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CHAPITRE III

Les deux voyages

Michelet est allé deux fois en Hollande, en 1837 et 1847. Sa seconde femme a édité, comme je l'ai dit, après sa mort, ses récits de voyage dans le volume : Sur les Chémins de l’Europe (1893), et c'est là en apparence qu'il faut rechercher le compte rendu de son séjour dans les Pays-Bas.

En réalité le récit publié par Madame Michelet prend avec le journal manuscrit de son mari les plus grandes libertés, et c’est beaucoup plus un arrangement littéraire qu’une reproduction fidèle. M. Gabriel Monod a fait jadis la critique du voyage en Belgique, tel qu'il a paru dans les Chemins dé l’Europe (2). Il a montré que cet itinéraire est aussi artificiel que possible et se décompose, en fait, en six voyages successifs. Madame Michelet a fabriqué ce récit en mêlant des notes de 1832 sur

(1) Cette étude a paru dans la revue hollandaise : Neophilologus, avril 1925.

(2) Mélanges Wilmotte, Champion 1909,

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Waterloo, des impressions de 1837 ou de 1840 sur Anvers et Bruxelles. Ces pages, toujours intéressantes par leur chatoiement, sont sans valeur pour le biographe, car le caractère spécial de chaque voyage a disparu. Il nous est impossible de retrouver sa physionomie propre, ses préoccupations dominantes et les étapes de l’évolution de Michelet se dissimulent sous l’uniformité élégante et féminine d’un récit trop littéraire. Il n’est pas malaisé de prouver que les cinq chapitres consacrés à la Hollande, dans les Chemins de l’Europe, sont arrangés de la même façon.

Voici, à en croire le volume imprimé par Madame Michelet, l'itinéraire de l'historien dans les Pays-Bas. I. Première étape. Bréda, Rotterdam. — II. La Haye. Jean de Witt, Guillaume III. — III. Leyde. Ce qu'est

! aujourd’hui la Hollande. — IV. Amsterdam. Le Musée, Les de Witt. — V. Souvenirs du passé. Utrecht. Rentrée

en France.

Mais, on l’a remarqué plus haut, cette disposition soulève déjà une première objection : Michelet à fait

deux voyages en Hollande, l’un en 1837 qui s’acheva

effectivement par Utrecht et Bréda, l’autre en 1847 qu'il termina par Arnhem, Cologne et les pays rhénans. Pour écrire ce récit, Madame Michelet s’est servie de longues lettres de son mari à Madame Angelet, gouvernante des princesses royales, lettres aujourd’hui disparues, de

quelques courts billets à Pauline, sa première femme,

de son journal de voyage de 1837 et de celui de 1847. Or ces deux voyages ont un caractère très différent. Pendant le premier, Michelet s'intéresse surtout au passé ; dans le second, il cherche plus à comprendre le présent. En 1837, il est venu en Hollande avec la mission de rechercher les papiers du Cardinal de Granvelle qu'il croyait à la Haye et d'explorer surtout les archives et les bibliothèques. Il profite de son voyage pour

recueillir les coutumes antiques de la Frise et ramasser des documents pour son volume sur les Origines du droit. Il passe donc ses journées à fouiller les cités des livres et à parcourir les musées. Il va consulter des collègues et des savants : M. Groen van Prinsterer l’historien et secrétaire du Roi qu'il avait reçu à Paris et à qui il avait fait les honneurs des Archives Nationales ; M. Holtrop, bibliothécaire de la ville de la Haye ; M. de Jonghe, conservateur des médailles ; l’éminent homme d'Etat Thorbecke. A Leyde, Madame Michelet prétend qu'il trouva l'Université « veuve de professeurs ». Ce n'est pas exact. Il vit M. Tydeman, M. Hazenberg et visita la bibliothèque avec M. Bergman.

