‹ Michelet et son tempsChapitre 43 sur 51 · PR · texte numérisé non relu

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« Spiritualistic materialism (1) ». Aussi a-t-il les sympathies de tous les éléments avancés, radicaux pacifistes, révolutionnaires proscrits qui prêchent, à Londres, les Etats-Unis d'Europe. |

Mais, après nos premières défaites de 1870, l’implacable acharnement de la Prusse, la ruée pillarde des armées allemandes, la lâcheté et l'indifférence de l’Europe soulevèrent leur indignation. Au moment où il écrivait la France devant le monde, qu'il publia le 1° février 1871, les articles de Frédéric Harrison (2) dans la Forinightly Review (3) lui apportèrent l’encouragement des radicaux anglais, et il espéra, un moment, l'intervention britannique. « L’illustre John Russell et nombre d’Anglais ont, dans différents journaux, parlé noblement pour nous, pour leur patrie elle-même, si intéressée dans notre sort, Mais personne ne s’est exprimé avec plus de verve, de vigueur et de raison que M. Harrison dans un mémorable article (4). » Voici un passage de la lettre, encore inédite, que Michelet envoya à Frédéric Harrison, de Florence, le 2 janvier 1871.

Votre article important, unique, m'a donné le bonheur de croire qu’il y a une communion entre les deux grandes nations de l'Occident.

Je vous adresserai ces jours-ci üne brochure où je m'explique là-dessus et où je reproduirai plusieurs passages de ce capital article qui restera entre les deux nations.

(1) Macmillan's Magazine, 1860, t. IE, p. 41-51.

(2) Critique et publiciste mort en 1922, auteur de biographies de Chatham, Ruskin et d'un ouvrage intitulé : The meaning of history. Cf. sur Michelet Memories and Thoughts, p. 276, et Autobiographic Memoirs, t. II, p. 41-43.

(3) Bismarckism, Fortnightly Review, t. XLVIII, p. 631, décembre 1870. — Effacement of England, Fortnightly Rad. t L, p. 145, février 1871.

(4) La France devant le monde (OŒEuvres complètes, à. XXXVII, p. 613), « France before Europe », traduit en Es par Harrison, 1871.

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+ Vous avez eu un grand courage contre tant de préjugés. Vous êtes vraiment anglais, Car vous avez senti l’honneur anglais compromis :

et par la réponse dérisoire de la Russie (1),

et par l’affaire prussienne des bateaux (2),

et par Bismarck qui garde dans sa poche la lettre de Granville pour J. Favre (3),

Je comprends que l’Angleterie, qui a envoyé (illisible) aux Etats-Unis, hésite pour se déclarer avant la réponse. Mais il est urgent aujourd’hui, ce semble, d’armer la flotte et d'intervenir au traité pour que la flotte française ne soit pas livrée, puisse vous aider.

Que vous semble ? Votre article exprimait tellement bien mes. pensées que je vous adresse les miennes comme si je me les adressais à moi-même.

La boutique et la couronne ont agi en grand ensemble.

Le second article de Harrison parvint à Michelet par l'intermédiaire de M” Marie Souvestre, et c’est à elle qu’il envoie, le 19 février 1871, son appréciation :

C’est encore un chef-d'œuvre, Madame, de vigoureux talent et d'’inexorable logique. C’est très fort et c’est très habile (par exemple le inénagement pour les susceptibilités anglaises relativement aux services que la Frahce a pu ren-

dre en Crimée). Un Anglais seul peut faire la leçon aux Anglais. Un étranger doit se taire, en ce moment si délicat.

Je crois seulement que, si M. Harrison donne de nouveaux développements à sa pensée, il ne faut pas qu'il laisse croire aux Anglais que la France est très affaiblie. Cela les découragerait et cela est faux. Soixante départements n'ont rien souffert et regorgent de force. La France n’est nulle-

{1) Circulaire de Gortchakoff annulant les clauses du traité de 1856 au sujet de la mer Noire (29 octobre 1870).

