tenons encore à la France. ».

En Irlande, la détresse populaire s'attache à lui, s’acharne sur lui, l’étreint. Il ne peut secouer son emprise : « Dans la population, je retrouvai la France, mais enlaidie, abrutie, sauvage. La sensualité, l’ivrognerie étaient sur tous les visages; presque à chaque porte, une femme triste et comme idiote, tenant dans ses, bras un, deux enfants (2). » Par contre, M. Mac Nemara,- « gentilhomme irlandais » l’impressionne, par sa fastueuse hospitalité, et il ne peut oublier de sitôt « les” quatre domestiques, en grande livrée, qui font le service. à table. » S

Partout le même sentiment d'opposition entre 4

richesse indiscrète et la misère étalée.

(1) On retrouve ce passage, légèrement transposé, dans : Sw les chemins de l'Europe, p. 15. .

(2) Même constatation, ayec toutefois plus de changement, Ibid, p. 79,

Autre contraste. Voici Leeds, « la grande tisseuse de l'Angleterre », avec ses cheminées gigantesques, ses noires fumées, ses usines, ses machines, « brûlant creuset qui présente tous les raffinements de l’industrialisme anglais », et, tout autour, les gras pâturages et les sites agrestes. « Contraste frappant, mais qui s’harmonise mieux qu'il ne semble au premier regard. » Et ici apparaît la théorie esquissée dans la lettre à M” Angelet. Lé mouton mange l’herbe et l’homme mange le mouton. La viande est la seule nourriture qui puisse soutenir cette population ouvrière.

Autre contraste encore, presque du même ordre d’ailleurs : d’un côté l’Angleterre noire, de l’autre l’Angleterre rustique et fleurie. Ici, la houillère, là le cottage idyllique. Près de Birmingham, des terrains bouleversés, des arbres pâlissants, « des flammes tantôt dardées en langues sombres du haut des cheminées dressées en obélisques, tantôt basses, rampant à terre et brûlant lentement, en dessous, ses entrailles ». Et ailleurs sur la route de Douvres à Londres, partout des roses. « Elles tombent en pluie des fenêtres », elles encadrent le vestibule, où le maître de la maison vient s’asseoir volont'ers, et cette croisée « qui se gonfle et s’arrondit (1) » pour abriter le travail ou la rêverie de la femme sédentaire.

Ce côté intime de l'Angleterre, cet aspect de la campagne « qui tient constamment le voyageur au ton de l'idylle et du roman » ne tardent pas à apaiser Michelet. On trouve dans son manuscrit ces mots griffonnés.: « Mon Voyage. Etat d'esprit d’après mes violentes paroles aux deuxième et troisième volumes. Mais Oxford me calme. »

Il était, en effet, non seulement altristé par les misè-

(1) Bow-window.

res sociales et les égoïsmes entrevus, mais agacé par les monuments de la gloire britanñique, l’orgueil des puissantes cités du charbon, le souvenir de 1815 et le rappel de nos défaites : « Et me voilà tout prêt à me réconcilier. Mais Waterloo ! Waterloo partout » (1). Son sentiment profond perce dans ces quelques mots du manuscrit : « L'héroïsme anglais est incontestable. Force et persévérance, esprit d'association par l'intérêt C’est l’héroïque conjuration d’une nation qui s'engage à combaître (et mourir s’il le faut) contre le monde et la nature pour bien diner et bien faire ses affaires(2). »

Au fond, Michelet essaie d’être juste. Il admire la force et la grandeur de l’Angleterre, où qu'elles soïent, aussi bien dans la cathédrale de Canterbury, « étonnamment riche et insolemment belle » que dans le raïilway « foudroyant » de Liverpool, symbole de la tension et de l'accélération anglaïses. Il a des notes charmantes sur les paysages anglais baïgnés d’un brouillard mobile comme la mer, « moitié peinture, moitié gravure », pleins d'un indécision rêveuse. Mais, malgré tous ses efforts, il n'arrive pas à aimer « ce pays d'insolence et d'inégalité (3) ».