En 1847, au contraire, l’histoire le retient moins que l'actualité. Il à l’esprit hanté par le problème politique et religieux. Il interroge M. Ad. van Beevervoorde, l’auteur d’Asmodée, ardent républicain qui voudrait voir la Hollande unie à la France, discute avec Thorbecke qui ne cache pas ses sympathies pour la Belgique. Michelet est inquiet, tracassé par les problèmes économiques qu'il n’arrive pas à maîtriser, Que penser de la séparation de la Belgique et de la Hollande ? Son journal reflète ses préoccupations. C’est l'Angleterre, dit-il, qui, pratiquant la vieille maxime : Diviser pour régner, est au fond responsable de la séparation, et qui s’en réjouit sourdement. Mais la Belgique séparée, n'est-ce pas l'avantage de l'Eglise ? et il voit déjà en imagination tout un peuple tombé aux mains des prêtres. Quant à la Hollande protestante, que va-t-elle devenir ? Les uns, dit-il, regardent vers la Belgique, c’est-à-dire l'Eglise ; les autres vers la France, c’est-à-dire vers la Révolution ; mais la maison de Nassau et son roi enrichi, Guillaume II, regardent vers l'Allemagne et mettent des droits prohibitifs sur les livres venus de France. D'ailleurs le matérialisme envahit la Hollande. Elle a long-.

temps résisté à l'esprit de sa banque, et c’est un « peuple remarquable » qui a « bien mérité du genre humain ». Mais maintenant la grande tradition idéaliste est :rompue : «la partie héroïque, non ventrue, de ce peuple ne se souvient pas de Ruyter ! »

Il va sans dire que Madame Michelet, cherchant surtout à composer un récit agréable et coloré, a fait moins d'emprunts au second qu’au premier voyage. Je signale cependant quelques considérations sur l'Allemagne, sur la construction du bateau hollandais, sur la population de Saardam qui viennent du journal de 1847. Mais en général M” Michelet a surtout utilisé les lettres à Pauline et les notes de 1837.

Scènes et Paysages

Ces notes sont forcément très rapides et assez négligées. Michelet est surmené et veut faire et voir trop de choses à la fois. « Depuis que je suis entré en Hollande, j'ai tout à regarder, tout à écrire. Je suis épuisé de fatigue » (lettre inédite à Pauline, Amsterdam, 12 juillet 1837). « Des manuscrits, des archives, un musée incomparable, la mer, les digues, voilà bien des choses pour trois jours » (Ibid. La Haye, 7 juillet). « Le. musée, les archives et la bibliothèque m'ont pris beaucoup de temps ; j'ai voulu encore parcourir quelques brochures qui donnent idée de l’état dela Hollande, enfin les deux volumes que je t'ai écrits hier et avant-hier (1) m'ont pris deux matinées. Hier encore il a fallu voir la mer, les digues qui protègent le pays. Le soir, j'écris tout ce que j'ai vu dans le jour. Avoïr fait tout cela en deux

. (1) Lettres destinées à Madame Angelet,

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jours et demi, c'est n'avoir pas perdu de temps » (/bid. La Haye, 9 juillet).

Ainsi il vit dans la fièvre, comme toujours (1), et son journal s’en ressent. C’est un griffonnage, une notation précipitée, haletante, qui n’est pas écrite pour la publication, mais qui intéresse le biographe. M” Michelet a eu tort de vouloir en faire un ouvrage, car cela l’a obligée, comme d'habitude, à y pratiquer des coupures, à y ménager des transitions, à y introduire des additions, à l’amalgamer avec les lettres. Voici un exemple : on verra ce que M” Michelet tire d’une lettre à Pauline. Le voyageur écrit (La Haye, 9 juillet) : « J'ai été ce matin au service protestant et j'ai vu le roi, un gros homme d’une figure assez grossière, déjà courbé et chancelant. Cet homme de plus de 60 ans se lève à quatre heures «et veut tout faire par lui-même. Il a l'air soucieux et sévère. Mais il est vraiment Hollandais. Sauf l’'énormité des taxes, il serait adoré. Il reçoit tout le monde, lit toutes les pétitions. A la porte de l’église, il en reçut plusieurs. Il s’en alla chez lui, à pied, avec un aide de camp. » M" Michelet, trouvant cette lettre, se reporte au journal de voyage du même jour, triture les deux descriptions de la même scène, et elle écrit sans hésiter : « Il est arrivé à pied, comme un simple mortel, accompagné de deux aides de camp, » alors que Michelet, dans son Journal, le fait sans doute repartir à pied, mais arriver en voiture. Et elle continue : « Figure béate à la Wellington, il se montre fort attentif. Pendant la prière, il s’humilie, se prosterne si bas qu'on ne le voit plus. Parfois le sermon l’attendrit au point de le faire pleurer. Le service fini, il s'en retourne comme il est venu, modestement. Quoique gros, gras et

