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D'ailleurs, Michelet le sent bien, et quand il revient à son Histoire de France il montre avec éloquence combien l’Angleterre du xvir' siècle a été, quoi qu'on en ait dit, peu libérale. La puissance de l'argent y a été plus forte que la constitution. « Un moteur vint, écritil, en 1863, qui emporta tout en ligne droite, d’un mouvement simple et fort. Ce fut le parti de l'argent, le tout jeune parti de la banque, auquel se réunit bien vite la haute propriété, bref un grand parti riche qui acheta, gouverna le peuple ou le jeta à la mer, je veux dire lui ouvrit le commerce du monde (1), » Une ploutocratie commerciale s'établit. Pour la banque d’Angleterre et les grandes compagnies, l’ennemi, c'était la France, le pays de Jean-Bart et de Duguay-Trouin, des hardis navigateurs qui inquiètent « les gens de Plymouth », la France qui, avec Dunkerque, menace le commerce britannique. « L’Anglais n’est pas mauvais s’il mange ; mais s’il ne mange pas, c'est un étrange dogue (2) ! » Aussi, pour assurer sa suprématie maritime, l’Angleterre poursuit sans répit l’écrasement de la France. Et, dans la préface de son seizième volume (Louis XV et Louis XVI), écrite en 1867, Michelet oppose encore l’âpreté de la haine anglaise et notre générosité insou-
ciante : « Nul fiel en cette âme de France. Tellement
baïe par l'Angleterre, elle ne la haït pas du tout. Et c’est juste au moment où l’Angleterre la ruine que la France l’'admire, s’en engoue, la copie. Et notez que, pour 1 progrès des idées, la France fait tout, l'Angleterre sien pendant soixante-dix ans. De la mort de Newton à Watt, elle est exactement stérile (loyal aveu de M. Buckle) (3).
(1) Histoire de France (Œuvres complètes, t, XIV, p. 32-34), (2) Ibid.
(3) Ibid., t. XVI, p. 13)
Aïnsi, de 1834 à 1840, Michelet fait effort pour se dépouiller des préventions de la génération de Waterloo : il cherche à juger l'Angleterre avec équité, dans un esprit de compréhensive impartialité. De 1840 à 1848, son interprétation est influencée par les événements contemporaïns, son éloignement s'explique par son attitude politique et la position qu’il a prise, avec tous les libéreux, vis-à-vis du ministère Guizot et du parti de « l’entente cordiale ». Dans la suite, jusqu'aux approches de 1870, il n’a guère l’occasion d’aborder le problème anglais que de biais, il l’éclaire obliquement d’une lumière froide et sévère. Il juge durement la politique britannique au xvmr siècle qui foule aux pieds le droit des gens et il salue avec enthousiasme la déclaration d'indépendance de l’Amérique. Les mêr-s mots reviennent toujours sous sa plume : orgueil national, égoïsme politique stérilité intellectuelle Pourquoi imiter l’Angleterre ? Nous l'avons fait au xvm® siècle, nous l'avons fait sous la monarchie de Juillet. Quel bénéfice en avons-nous tiré ?
Après la guerre de 1870, quand Michelet aborde l'Histoire du XIX* siècle, jusqu’à Waterloo, il se trouve amené, par le sujet même qui est européen, à faire à l'Angleterre une plus large place. On peut ajouter : une place plus équitable.
La pensée du vieillard devient d’ailleurs assez vacillante et n'exclut pas les contradictions. Dans l’ensemble, il a renoncé aux critiques formulées en 1834 contre le machinisme anglais, mais, plaçant côte à côte les deux facteurs essentiels de l'Histoire du XIX" siècle, la fabrique et la caserne, il constate leur récente et terrible solidarité : « Je suis né en 1798, écrit-il en 1872
dans sa préface (1). C’est le temps où M. Wait, ayant fait depuis longtemps sa découverte, la mit en œuvre dans sa manufacture (Watt et Bolton), produisant sans mesure ses ouvriers de fer, de cuivre, par lesquels l’Angleterre eut bientôt la force de 4oo millions d'hommes. Ce prodigieux monde anglais, né avkc moi, a décliné. Et ce siècle terrible, appliquant à la guerre son génie machiniste, a fait hier la victoire de la Prusse ! »
Le xix° siècle a été, selon Michelet. la lutte entre le militarisme napoléonien et l’industrialisme britannique. Mais, avec celui-ci, le méthodisme marchait de front, développant ses valeurs morales. Il ne faut pas oublier « l’école des machinistes que forma Watt et les circonstances morales qui avaient préparé de pareils ouvriers, si soigneux, attentifs à la précision, qui mirent dans ces grands moteurs la parfaite exactitude de l’horlogerie (2) ». Quant à la « machine humaine », la caserne, « l’enrégimentation », nous la devons à Napoléon, et elle est malfaisante comme lui. Car l’ennemi de l’Europe, ce n’est plus l'Angleterre, c’est l’Empire. C’est la pensée de Napoléon I" qui a fait Bismarck, c’est de son sang qu'est sorti Napoléon IIT. Deux fléaux ! Comme Victor Hugo, Michelet a souffert du second Empire et sa rancune est aussi tenace. Après avoir vu la liberté étouffée par le régime du 2 Décembre, il apprécie davantage la tradition constitutionnelle et la légalité anglaises. Après avoir douloureusement ressenti les coups portés à la France par la Prusse, la vieille inimitié de l’Angleterre lui paraît moins implacable. Et sa haïne de Napoléon I": le grand responsable de tout — est si violente, si démesurée, qu’il se sent, par réaction,
(1) Histoire du XIXe siècle, vol. I (OEuvres complètes, t. XXIV, p. 10).
(2) Ibid., vol. II (Œuvres complètes, t.XXV, p. I).
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