‹ Michelet et son tempsChapitre 45 sur 51 · A PO OEM LE PRE CET RES V · texte numérisé non relu

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plein de sympathie pour celle qu'il appelait jadis l’orgueilleuse Albion.

Ce sont ses principes, écrit-il dans la préface de son deuxième volume (1873), qui le lient avec « ce grand peuple ». « Je suis pour lui contre Philippe IT, Louis XIV et Napoléon. Contre tous ces tyrans du continent, combien a servi le détroit ! Combien je me félicitais en 1830 (1) (lorsque alors je vis l'Angleterre) que le sauvage Bonaparte eût échoué, n’eût pu faire la descente ni détruire cette ruche admirable de l’industrie humaine (2. » Nous sommes loin des déclarations de 1833 dans le Tableau de la France. Louis XIV et Napoléon, quels que soient les jugements qu'il dût porter sur eux par ailleurs, étaient alors de grands Français, parce qu'avant tout de grands ennemis de l’Angleterre. Mais Michelet a oublié. Il projette dans le passé son interprétation actuelle, il se leurre lui-même sur ses sentiments d’autrefois. Nous avons vu précédemment comment il avait jugé, en 1834, l'Angleterre industrielle, créatrice de paupérisme, et le dur mécanisme de « ce pays d’insolence et d’inégalité » !

Dans son troisième volume, publié un mois avant sa mort (janvier 1874), il fait l’éloge de la vitalité anglaise. Lui qui avait tant insisté sur la stérilité intellectuelle de l’Angleterre depuis le Romantisme, il glorifie maintenant les conquêtes du positivisme. « Qui nous eût dit que l’Angleterre, depuis Byron stérile, qui semblait confinée dans son roulis industriel, dans son formalisme anglican, s’éveillerait, d’abord par Lyell et Darwin, et tant de savants hardis émules de Lamarck et nos alliés naturels (j'ajoute ces grands penseurs philosophiques et

(1) Michelet veut dire en 1834.

(2) Histoire du XIXe siècle, vol. IT (Œuvres complètes, t,

XXV, p. 9),

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politiques, Stewart, Harrison, eic.). Ce sont eux qui commencent à combler le détroït et à former la grande alliance occidentale, en attendant ce qu’on a appelé les futurs Etats-Unis d'Europe (1) »

Michelet consacre ensuite deux pénétrants chapitres à Malthus et à Watt, montrant comment le second, en créant la prospérité, corrige la théorie pessimiste du premier. Contrairement à sa prophétie de 1834, il reconnaît que l'Angleterre a dû au machinisme une amélioration économique et sociale : « La machine augmenta tellement la fabrication par le bon marché tout nouveau qu'elle mettait en chaque industrie que des masses d'ouvriers y trouvèrent leur compte, eurent des salaires élevés..….”; beaucoup se marièrent qui, dans l’ancien système, ne l'auraient pu, seraient restés compagnons et célibataires (2).» Le prix du vêtement et des outils baissa et « le globe entier en fut renouvelé ».

Après ces deux chapitres sur Malthus et Watt, Michelet aborde la lutte de l’Europe et de Napoléon. Le livre se ferme sur l’évocation de la bataille de Waterloo. C’est une des dernières pages qu'ait écrites Michelet. On se rappelle les notes du voyage en Flandre de 1832, l’apostrophe fameuse du Tableau de la France en 1833, les cris d’impatience du voyage en Angleterre de 1834 : « Waterloo, Waterloo partout ! » Comme le ton est changé ! L'histoire. elle-même est ici modifiée. Celui qui, jadis, dans son désir de rabattre l’orgueil anglais, avait montré, tout attendri, la jeunesse inexpérimentée de nos recrues, sorties à peine du lycée et des bras de leurs

(1) Ibid., vol. III (t. XXVI, p. 8-9).