(1) Michelet resta en Hollande du 5 au 14 juillet 1837. Dix ans plus tard, c'est encore à la même époque qu'il y revinl (4-13 juillet 1847).

MICHELET ET LA HOLLANDE 211 court, il marche vite, mais en chancelant. Comme il s'arrête fréquemment pour respirer, je puis le voir bien en face. Le visage est peu distingué, soucieux, colérique : il se commande pourtant et reçoit, sans trop d'humeur, une pluie de pétitions. » (Sur les Chemins de

l'Europe, pp. 331-332.) Veut-on d’autres

exemples,

LE plus caractéristiques

encore, d’arrangement libre?

La mer à Scheueningue

Manuscrit.

M. Groen van Prinsterer vient me prendre en voiture pour me mener à Scheveling (sic) (1). Dunes ; on y plante une herbe pour fixer le sable. Bel établissement de bains. La mer formait deux ou trois longues lignes d’écume blanche ; elle brisait à grand bruit. Froide mer du Nord plus que les mers d'Irlande. C'était selon le mot frison le féroce océan qui demande sa proie. Féroce ? Non, mais terrible, impitoyable, qui jetterait volontiers une nappe immense par dessus la Hollande. Cependant le péril est ici moins visible que sur les bords de l’Escaut. Belle devise sur les triples florins de Zélande de 1669 : Luctor et emergo. Celle d'Orange :

Je maintiendrai. Florin de

(1) Le 8 juillet 1837.

Texte publié (2).

Je suis allé la voir, cette mer du Nord qui a tant occupé Jean de Witt. Elle gronde tout près, à Scheveningue. On est parvenu à se mettre en partie à l’abri, en fixant les dunes mouvantes au moyen d’une herbe insignifiante, une sorte de chiendent qui, traçant en dessous, emprisonne le sable dans l’inextricable réseau de ses racines enchevétrées. Malgré le calme de cette belle après-midi d'été, le flot courait au rivage en longues vagues crêtées d'’écume blanche et brisait à grand bruit. C'était, suivant le mot frison, le féroce océan qui réclame sa proie. Féroce ?

non, mais irrésistiblement poussé par les grands courants polaires, battu des tempêtes du nord, électrisé sur

(2?) Sur les Chemins de l'Europe, p. 336-338.

v719: Hac nitimur (le chapeau de liberté et la lance), hanc tuemur (les tables de la loi). La figure calme de mon guide ne gâtait rien au tableau. Cet homme si pur de cœur et si ferme de caractère, me semblait la plus noble image de l’homme de Hollande en face de la nature, noble et simple en même temps. Cette tête virginale, pâlie et amaïgrie par les combats intérieurs, eût été héroïque à une autre

époque.

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sa route de remous terribles, il arrive là, armé d’une force incalculable. Et voilà qu'une barrière infranchissable, tout à coup, l’arrête, lui dit : « Tu n'’iras pas plus loin. » On conçoit ses fureurs, ses réclamations, car il faut qu'il recule, qu'il fuie en arrière ou se combatte sur place, flot contre flot, qu'il s'écrase de sa masse accumulée et se naufrage lui-même.