Aussi, quand il raisonne sur le présent et cherche à pressentir l'avenir, est-il inconsciemment porté à la sévérité et au pessimisme. À Leeds, à Liverpool, à Halifax, voyant monter les cheminées géantes, « les tours de la féodalité nouvelle », il regrette la disparition de la classe moyenne et du petit fabricant, il redoute le règne de la machine qui avilit la condition de l’ouvrier, le

(1) Waterloo Bridge, Waterloo Square, Waterloo Place, Wellington Street, etc.

(2) M* Michelet a développé librement cette note, Sur les chemins de l'Europe, p. 189.

(3) Lettre à Pauline Michelet, 10 août 1834.

jette dans la misère, et qui, créant la surproduction, exige des débouchés, des colonies, conduit aux entreprises d'expansion illimitée (nous dirions aujourd’hui : à l'impérialisme). Et il ajoute, sous l'impression des crises de 1834, cette prédiction qui a pu paraître vaine pendant près d’un siècle, mais qui, en 1924, cinquante ans après sa mort, semble raffermie par certains événements : « Si vaste que soit son Empire et le gardäit-elle tout entier, on pourrait prédire, sans être trop grand prophète, que l'Angleterre trouvera la limite de ses débouchés. Une telle accumulation de produits rapides doit être tôt ou tard la cause déterminante d’une crise sociale. La ruine de l'Angleterre — cela peut sembler un paradoxe — viendra précisément de l’excès de sa richesse (1). » Les barrières que l’état des changes met au commerce anglais, en lui fermant bon nombre de marchés européens, l'entretien difficile des industries créées artificiellement pendant la guerre, la concurrence des Dominions qui ont appris à produire et liraitent ainsi, chez eux et ailleurs, les exportations britanniques, tout cela exprime en partie la crise acluelle et, après le démenti de tout un siècle de prospérité, vient donner raïson à la prophétie de Michelet.

Les relations de Michelet avec les Anglais (1834-1674) Michelet avait emporté, en 1834, plusieurs lettres d'introduction pour des hommes politiques et des

savants anglais, Mais son voyage coïncidaît avec la saisun des vacances, et il n'eut pas beaucong de chance dans

(1) Sur les chemins de l'Europe, p. 161.

ON OS ne A ONE RSEER Ve L OP #2 ÉQTA FN pe TER

ses démarches et ses visites. Il chercha en vain à voir Abraham Hayward, juriste et littérateur distingué, que lui avait recommandé Sainte-Beuve (1). Par contre, il sut obtenir de Lord Brougham une carte d'admission à une séance du Parlement, et il visita le British Museum en compagnie de l’économiste Thomas Doubleday (2) qui le présenta à Frédéric Madden, le conservateur des manuscrits (3). Malgré son désir, il ne semble pas avoir rencontré Sarah Austin, dont lui avait parlé Victor Cousin (4), et il fut surtout l’hôte, à Londres, d’un certain docteur Matterson qu'il dépeint dans le Voyage (5). « Je voulais aussi, écrit-il, causer avec quelques éditeurs pour savoir où en est notre littérature dans leur fle. Mais ces messieurs sont aussi des grands seigneurs qui prennent leurs vacances. En ce moment, ils courent le monde. » Au fond, le succès des deux premiers tomes de l'Histoire de France l’enhardit, lui donne de la confiance, et il n'eût pas été fâché de provoquer une traduction de son œuvre. |

Il n’a vu aucun grand écrivain. Les génies favoris de sa jeunesse, Byron, Walter Scott, étaient morts ; Coleridge venait de disparaître à son tour. Michelet semble déçu par la génération suivante, comme le prouve ce

(1) A. Hayward (1801-1884) s'était fait remarquer l'année précédente par son excellente traduction du Faust de Gæthe (ef. mon Due : Gœthe en Angleterre, 1920, pp. 225-226). Il était en Itaie. :

(2 T. Doubleday (1790-1870), économiste radical et homme politique, prit une part active à l'agitation en faveur de la réforme électorale de 1832.