(2) Il s'agit probablement de la note prussienne du 10 octobre reprochant à l'Angleterre de ravitailler la France en armes et munitions, :

(3) L'invitation du gouvernement britannique à prendre part à la conférence de Londres, le 3 janvier, avait été envoyée à Jules Favre par la valise américaine. Celle-ci fut retenue à Versailles, par ordre de Bismarck, jusqu’au 10 janvier,

ment une Pologne, une noblesse. C’est un peuple où la base rurale est devenue propriétaire, très fière de son ascension récente à la propriété et bouillonnante d’une vaillante colère qui doublera sa force à l’occasion.

Il est utile de rappeler cela pour rassurer les égoïstes qui croient qu'en cas de ligue avec un peuple faible ils auraient tout à faire.

Entre temps, Frédéric Harrison répondit (en français) à la première lettre de Michelet, le 15 février 1871 :

Tâchez, lui dit-il, de faire savoir aux Français que le peuple anglais et beaucoup de partis en toute classe demandent l'intervention britannique. Mais nos journaux pseudolibéraux ne sont que des organes officiels. Le Times = les agents de change ; Daily News = acheté récemment par un riche fabricant, fanatique paix-à-tout-prix ; Telegraph = laquais du premier ministre; Standard = libre et antibismarckien pendant les vacances, maintenant organe officiel de M. Disraëli.

C'est la boutique, comme vous le dites, qui pèse sur notre politique comme l'Empire ci-devant pesait sur la vôtre. Il y a une conspiration des riches. Et la misérable aristocratie anglaise a acheté encore vingt ans de pouvoir aux bourgeois, au prix de.faire toutes les lâchetés qu'ils imposent. Maintenant la boutique qui veut faire ses commerces (sic)

pendant la guerre — comme ces pillards du champ de bataille — la boutique ordonne la paix à tout prix. Les lords ministériels — pendant que la classe aristocratique

elle-même est encore plus française que nos ouvriers — marchandent l’honneur de notre patrie. Lord Granville, lui, pair, diplomate, homme d'Etat par profession, disait

l'autre jour au chargé d’affaires français : « L’aristocratie . est pour la guerre contre la Prusse. Je le sais. Le prolétaire | la veut aussi. Soit. La bourgeoisie ne la veut pas. Bien. - Nous ferons la volonté de la bourgeoisie. » Et plus loin, Harrison ajoute : « Conspiration des riches, des ministé- . riels, de la presse bourgeoise, des littérateurs fanatico-teu- À toniques. La presse nous est fermée. Nous publions des brochures : calomnies et insultes sans moyen de répondre | — Nous tenons des meetings : rapports faux et dérisoires |

La boutique nous opprime tellement que l’autre jour un de nos premiers ouvriers me disait : « Que viennent donc ici ces Prussiens nous débarrasser de nos riches! », comme on disait de Napoléon. Jamais un meeting où les mots : « France et République » n’évoque (sic) une explosion.

Figurez-vous donc notre situation. Nous travaillons encore.

L'opinion est assurée. Le parti parlementaire libéral est actif et ardent, et peut être aidé par le parti entier conservatif. Mais trop tard! Nous succombons ensemble pour une génération.

Après la grande déception de 1871, Michelet se remit courageusement au travail. Dès la fin de la Commune, il commença son Histoire du XIX* siècle. Le 28 novembre 1872, il écrivait à Frédéric Harrison : « Vers les mois de janvier ou de février, je pourrai vous offrir le second volume de mon zxx° siècle. J’y ai dit beaucoup de mal, beaucoup de bien de l’Angleterre. Mais c'est surtout ce bien que je compte développer dans mon troisième volume auquel j'ai travaillé depuis longtemps. C'est l’époque de Watt, etc. La lutte et les passions de cette époque sont déjà bien loin de nous. Je me réjouis fort du rapprochement actuel. J’écrivis récemment à Darwin que j’applaudis de tout cœur à la grande entreprise (qui s’essaiera peut-être) d’un tunnel sous la mer qui supprimerait le détroit. » Je n’ai pas retrouvé, dans les papiers du musée Carnavalet, la minute de cette lettre à Darwin. M. Gabriel Monod semble l'avoir eue entre les mains, puisqu'il donne une date précise (16 novembre 1872) et en cite cette phrase caractéristique : « Un pont se fait entre les deux nations. Les deux grands génies nationaux se reconnaissent enfin (1) ». Mais Michelet lui-même nous en donne un frag-