Ruysdaël a donné cette scène de démence dans sa marine aux eaux Trousses, écumantes, démontées, dans l'Estacade que possède notre musée du Louvre.

Dans cette molle soirée où toute la nature était au repos, je ne sentais pas moins, même à distance, la menace et la lourdeur écrasante de cette mer de plomb.

Anxieux, je regardais à mes pieds la basse, la faible digue et, à l’horizon, cette montagne d’eau qui avait pris une voix, qui bhurlait par des milliers de gueules écumantes et semblait prête à jeter par-dessus l'obstacle

qui l'arrêtait, une seconde

mer d'Harkem.

La figure cälme de mon guide ne gâtait rien à ce tableau. [Suit reproduction intégrale du manuscrit.]

On saisit sur le vif la façon dont procède M” Michelet. Elle éprouve le besoin de coordonner, de.relier les notes

à la fois elliptiques et larges du journal. Il faut qu’elle . explique, qu’elle nous dise quelle sorte d'herbe on emploie pour fixer la dune, au risque de nuire à la grandeur de la vision. Michelet écrit : « La mer formait deux ou trois longues lignes d’écume blanche, elle brisait à grand bruit. » Cela nous suffit. C’est toute la Hollande. Pourquoi cette dramatisation oratoire du tableau? Et l’Estacade n’y ajoute rien. Par contre, combien évocatrice est la petite note sur les florins ! Ici c’est toute l'Histoire du pays qui nous apparaît au-dessus de l'horizon marin. Ces deux lignes supprimées par M” Michelet — qui sans doute n’a compris qu’à moitié les devises latines — nous révèlent le travail inconscient qui se fait dans l'esprit de l'écrivain ! Michelet a vu Scheveningue le matin et il a pris le thé, le soir, avec M. de Jonghe, le conservateur des médailles. Dès lors, quand :l griffonne, en rentrant, son journal, le détail symbolique recueilli auprès du numismate prend instantanément sa valeur dans sa pensée, s’aligne au-dessous des vagues illimitées, se fond avec sa vision personnelle de la mer, et ceci nous explique tout un aspect de l'interprétation historique de Michelet et, rétrospectivement, plus d’un trait de son fameux Tableau de la France.

La page suivante inspife des réflexions analogues :

Les populations de la Frise

Manuscrit.

Beauté du costume barbare, plaques d’or s’harmonisant aux cheveux blonds ; douceur et excellence de la femme. Elles sont souvent un peu hommasses, larges

Texte publié.

La Frise conserve encore la beauté du costume barbare ; sur le front des femmes brille la plaque d'or s’harmonisant si bien à la doute chaleur des cheveux

des épaules et du dos. Il faut les voir sur les bateaux, étendant le linge, soignant les enfants, dirigeant méme le gouvernail. Je comprends bien maintenant le gros bateau rond hollandais si bien ponté. C’est l’arche de Noé qui doit contenir toute une famille, hommes, femmes, enfants, animaux.

Le bateau est ‘une maison, lavée continuellement, comme s’il n'était pas assez humide. Le Hollandais vivivant sur l’eau, dans une perpétuelle migration, s’y fait une terre à lui. Peu lui importe d’arriver vite pourvu qu’il ne compromette pas le petit monde (1) ...Ne nous mioquons pas ; les lavages perpétuels, les plantations d’arbres que l’on croirait moins propres à un tel climat, sont bien entendus.

Les unes et Jes autres purifient. C’est moins . l’humidité qui nuit que la décomposition à laquelle elle donne lieu. Les canaux nuisent seuls, mais qu'y faire ? — Ils fument, boivent, etc. La lutte finie contre l’Espagne, contre la nature, leur matérialisme nature] les a endormis. Descartes et Spinoza, deux étrangers, expriment assez la lutte et l’absorption.

blonds. C’est ici que l'on touche du doigt la différence entre le passé et le présent. Jadis, pour les marins, la lutte tenait lieu d'idée. La lutte contre l'étranger et contre la nature étant finie, le matérialisme a prévalu chez le peuple et l’a endormi. Les marins, une fois descendus sur terre ferme, semblent avoir perdu toute activité. Ils passent leur journée dans les estaminets, à boire et à jouer aux cartes. Mieux vaut pénétrer dans l’intérieur de ces barques hollandaises qui attendent le moment du départ.