(3 Sir Frédéric Madden (1801-1873), fameux archéologue et paléographe. 3

(4) Sarah Austin traduisit les rapports de Cousin au ministre de Montalivet sur l'instruction primaire en Prusse, 1831. Amie de Stuart Mill et de Carlyle, elle avait publié en 1833 ses Characteristics of Gæœthe. Cf. Gœthe en Angleterre, p. 201-203.

(8) Sur les chemins de l'Europe, p. 178,

MICHÉLET ET L'ANGLÉTERRE 173 passage du journal omis par M” Michelet : « Mercredi 27 août. Liverpool. Nous bouquinons en revenant. Pauvreté de la librairie anglaise. Tout cela est vide et creux. ‘Rien n’est venu depuis Walter Scott. »

Ce n'est que dix ans plus tard, vers 1843 et 1844, qu'il prend contact avec certains critiques et philosophes éminents. Il est devenu célèbre en France, et les tomes IV et V de son Histoire, avec leurs larges tableaux de la guerre de Cent ans, ont attiré sur lui l'attention des Anglais. Le Blackwood’s Magazine lui a consacré une grande étude en 1841 (1). Si Carlyle affecte de le dédaigner, John Stuart Mill l’admire sincèrement et, voulant corriger certaine impression fâcheuse produite, en 1842, par un compte rendu de la British and Foreign Review, il lui écrit, en 1843, la lettre, encore inédite, que voici :

India House, le 12 septembre 1843 (en français). Monsieur,

Il y a longtemps que notre correspondance est suspendue et, en effet, j'ai eu honte de vous écrire à cause de la longue interruption de mOn projet de donner dans la Revue d'Edimbourg (2) une analyse de vos principaux ouvrages. Une santé faible et des occupations encore plus urgentes ont causé ce délai inattendu, mais aujourd’hui je m'occupe sérieusement d’un article sur votre Histoire de France, où j'ai fait déjà beaucoup de progrès, et je prends la liberté de vous écrire pour vous demander s’il y a des explications quelconques que vous désireriez qu'on donnât au public anglais et dont la Revue d'Edimbourg serait susceptible de servir d’organe,

Vous savez probablement qu’une revue anglaise, la British and Foreign Review, a fait, l’année passée, une assez vive sortie contre vous au sujet de Boniface VIII. Le critique

(1) History of France (Blackwood's Magazine, 1841, t. XLIX, p. 141-154, et t. LII, p. 530-541).

(2) L'article de Stuart Mill parut non signé, comme d'habitude, dans la Revue d'Edimbourg en 1844. Cf. Edinb. Rec., t. LXXIX, p. 1-40, ; :

prétend que vous avez fait un récit fort peu exact de la vie de ce pape. Cette revue vous a fait depuis réparation jusqu’à un certain point, en citant et en louant votre ouvrage ; mais comme l’attaque peut avoir laissé des traces dans quelques esprits, je serais bien aise de faire dire quelque chose là-dessus dans l’Edinburgh Review, si vous m'en fournissez les moyens.

Agréez, Monsieur, l'assurance de ma plus haute estime.