(1) Après la mort de Michelet, Harrison recueillit des souscriptions en Angleterre pour lui élever un monument en France,

ment dans la préface du deuxième volume de l'Histoire du XIX* siècle : « Par les idées communes, même par les intérêts communs, le détroit semble déjà comblé. Je vois avec bonheur l’entreprise du pont, ou plutôt du tunnel, qui, passant de Calais à Douvres, rendrait les deux pays à leur voisinage réel, à leur parenté, à leur identité géologique » (1). Déclaration éloquente et significative qui montre le chemin parcouru depuis quarante ans ! C’est cette évolution de ses senfiments et de ses idées à l'égard de l’Angleterre qu’il nous reste maintenant à examiner. Elle n'est pas comparable à une courbe régulière ; elle se développe par à-coups, selon un tracé frémissant et haché. Il suffit d’un évènement contemporain pour en briser net la ligne ascendante, en entraver le développement. La politique anglaise de 1840 lui est aussi fatale que l’obsession de Waterlro en 1834. N'importe, après bien des hésitations, des r. culs, Michelet finit par accorder à l’Angleterre un tribut équitable de sympathie et d’admiration.

L'Angleterre dans l’œuvre de Michelet après le voyage de 1834

Quand Michelet aborda la guerre de Cent ans; au tome III de son Histoire de France (1839), il était encore sous l’impression de son voyage. Il n’imaginait plus seulement l’Angleterre à travers les chroni:jues de Wal-

Parmi les souscripteurs, il cite Darwin, T. Cuarlyle, 3. Chamberlain, John Morley, Sir Ch. Dilke, directeur de l’Afhenaeum, eic.

(1) Histoire du XIXe siècle, préface t. II (Ol'uvres complètes, t. XXV, p. 9)

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singham ou de Froissart, il la revoyait, toute vivante, étalée sous ses yeux, avec ses couleurs et ses réalités | contrastées. Quoi d'étonnant si nous retrouvons, dans le tableau de l’Angleterre sous Edouard III, plus d’une idée du Journal qui nous est familière : « J'avais vu, écrit-il, Londres et une grande partie de l’Angleterre et de l’Ecosse; j'avais admiré plutôt que compris. Au retour seulement, comme j'allais d’York à Manchester, coupant l’île dans sa largeur, alors enfin j’eus une véritable intuition de l'Angleterre... Par-dessus les pâturages couverts de moutons flambaient les rouges cheminées des. usines, Pâturage, labourage, industrie, tout était là dans un étroit espace, l’un sur l’autre, nourri l’un par l’autre, l’herbe vivant de brouillard, le mouton d'herbe, l’homme de sang (1). » On reconnaît ici, sous une forme ramassée et concise, la théorie esquissée sur place en 1834. Qu'en reste-t-il maintenant, quand on l'’applique au passé? Que devient-lle en regard de la guerre de Cent ans ?

« Au Moyen Age, répond Michekt, l'Anglais était à peu près ce qu'il est, trop nourri, poussé à l’action et guerrier faute d'industrie. L’Angleterre, déjà agricole, ne fabriquait pas encore. Elle donnait la matière, d’autres l'employaient. La laine était d’un côté du détroit, l’ouvrier de l’autre, Le boucher anglais, le drapier flamand étaient unis, au milieu des querelles des princes, par une alliance indissoluble. La France voulut la rompre, et il lui en coûta cent ans de guerre. Il s’agissait, pour le roï, de la succession de France ; pour le peuple, de la liberté du commerce, du libre marché des laines anglaises. »

Aussi l'Angleterre d’ Edouard III, comme l’Angleterre moderne, est déjà caractérisée par « un mélange d'’in-

(1) Histoire de France (Œuvres complètes, t. III, p. 215-216).