Vous êtes saisi d’admiration.

Pendant que l’homme se repose, la femme du marin prend à son compte tout le travail. Au premier abord vous lui trouverez les épaules trop larges et l’allure trop virile. Mais voyez-la dans l’action et dans son élément, sur son bateau, lavant le pont, étendant le linge, soignant les enfants, les bê-

- tes, dirigeant au besoin le

gouvernail ; alors cette force des bras, des épaules, vous la comprendrez et vous l’admirerez. [Suit un passage, emprunté au journal de 1847, sur le bateau hollandais.] On s’est beaucoup mo-

(1) Cf. la description du foyer hollandais et de la barque hollandaise dans le récit de la guerre de Louis XIV contre la Hollande en 1672 (Histoire de France).

qué de ces perpétuels lavages sous un ciel si prodigue de lourdes pluies, de brouillards intenses. Cela est d’un grand bon sens. Les lavages quotidiens sont commandés par la prudence. La pluie n’est point malsaine ; elle purifie l'air en entraînant dans sa chute les principes délétères dont il est peutêtre chargé. Lavez, lavez donc à grande eau, ménagères infatigables, lavez vos vestibules de marbre et de mosaïque, etc., etc... (x).

Les « principes délétères » sont aussi désobligeants ici que le « chiendent » dans la marine de Scheveningue, et ce n’est pas l’apostrophe finale et gratuite aux « ménagères infatigables » qui nous réconcilie avec les procédés de M“ Michelet. Elle a inversé complètement l’ordre du passage, y a glissé çà et là des transitions, voire un fragment du journal de 1847, a enlevé au morceau sa pointe (Descartes et Spinoza) et a atténué la fermeté de ses contours,

ITT

La peinture hollandaise

Elle semble avoir montré plus de retenue dans les retouches qu'elle a apportées aux impressions de musées. Les pages sur Rembrandt qui se trouvent dans Les Chemins de l’Europe (2) sont, à tout prendre, plus fidèles que les descriptions de mœurs ou de nature, Le

(1) Sur les Chemins de l'Europe, p. 362-365.

(2) Ibid., p. 373-375.

ui rh f F4 sers LVates R 216 MICHELET ET SON. TEMPS

bourreau dans la Décapitation de Saint Jean reste saisissant, « véritable cuisinier de meurtre, en tablier de cuir, le couperet à la main, les bras maigres, la figure d’un bas artisan... le masque de cuir rougeâtre, rien d’humain », et il est difficile d'oublier la tête du décapité : « la: plus belle et la plus éloquente ! On entend encore des mots errer sur cette bouche. La mort n’a aucune prise sur une telle nature. Lui est le vivant. Eux, ses assassins, ce sont les morts, la jeune fille elle-même avec sa plume jaunâtre ». Et Michelet d’opposer le. bourreau et le saint, le réel et l’idéal chez Rembrandt. Voici son texte original : « L'idéal et le réel, Rembrandt a tout mis dans l’incomparable gravure du Christ guérissant les malades. Là on voit, mieux que dans le coup de théâtre de Lazare, que le grand artiste avait une âme, la plus vaste et la plus profonde, tout pris à part est d’une réalité souffrante, l’ensemble converge en un sentiment. Dans le Christ (de face) viennent rayonner toutes. ces misères. Il reflète la consolation. Le groupe de l’aveugle amené par sa femme, et une femme malade, aux yeux mourants, étendue sur le devant du tableau, attirent surtout l'attention. »