J. S. Mu.

Il m'a été impossible de retrouver la réponse de Michelet à Stuart Mill. La correspondance de Mill, publiée en 1910, ne contient aucune allusion à un échange de lettres entre Michelet et lui (1). Son Aulobiography ne nous renseigne pas davantage. Quoi qu'il en soit, Stuart Mill prend bravement dans son article la défense de Michelet ; sa méthode pourrait être dangereuse si elle était employée par d’autres, et c’est bien là ce qu'Augustin Thierry a voulu dire dans la préface de ses Récits. Mais son esprit lucide, intuitif, guidé par une investigation malgré tout consciencieuse, nous élève sans nous égarer : « Une revue anglaise a attaqué avec violence son histoire de Boniface VIII, et d’après ses références (qui sont toujours copieuses), il ne semblé pas qu'il ait consulté en effet les textes italiens sur lesquels s'appuie son critique. Mais il est injuste de condamner un historien sur l’inexactitude de certains incidents qui n'ont avec son sujet qu'un rapport indirect. Nous-mêmes nous sentons bien qu’il se fie souvent à sa mémoire et n’est pas toujours exact dans des détails insignifiants. Mais la question véritable est celle-ci : a-t-il dénaturé le caractère essentiel d’un seul des grands évènements qu'il raconte ? S’il ne l’a pas fait, mais si au contraire

(1) Letters of J. Stuart Mill, ed, by H. S. R. Elliot, 2 vol. Londrés, 1910. a + DR

il en a placé beaucoup dans une meilleure lumière et s’il les a rendus plus intelligibles qu'aucun de ses prédécesseurs, eh ! bien, nous considérons que le soin de rectifier ses petites erreurs sera une occupation convenable pour ceux qui ont la documentation nécessaire, mais qui n’ont rien de plus important à faire. » (x). L'article de Stuart Mill est, dans son ensemble, un magnifique éloge de Michelet et de la grande œuvre qu'il a si courageusement entreprise. Il contraste avec les critiques amères et injustes de Thomas de Quincey(2). Quelques mois plus tard, George Henry Lewes, l’étincelant et original homme de lettres qui devint le com-

pagnon de George Eliot et à qui l’on doit la première

grande biographie de Gœthe (3), adresse à Michelet une étude sur les historiens français contemporains, où il lui fait une large place(4), Il lui annonce son envoi par l’intéressante lettre suivante, également inédite :

2, Campden Terrace, Kensington.

Mon cher Monsieur Michelet,

L'absence d'occasion sûre pour vous faire parvenir l'essai ci-joint a été la seule cause de mon silence. Quand vous le recevrez, Vous aurez probablement lu la critique de John Mill dans la Revue d’'Edimbourg sur votre Histoire de

. France, et ma dissertation n'aura plus sa raison d'être.

Vous y verrez cependant non seulement la vive et, je puis

(1) Edinburgh Review, 1844, t. LXXIX, p. 16...

(2) Parmi les articles anonymes que provoquèrent en Angleterre les œuvres de Michelet, à signaler encore, à la même époque, les articles du Tait’s Edinburgh Magazine (1847) sur sa Jeanne d'Arc (par T. de Quincey} et de la Foreign Quarterly Review (sur le « Peuple »), t. XXXWVII p. 36 (1846), ce dernier

vraisemblablement écrit par C. H. Lewes.

(3) Cf. mon ouvrage, Gœthe en Angleterre, p. 260-275.

(4) State of historical science in France : Augustin Thierry, Guizot, Michelet (British and Foreign Review, 1844, 1. XVI, p. 72-118)

PL sen von OA

dire, affectueuse sympathie que j'éprouve à votre égard, mais encore mes opinions actuelles sur la science historique que j'ai développées plus longuement dans un article sur Daunou et Buchez, dans le numé,o du 7 janvier de la Foreign Quarterly Review. Je mentionne ceci au cas où vous verriez ce travail. Nous atiendons avec impatience votre Louis XI. Quant aux Jésuites, je ne puis leur consacrer ici aucun compte-rendu, car une petite notice d’une page et demie m'a coupé l’herbe sous le pied dans la Foreign Quarterly. Le livre m'a extrêmement intéressé.