Re SO Lou EE 188 MICHELET ET SON TEMPS

dustrialisme et de chevalerie (1) ». Elle est le pays des gentlemen et des businessmen. Elle est soulevée par une volonté d'expansion et de rayonnement, et ses navires emportent vers le continent la laine de ses moutons ou les lances de ses hommes d’armes. Elle est « guerrière et mercantile ». Dans ses tragédies et dans ses épopées, il y a place pour le réalisme et pour le co-. mique. Dans ses plus fiers chevaliers il y a du Falstaff. Edouard III « donne la main à son compère le brasseur d’Artewelde » et harangue le populaire « du haut du comptoir d’un boucher ». L’histoire est à la fois roman d'Arthur et farce de Pathelin. « C’est le Rêve d'une nuit d'été, dit le grand lecteur de Shakespeare, où le poète mêle à plaisir les artisans et les héros ; le noble Thésée y figure à côté du menuisier Bottom, dont les belles oreilles d’âne tournent la tête à Titania (2). » Après ces considérations générales, la narration proprement dite $e déroule, magnifique et colorée, impartiale et solide. On sent partout une réelle admiration pour l'énergie et l'audace britanniques. Rien de plus pathétique que le récit des batailles de Crécy, de Poitiers, d’Azincourt. Michelet explique et ne maudit pas. A Crécy, toute notre brillante cavalerie, blasonnée, bannière au vent, décimée par « les va-nu-pieds des communes anglaises, les rudes montagnards de Galles, les porchers de l’Irlande » ; à Poitiers, le roi Jean le Bon fait prisonnier par le prince de Galles ; à Azincourt, la cavalerie française enfoncée de quatre pieds dans les terres fortes, immobile, paralysée : « Chevaux et chevaliers, tous parurent enchantés ou morts dans leurs armures. » Il y à là d’admirables tableaux. Mais Michelet voit plus loin que ces chocs de lances et d’épées : à

(1) Histoire de France (Œuvres complètes, t. 16 p. 217). 2) Ibid., p. 219.

côté de l’héroïsme anglais, il y a le sens pratique, la science des finances et des affaires. Il sait mettre en ‘lumière une des grandes supériorités de l'Angleterre à la fin du Moyen Age : elle a de bonnes monnates et elle fait de bonnes lois, par intérêt bien compris.

Le philosophe ne perd pas ses droits. Ce n'est pas assez d’être un chroniqueur émouvant ou un économiste minutieux. Il y a, dans l’histoire, au-dessus des peintures et des investigations de détail, de grandes lois à dégager. Le goût de Michelet pour les explications générales réapparaît, au tome IV, quand :l décrit l'Angleterre de Henri V de Lancastre (1840).

Pour comprendre, dit-il, la France de Charles VI, « la France prisonnière », il ne faut pas perdre de vue un fait capital : « En France, les deux autorités, l'Eglise

“et l'Etat, étaient divisées entre elles et chacune d'elles en soi. En Angleterre, l'Etat et l’Eglise établie étaient parvenues, sous la maison de Lancastre, à la plus complète union. Edouard IIF avait eu l’Eglise contre lui, et, malgré ses victoires, il avait échoué ; Henri V eut l'Eglise pour lui, et il réussit, il devint roi de France (1). » Unité, solidité, raison en Angleterre, Dissociation, rivalités, folie en France. Les évêques anglais coopèrent à la conquête. Les Armagnacs et les Bourguignons se massacremt. Les Cabochiens ensanglantent Paris. La dépopulation, la famine, la peste sévissent. Rien n’est plus tragique que ke contraste entre le triomphe britannique et la pitié du royaume de France.