D'ailleurs, le musée de peinture d'Amsterdam est surtout pour Michelet (et 1l fallait s’y attendre) une précieuse mine de documentation historique. « Je n’en parlerai pas, dit-il quelque part dans son manuscrit, sous le rapport de l’art », et c’est ce qui explique la brièveté du commentaire consacré à la Ronde de nuit et à « ses effets fantastiques de clair-obscur » : « La petite fille en jaune, toute petite, est là comme une fée, là fée de la Hollande. » Mais « sous le rapport national, ajoute Michelet, rien de plus important que ce musée » et'il prend des notes sur les portraits historiques, Guillaume le Taciturne, Ruyter, Tromp, Grotius enfant. « Dans cet enfant, cheveux divisés sur le. front, l'harmonie et la

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dignité du Droit de la paix et de la guerre. Deux grands types, le gros homme brun, tel que Ruyter. Tromp (avec plus de douceur), Kortenaar, la figure blonde et longue des Nassau, non moins énergique, mais fine et pensive ». Aussi. quelle joie pour l'historien que de contempler le Repas des officiers de Van der Helst ! « L'’admirable Van der Helst nous fait assister à un repas d'officiers de la garde civique, en commémoration de la paix de Munster et présente la réconciliation de ces deux types. À droite du spectateur, un gros Hollandais, brun, l’air brave et ouvert, écharpe bleue, serre de sa grosse main la main blanche d’un homme blond, plus distingué, un cavalier, comme ses éperons l’indiquent et tout vêtu d'orange. Douteux associé ! Au même coin, un homme debout, en jaune et fièrement campé sur ses grosses fortes jambes, ne regarde que sa pensée ! Inso: lence des 1648. Au centre, un gros homme noir, avec écharpe bleue comme l’autre, est bravement, fièrement assis, le drapeau dans les bras » (Journal manuscrit). Pour Michelet, avant tout curieux d’âmes, la peinture hollandaise qui a poussé si loin l’art du portrait, est d’un inépuisable intérêt, Et ce ne sont pas seulement les grands maîtres qui l’attirent, ceux qu'il voit à la collection Van Stolk ou à la collection royale. À la biblio-

. thèque: de Leyde, le voici en arrêt, en contemplation,

devant la galerie des anciens professeurs. « César Scahger, figure pointue, spirituelle, risible, esprit dur, mais beaucoup de finesse (acumen) ; Perizonius, malgré sa majestueuse perruque à la Louis XIV, l’air hardi, paradoxal, chicaneur, Jean Second, peau noire, barbe noire, longue jaune figure, point du tout hollandaise, la pas: : sion: même ; Grotius, petite barbe rousse, belle et intelligente tête, douceur et étendue ; Saumaise, Juste Lipse, Casaubon moins remarquables ; Wyttenbach, figure ronde, molle et fade... » et d’autres encore, la « bonne

grosse figure de Boerhave, Arminius, tête ronde et vulgaire, ’s Gravesande, épais et cependant l’air fin, le regard pénétrant, Hemsterhuis « belle tête longue, maigre, fine, douce, réfléchie, charme moral », Voet, à la fois « pâle, mou et passionné, l’envie même ». Ainsi Michelet s’enfonce avec tous ces personnages dans les siècles passés, les poursuivant de som regard avide, étrangement épris de leur humanité. Il traverse, en courant, les musées et les bibliothèques de Hollande, mais c'est assez pour qu'il en sorte, plein de fièvre et de joie secrète, véritable voleur d’âmes.

Les citations relatives à la peinture hollandaise que je viens de donner ici sont empruntées au Journal manuscrit de 1837, mais il est juste de reconnaître que Madame Michelet a peu transformé ces passages dans le livre : Sur les Chemins de l’Europe. Elle s’est contentée de grouper les impressions de musées, coupées en deux fragments par la visite du palais royal d’Amsterdam. Quiconque aurait la curiosité de comparer les passages reproduits plus haut sur Rembrandt et Van der Helst aux pages du volume publié, pourrait surtout constater des modifications de détail, changements d’épithètes, suppression de répétitions et de négligences, phrases un peu plus arrondies et plus vernissées, etc. Madame Michelet n’ayvait pas vu les tableaux dont parlait son mari (elle ne l’épousa qu’en 1849 et fit cette année là son premier voyage avec lui en Belgique) et elle était forcément soumise à tune certaine réserve dans cette description des musées. Limitée par le sujet même, elle ne pouvait donner ici libre cours à son imagination et s’abandonner aux développements oratoires, aux amplifications littéraires qu’elle déroulait avec plaisir dans le cadre plus souple et indéfiniment extensible du paysage ou du tableau de mœurs. Elle a dû mettre un

frein à son éloquence.