Voulez-vous avoir la bonté de faire parvenir le second exemplaire de mon essai à M. Ravaisson et me rappeler à son bon souvenir ; j'espère qu'il a finalement abordé l'étude sérieuse de Comte, laissant se débattre entre eux les ontologistes, de Hegel à Maine de Biran, pour régler leurs logomachies. Il est curieux de constater que Comte est devenu l’évangile de nos penseurs dirigeants, tandis qu'il trouve à peine une douzaine de lecteurs dans son propre pays. Dans un demi-siècle ceci sera un beau sujet à déclamation. Comte sera rangé parmi ceux des plus éminents philosophes (1). Depuis notre étonnant Bacon, personne ne mé paraît avoir révélé un esprit aussi génial et aussi scientifique. Le plus grand obstacle à son succès complet chez nous est son hostilité à l'égard de toutes les croyances religieuses qu'il déploie d’une façon si superflue.

Je n'ai pas de nouvelles littéraires intéressantes à vous communiquer. On ne publie guère que des réimpressions. Les éditeurs ne paient que rarement, et quand ils paient, ils sont timorés. Aussi les Revues absorbent-elles tous les talents du pays. Bulwer (2) a cessé d'écrire des romans et il va terminer son Histoire de la grandeur et de la décadence d'Athènes (3). Connaissez-vous les deux premiers volumes qu'il a déjà publiés ? Ils sont extrêmement intelligents, bien -que pédantesques et maniérés. Si vous vous intéressez à notre poésie, procurez-vous les deux petits volu-

(1) G. H. Léwes vient de A (British and Foreign Review, : 1843) son étude : « The modern Philosophers of France », où il « oppose à Cousin (qui, d'après lui, n’est qu'un charlatan) 4 génie d'Auguste Comte.

(2) Bulwer-Lytton, l'auteur des Derniers jours de Pompéi, 1834,

(3) Athens, ils Rise and jall, ? vol., 1837. |:

LL d

mes intitulés : Poèmes, par Alfred Tennyson (+). Ils sont exquis et de beaucoup ce que nous avons eu de meilleur depuis Byron et Coleridge, et je ne suis pas sûr qu'ils cèdent la place à Byron. Ÿ a-t-il, parmi les nouveautés paraissant à Paris, des œuvres intéressantes ? St vous avez des nouvelles d'ordre littéraire ou personnel, je vous en prie, écrivez à votre

G. H. Lewss.

La correspondance entre Michelet et G. H. Lewes se poursuivit encore de longues années. Le 18 novembre 1844, ce dernier présente à Michelet, « si amateur de Shakespeare », l’acteur shakespearien Macready, « le plus illustre comédien de nos jours (2) ». Le 28 janvier 1846, Michelet envoie à G. H. Lewes les bonnes feuilles du Peuple, en vue de faciliter une traduction projetée. « Je suis flatté de la peine que veut bien prendre votre ami. Je ne sais cependant s’il, faut se hâter de traduire en anglais un livre destiné à réveiller la France et par conséquent très peu favorable au gros vaisseau britannique qui la tire à la remorque (3). » Le 13 janvier 1847, G. H. Lewes lui propose, comme traducteur de l'Histoire de la Révolution, l'éditeur de la Foreign Quarterly Review, « qui est déjà le traducteur de l’Hisloire de France et un homme tout à faït capable (4) ». Mais Michelet décline courtoisement cette offre et répond qu'il a l'intention de confier cette traduction à son

(1) Poems, 1re éd., 1830 ; 2° éd., considérablement augmentée,

(2) Macready (1793-1873) joua à Paris avec Helen Faucit pendant l'hiver 1844 et fut très applaudi par Th, Gautier, George Sand, Dumas, Hugo, etc,

(3) 11 y eut deux traductions du Peuple en 1846, l’une par C.

Cocks, l’autre par G. H. Smith.

(4) Il y eut deux traductions de l'Histoire de France : The Hislory of France, translated by W. K. Kelly, 2 vol. in-8°. Part of the Foreign Library. Londres, -1844-1846 4 History of France, translated by G. H, Smith, 2 vol, in-8, Londres, 1844-1847.