Mais le destin jaloux épiait l'Angleterre. Une inquiétude montait. « La conquête de la France à peine commencée, la bonne intelligence des deux alliés, épiscopat et royauté, était déjà compromise (2). » Le roi Henri V

(1) Histoire de France (Œuvres complètes, t. IV, p. 229). (2) 1bid., p. 320

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mourait avant de profiter de sa victoire. Et la Pucelle surgit, recréant l'unité autour de la royauté. Les Anglais, battus, humiliés par elle, décidèrent de la prendre et de la tuer. « Ce grand peuple anglais, parmi tant de bonnes et solides qualités, a un vice qui gâte ces qualités mêmes, Ce vice immense, profond, c’est l’orgueil. » Aussi, « avéc tant de vertus humaines, avec ce sérieux, cette honnêteté extérieure, nulle nation n’est plus loin de la grâce. » De Shakespeare à Milton, de Milton à Byron, « leur belle et sombre littérature est sceptique, judaïque, satanique, antichrétienne (1). » Ils brûlèrent Jeanne d'Arc, mais le destin tourna. La situation se renversa. À leur tour, ils eurent, avec Henri VI, un roi débile, « marqué pour l’expiation ». Pendant un demisiècle, les discordes déchirèrent leur pays, tandis que la France se pacifiait. En 1453, l’Angleterre avait tout perdu en France, la Normandie, l’Aquitaine, tout excepté Calais, La main de Dieu pesait sur elle. |

Michelet reprend ici l’idée du Tableau de la France et de la leçon d'ouverture de la Sorbonne (1834) : « La France, jusque-là, vivait de la vie commune et générale du Moyen Age autant et plus que de la sienne ; elle était catholique et féodale avant d’être française. L’Angleterre l’a refoulée durement sur elle-même, l’a forcée de rentrer en soi... La France a cherché, a fouillé ; elle est. descendue au plus profond de sa vie populaire ; elle a trouvé quoi ? La France (2) ».

C’est pour cela que nous devons pardonner à l’ennemie séculaire, lui redire la parole de Byron : « My curse shall be forgiveness ! » Et Michelet, élargissant l’idée et le thème de 1834, résume magnifiquement le mouvement alternatif des deux grands peuples : « Le flot qui porta

(1) ibid, t. V, p. 140.

(2) Histoire de France (Œuvres complètes, t. V, p. 276).

là-bas César et le christianisme rapporte Pélage et Columban. Le flux pousse Guïllaume, Eléonors et les Plantagenets ; le reflux ramène Edouard, Henri V. L’Angleterre imite au temps de la reine Anne; sous Louis XVI, c’est la France. Hier, la grande rivale nous enseigna la liberté ; demain, la France reconnaissante lui apprendra l'égalité. Tel est ce majestueux balancement, cette féconde alluvion qui alterne d’un bord à l’autre... Non, cette mer n’est pas la mer stérile (1). »

Voilà ce que Michelet écrit dans le tome V, paru en 1841. Mais ces lignées étaient tracées avant les événements de 1840. L’humiliation du traité de Londres, la * politique de Lord Palmerston, encerclant la France et nous obligeant à céder sur la question d'Egypte, soulevèrent l’indignation de Michelet et ranimèrent sa vieille antipathie. Après la chute de Thiers et la politique de la « paix armée », Guizot inaugura « l'entente cordiale », et Michelet ressentit vivement cette capitulation. Les concessions succédaient aux concessions (affaire du droit de visite en 1841, affaire Pritchard, 1842-1845). L'anglomanie sévissait à la cour, dans le monde, la littérature et la mode. Michelet donna libre cours à son impatience et à ses révoltes en certaines pages du Peuple (1846) :

« Que dire, s’écrie-t-il, si la France, se mettant à marcher au rebours de son histoire, de sa nature, s’en va copier ce qu’on peut appeler l’anti-France, l’Angleterre. Il ne s’agit point ici de haine nationale ni de malveillance aveugle. Nous avons l'estime que nous devons avoir pour cette grande nation britannique ; nous l'avons prouvé en l'étudiant aussi sérieusement qu'aucun homme de ce temps. Le résultat de cette étude et de cette estime même, c’est la conviction que le progrès

| (1) Ibid,

D, RON EE SEE QE RUE PE in 192 MICHELET ET SON TEMPS

du monde tient à ce que les deux peuples ne perdent point leurs qualités dans un mélange indistinct (r). »