(2) Ibid., p. 126. — Sur les bienfaits de la machine, Michelet est d’ailleurs moins affirmaut dans la préface du même volume (« elle aide la guerre par des capitaux infinis, sert la tyrannie maritime, attire et dévore les races, dépeuple les campagnes », elc.), Ibid, p. 5,

mères, voici qu'il insiste sur la valeur militaire de nos soldats, « la plupart bronzés et durcis par la guerre ». Il y avait là, dit-il, « des prisonniers revenus d’Espagne, de Russie ou des pontons anglais, tout cela fort irrité, sauvage ». Il adopte la version d’un «narrateur anglais »: « Je n'avais jamais vu, dit-il, de figures si hostiles ni si âprement militaires (1). » Mais, à la tête de ces soldats, que voit-il ? Un empereur incertain, alourdi, au visage de suif, au génie sans force et au cœur sans vaillance. ÏIl avait écrit dans les notes de son voyage en Flandre (1832) : « Le courage du vainqueur d’Austerlitz n’est pas à prouver (à) », il l'appelle maintenant le « premier des fuyards ». En face de lui, il dresse la figure d’un Wellington énergique, rapide dans ses décisions les plus redoutables : « Wellington, voyant la garde embarrassée, paralysée, pour prolonger cet embarras fit un sacrifice effroyable. Il grisa un de ses plus beaux régiments de dragons et, sans bride ni mors, le lança d’en haut sur les nôtres, bien sûr que ces dragons seraient tous massacrés, mais que, par ce massacre, il obtiendrait encore quelques minutes pour l’arrivée des Prussiens (3)! » Ainsi, du côté anglais, l’héroïsme des troupes et le génie du chef ! Wellington a tout prévu, tout calculé. Napoléon, indécis, ne commença le combat qu’à onze heures. Wellington « n’accepta la bataille qu'’étant certain que les Prussiens viendraient le seconder à quatre heures de l'après-midi ». Qu'on relise le Tableau de la France : « Angleterre‘! Angleterre ! Pourquoi prenezvous pour vous toute la gloire ! » Elle ne la prend pas.

(1) Histoire du XIX° siècle, vol. III (Œuvres eomplètes, t. XXVI, p. 400).

(2) Sur les chemins detFEurope, p. 2°7.

(3) Histoire du XIX*' siècle, vol. II (Œuvres complèles, 1, XXVI, p. 402),

(ge voi MN A EE 202 MICHELET ET SON TEMPS

C'est Michelet qui, généreusement, ici la lui donne. La couronne qu'il enlève à Napoléon, il l'offre à « .… l’insolente Angleterre » !

Conclusion

Telle est l’évolution des sentiments et des idées de Michelet à l'égard de l'Angleterre. Nous: l’avons suivie fidèlement, nous attachant pour ainsi dire aux pas de ce ‘ voyageur passionné. Il nous a entraînés, de sa marche saccadée, dans une promenade irrégulière, hachée d’arrêts soudaïns, emportée par de brusques élans, à travers tout un siècle,

Voici, déjà lointaines, éclairées par l’aube du Romantisme, ses années de jeunesse que dévore la fièvre intellectuelle. Entraîné par une ïinlassable curiosité, il explore tour à tour Locke et Dugald-Stewart. La pensée écossaise le libère de Condillac, réveille ses profondes exigences idéalistes et l’aide à formuler, avant qu'il connaïsse Vico et Niebuhr, sa première conception de la philosophie de l’histoire. Walter Scott et Shakespeare peuplent son imagination de grandes scènes colorées et dramatiques. L'histoire sera pour lui synthèse et résurrection ! (1824-1825).

Puis le voici au travail. Historien de la France d’abord, c'est à la France qu'il confie la mission de secouer le joug des fatalités antiques et de délivrer le monde. Il ne peut refuser l’héroïsme à l'Angleterre, mais il la montre ployée sous le poids de l’orgueil, serrée par l’étau fatal des races et des castes (1831-1833).

Le voyage de 1834 lui explique les contrastes du pays : la prairie verte et grasse, mollement chargée de troupeaux ; l'usine noire el haletante, crépitant du bruit des machines ; l'Angleterre rurale et l’Angleterre industrielle, l’une nécessaire à l’autre, nourrissant, fortifiant

l’autre ; et c’est ici que se dessine une théorie de l'alimentation qu'on retrouvera dans ses ouvrages ulté- ) rieurs. Mais il est aussi frappé par le contraste entre la richesse des grands patrons et la misère des ouvriers, par la disparition des petits fabricants et de la classe moyenne, par les difficultés économiques et sociales que traverse le pays. Aussi l'Angleterre devra-t-elle, selon lui, se lancer dans une politique d'expansion économique mondiale qui trouvera un jour ses limites et engendrera pour elle une crise redoutable. Prophétie à laquelle le xrx° siècle a donné un démenti, mais que le xx° pourrait bien confirmer !