RE

gendre Alfred Dumesnil, « l’homme du monde qui a le plus étudié votre Shakespeare et s'occupe de littérature anglaise avec prédilection ».

A la même époque, d'’aïlleurs, les ouvrages de polémique de Michelet font sensation en Angleterre. La traduction du Prêtre a deux éditions coup sur coup. Mais il n’est pas vrai, comme le dit De Quincey dans son article sur Jeanne d'Arc, que le Prêtre, « ce mauvais livre », soit le seul ouvrage de Michelet connu outre-Manche. Les Mémoïres de Luther et l'Histoire romaine sont également traduits la même année.

Michelet est aussi en correspondance avec de nombreux Anglais. Il discute avec Arnout O’Donnell sur un point de chronologie biblique (1), avec H. Longueville Jones, de Manchester, sur la situation économique de l'Angleterre (2). À Paris, en 1847, il reçoit le jeune Matthew Arnold qui lui est présenté par Philarète Chasles, et le savant helléniste James Yates (3), qui lui est envoyé par Longueville Jones. Le 7 avril 1848, Matthew Arnold lui recommande le professeur Stanley (4), d'Oxford, et il ajoute aux premières lignes de présentation : « J’ose espérer, Monsieur, que M. Stanley vous priera, au nom de tous les étudiants anglais, de ne pas cesser à travailler, au milieu même des distractions politiques, dans ce champ vénérable de l'Histoire et du

{1) Lettres MS du 23 février et du 4 avril 1838.

(2) H. Longueville Jones (1806-1870), fondateur et éditeur de l'Archaeologia Cambrensis, « fellow » de Magdalen College à Oxford et plus tard inspecteur des écoles du pays de Galles.

(3) 3, Yates (1789-1871), pasteur unitairien et archéologue, colcases du Dictionary of Greek and Roman Antiquities, F. ° R. S., etc.

(4) A. P. Stanley (1815-188'}, futur doyen de Westminster

Abbey, auteur d'une Vie du D' Arnold (1844) et professeur d'his-

toire ecclésiastique à Oxford,

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MICHELET ET L'ANGLETERRE 48l

Passé, où personne ne saurait vous remplacer. » Dix ans plus tard, Matthew Arnold viendra le consulter à Paris, avant d'établir son fameux rapport sur l’Instruction publique en France (1). Voici la lettre qu'il lui écrit (en français) : :

Hôtel Meurice, 10 avril 1859.

Monsieur,

Permettez-moi de vous rappeler qu'en 1847 j'eus l’honneur de vous êtes présenté par M. Philarète Chasles. Vous m'avez reçu avec une grande bonté et vous m'avez parlé avec intérêt des travaux de mon père, dont l’histoire de Rome (21) vous était connue. Je suis à Paris maintenant, en mission de mon gouvernement, pour étudier l’état de l’Instruction primaire en France et en faire l’objet d’un rapport. Me permettez-vous, Monsieur, de venir vous voir et de vous demander quelques renseignements sur la condition actuelle de vos populations urbaines et rurales dont on m'a recommandé, dans le but de ma mission, de m'’informer avec soin, et sur laquelle personne autant que vous, Monsieur, ne serait en état de me donner des informations utiles.

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes hommages empressés.

Matthew AnrNoLr.

Mais Michelet est surtout l’ami des libéraux et des positivistes anglais, d’un G. H. Lewes et d’un Frédéric Harrison. Il est étiqueté comme l'ennemi des superstitions monarchiques et religieuses, comme un homme libre et un libre penseur. En 1860, J. Ludlow intitule l'étude qu'il lui consacre, dans le Macmillan’s Magazine,

(1) Popular education in France, 1861. Matthew Arnold avait été nommé inspecteur des écoles en 1851 et professeur à Oxford en 1857.

(2) Thomas Arnold, The early History of Rome, 1838-1842, 3 vol.

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