Secoué par un sursaut de patriotisme, Michelet proteste contre un cosmopolitisme qui lui paraît excessif et dangereux : « Ici chacun va chercher ses amis ailleurs, le politique à Londres, le philosophe à Berlin ; le communiste dit : « Nos frères les chartistes. » Le paysan seul a gardé la tradition du salut, un Prussien pour lui est un Prussien, un Anglais est un Anglais (2). » Il redoute le conflit menaçant des égoïsmes nationaux, il dénonce comme une illusion « la paix perpétuelle que quelques-uns vous promettent (pendant que les arsenaux fument ! Voyez cette noïre fumée sur Cronstadt et Portsmouth |) », il nous conseille de veiller, d’être sur nos gardes, et, pour nous donner du courage, il rabaisse d’ailleurs singulièrement la force de l’Angleterre : « L’Angleterre et la Russie, deux géants faibles et bouffis, font illusion à l’Europe ! Grands empires et faibles peuples (3) ! »

Chose curieuse, en cette époque de crise européenne et malgré les avertissements prophétiques de Quinet, l’Allemagne endort toujours sa vigilance. Il garde sa méfiance pour l’Angleterre, En 1841, alors que se développent les polémiques littéraires sur le Rhin, il serait plutôt du côté de Lamartine et de Victor Hugo que du côté d'Alfred de Musset et de Quinet. En 1842, quand Edgar Quinet publie, dans la Revue des Deux Mondes, son éloquent et dernier article : la Teufomanie, il fait un second voyage en Allemagne, va voir la gallophage, Menzel et rapporte de la Bavière une image idyllique. On connaît son mot sur la plaine du Danube vue du .

(1} Le Peuple, éd. Chamerot, 1866, p. 267-268. (2) Le Peuple, ibid., XXXVII.

(3) Ibid, XXXVII,

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haut du Walhalla : « Un paysage vertueux ! » En 1846, dans la préface du Peuple, il s’écrie : « Qui ‘ne voit, d'Orient et d'Occident, une ombre de la mort peser sur l’Europe. et que l'Italie a péri, et que l'Irlande a péri, et que la Pologne a péri. Et que l'Allemagne veut périr ! O Allemagne, Allemagne (1) ! » Elle n’y songeait guère, à périr. Depuis 1840, l'accord était fait entre le peuple et les princes. Tous voulaient passionnément l'unité. En 1842, le roi de Prusse, à l’occasion de l'anniversaire de la bataille de Leipzig, le roi de Bavière, à l'inauguration du Walhalla, avaient sonné le ralliement contre la France. Mais Michelet n’est pas convaincu. L’ennemi pour lui est l'Anglais. Comme tous les libéraux, il en veut à Louis-Philippe et à Guizot de s'être inclinés devant le nouveau gouvernement « tory », et la visite de la reine Victoria à Paris, le 8 septembre 1845, lui paraît la consécration de notre humiliation nationale. Le versement d’une indemnité à l'Angleterre comme règlement de l'affaire Pritchard n'était donc pas suffisant ! Il fallait encore prodiguer des sourires et des démonstrations d'amitié |! Après une période de dix ans, pendant laquelle Michelet a traité le problème, anglais en historien, avec impartialité, le voici de nouveau envahi par une sourde rancœur qui l’incline à la sévérité. C’est qu’il aime la France avant tout : il la voit s'assoupir dans une torpeur funeste, et, selon l'expression de sa lettre à G. H. Lewes, veut « la réveiller ». Le grand idéaliste qu’il est, le fils de la Révolution, ne peut cacher son mépris pour les conquêtes du matérialisme et de la richesse britanniques : « Les produits matériels de la France ne sont rien en comparaison de ses produits invisibles, » Elle a