} Après son voyage, Michelet se consacre à l’histoire de la guerre de Cent ans. C’est alors, dès 1839, qu'il : développe avec ampleur une idée qui se trouvait déjà exprimée dans le Tableau de la France et dans le ” Voyage : celle de la rivalité féconde, nécessaire entre les deux grands peuples, rivalité qui a créé notre conscience nationale. On sent qu'il s’apaise à décrire ce majestueux balancement, ce mouvement alternant d'actions et de réactions. Son équité est moins impatiente, son impartialité moins tendue, moins sourdement frémissante, Mais voici le traité de Londres, l’humiliation de 1840, et Michelet se retrouve le vaincu de 18:15, le visiteur du champ de bataille de Waterloo de

Heureusement, c’est vers cette époque qu'il entre en relations avec des Anglais éminents comme Stuart Mill, G. H. Lewes, Matthew Arnold, qui font connaître son œuvre en Angleterre, lui rendent justice et professent pour lui une admiration mêlée de sympathie. Au contact de leur pensée, il apprécie mieux le mouvement des esprits outre-Manche et révise son dur jugement sur la stérilité intellectuelle de l’Angleterre, Il avait eu tort

de dire que ce grand pays n'avait rien produit depuis

Byron et Walter Scott. Le Romantisme, certes, était fini, mais une génération nouvelle se levait, positive et ardente, libérale comme lui, où il allait trouvér des amis. Un écrivain comme Frédéric Harrison fut, en 1870, le meilleur allié de sa pensée et de son action. Quand il écrit, après la guerre, son Histoire du XIX® siècle, il se rapproche encore plus manifestement de l’Angleterre. M. G. Monod écrit que peu à peu « la vie «et l’histoire lui ont fait mieux comprendre le génie anglais et mieux juger l'avenir de cette grande nation (1) ». C'est vrai, et je ne veux pas diminuer la clairvoyance et la pénétration de Michelet. S'il s’est dégagé de préjugés hostiles à l’Angleterre, c’est assurément parce qu'il a étudié de plus près son histoire et sa destinée. Mais quand il s’agit de lui, il faut toujours tenir compte de sa sensibilité et des passions qui la hérissent. Lui qui ressuscite si admirablement le passé, il est incapable de s’y confiner et d'y vivre. De ce monde qu'il a fait renaître, il sort, à chaque instant, d’un bond, pour épier l’horizon politique, descendre dans la rue et se mêler aux agitations du jour. Longtemps, son amour de la France, né de la « grande pitié » de Waterloo, commande tous ses jugements : voilà pourquoi il déteste l’Angleterre qui nous a battus en 1815 et humiliés en 1840. Mais son amour de la liberté et sa haine du despotisme parlent plus haut encore dans sa vieillesse opprimée. Il rejette sur Napoléon I‘ toute la rancune que lui inspire le second Empire, il s’écarte de l'Allemagne inféodée à la Prusse bismarckienne et spoliatrice de notre Alsace, et voilà comment,

par contraste, il se sent, peu à peu, plus indulgent pour

l’Angleterre. Il éprouve moins d’antipathie pour la machine et la féodalité industrielle que pour la caserne

(1) Op. ci, vol. I, p. 333,

et la tyrannie militaire. On s'explique mieux ce qu'il aime ou ce qu'il supporte, quand on sait ce qu'il hait et .ce qu'il méprise. La France, pour être elle-même, doit rester le pays de la liberté. C’est vers la liberté qu’elle va, dans sa marche pathétique à travers les vicissitudes de l’histoire. L’Angleterre aussi est en route : « Hier la grande rivale nous enseigna la liberté; demain la France reconnaissante lui apprendra l’égalité. » Admirable émulation, dit Michelet, noble course des deux nations vers le progrès, puissent-elles entraîner le monde !

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