(1) Ibid., XXXVI,

donné son âme aux nations, « et c’est de quoi vous vivez » |

Le lendemain même du jour où il publie le Peuple (28 janvier 1846), Michelet ouvre au Collège de France son cours sur la nationalité. C’est en somme une introduction à la Révolution française, Sautant par dessus trois siècles d’histoire, passant de la Renaissance à la Constituante, il a décidé d’aborder l’époque moderne. La Révolution est, pour lui, la mère de la véritable unité nationale. La foi en l’incarnation royale, en l’incarnation pontificale, s’est perdue, mais l’incarnation nouvelle est le peuple : à lui la foi nouvelle |

Dans ce cours de 1846, toujours hanté par les souvenirs de 1840, Michelet veut prouver que notre nationalité ne peut s'associer à la nationalité britannique. Le puissant génie anglais est négatif. Hobbes n’enseigne que la haine. Locke est le théoricien d’un utilitarisme sans grandeur, Erreur prodigieuse, les belles doctrines que nous croyons découvrir en Angleterre, c’est nous, avec Voltaire et Montesquieu, qui les lui avons apportées, Qu'est la Révolution de 1688 en regard de la Révolution françaïse ! la victoire de l'aristocratie, non du peuple. L’Angleterre a la haine de l'étranger, mais cette haine vint échouer, par son excès même, au traité de Paris de 1763, aux défenses de Toulon, aux rochers de Quiberon. Quant à la France, elle ne peut ni ne doit haïr l’Angleterre, Qu'elle se contente de s’en méfier, qu'elle s’interdise de l’imiter, car elle ne pourra trouver chez elle ni une foi ni une idée. Peu importent ses | richesses matérielles, ses usines, ses mines, ses navires, \ ses métiers ! Elle n’a point d'âme. C’est une grandeur stérile, fe

A la même époque, Michelet jette sur le papier l'idée « d’un dessein qu’il n’est pas parvenu à réaliser, les divisions essentielles d’un ouvrage qu'il a toujours rêvé

A a EE) MN ER NE

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d'écrire : une histoire de France pour le peuple, biographique, humaine. Elle eût compris « les guerres de religion », « la Révolution », « Napoléon » et (4° partie) « les guerres des Anglais. Guillaume le Conquérant, Edouard III, Henri V, la Pucelle et la Hogue, Trafalgar » | Ainsi, le quart de cette histoire eût été absorbé par la grande lutte entre la France et l'Angleterre! Animé d'un ardent sentiment patriotique, soulevé par un apostolat démocratique, il voulait éclairer et émouvoir le peuple de France en lui montrant toujours, à l'horizon marin, le navire de guerre britannique et la forteresse de Douvres.

Dans sa Révolution française (1847-1853) (1), Michelet n'effleure qu’en passant l’histoire d'Angleterre. Après la description de la bataille de Valmy, il est tellement grisé par la victoire de la liberté qu’il en exagère le retentissement à l'étranger. Il écrit le chapitre « Le monde se donne à la France » : « Ne les voyez-vous pas tous (jusqu’à l’orgueilleuse Angleterre) qui font amende honorable, qui réclament comme leur meilleur progrès telles de nos lois que la France possédait en 1792 et qu'elle offrait alors généreusement à l’Europe (2) ! » On saït combien ce revirement eut peu d’ampleur et de durée en Angleterre. Le second Pitt engagea la lutte à fond avec la Révolution, restreignit les libertés britanniques et poursuivit avec acharnement les velléités démocratiques des minorités. Il leur fallut attendre quarante ans pour obtenir une réforme électorale !

(1) Frédéric Harrison range dans la même catégorie la Révolution de Michelet et celle de Carlyle : « Poems, such as the dramas of Mr. Carlyle and of Jules Michelet are magnificent works of imagination and of description » (The choice of books, éd. 1907, p. 397). C’est d’ailleurs Taine qui appelle Michelet « un Carlyle français »,

(2) Histoire de la Révolution (Œuvres complètes, t. XX, p, 260).

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