Mais si elle n’a pas péché par excès, elle a péché sou-

. vent par omission, et ceci n’est pas moins caractéristi-

que de sa manière. Il y a des passages du journal de son mari qu'elle trouvait trop lestes et trop réalistes. Elle les supprima sans sourciller. Elle apportaït dans sa tâche un esprit de pudibonderie un peu fade. Les plus pimpantes descriptions la choquent et disparaissent vivement sous ses ratures. Tous les traits un peu poussés, toutes les notes un peu crues que la vivacité sensuelle de Michelet jetait, par ci par là, sur ses feuillets, sont effacés avec soin. Par exemple, voici une peinture sacrifiée par elle de la Maison du bois (Het Huis ten Bosch) de la Haye: « Maison royale où le roi ne va jamais. Il a bien raison. Portraits nombreux des Nassau. Force princesses qui montrent le bout de leurs seins. Grande salle peinte par Rubens, Jordaëns, etc., en réjouissance de la paix. Le grand tableau (Le triomphe) est de Jordaëns. Ivresse, femmes dont les yeux errent, les chairs flottent, vrai génie de bacchanales. Le Rubens est une Vénus qui vient d'obtenir les armes de Vulcain. Elle est assise en reine, toute nue ; ses nymphes prennent les armes à côté et au-dessus d'elle ; l’une, pour les prendre, passe entre ses cuisses. etc. » Du Musée de la Haye, Madame Michelet fait également disparaître quelques Rubens trop suggestifs. Voici Vénus et Adonis : « Vénus rétient Adonis ; de crainte qu’on ne comprenne pas ce corps de jeune femme pantelant d’ardeur, il (le peintre) met, derrière, deux cygnes tordant leurs cols et mêlant leurs becs, et devant, l’amour qui met la main à la cuisse du jeune homme. » A côté « la première femme de Rubens (1). Peau un peu rouge, yeux un peu rouges. La luxure elle-même. La deuxième femme, grande toilette, grand éclat, blonde, triomphante, beauté

(1) Aujourd’hui au Musée du Mauritshuis, ces deux portraits des femmes de Rubens sont placés côte à côte.

calme » (Journal inédit, 7 juillet). Dans les notations sur la galerie Van Stolk (id. 9 juillet), Madame Michelet biffe ce que son mari nous dit de deux grandes études de Rembrandt, « la Virginité » et « l'Amour » ; là où, dépeignant « La mise au lit de la mariée » de Metzu, il écrit : « on dirait une jeune veuve à son assurance », elle transpose, atténue ; et d’un terme plus voilé, met : « à son aisance ». Des deux Terburg, l’un « Femme qui lit », l’autre « Femme qui écrit », elle ne fait plus qu’un seul. « Jeune femme qui écrit pendant que sa compagne savoure doucement une tasse de thé ». Plus loin, la visite du Musée d'Amsterdam subit des mutilations analogues, Une implacable censure supprime le passage qui oppose au feu intérieur et sourdement rayonnant de Rembrandt la large sensualité de Jordaëns. « Le Dieu Pan avec ses flûtes, jeune, rouge, lubrique, par Jordaëns, vous regarde effrontément. Une petite chèvre lui met familièrement la patte sur la cuisse, comme sur quelqu'un de son espèce. La vraie inspiration sensuelle de l’école belge est là, exprimée crûment et non hypocritement comme en face dans « Da jeune femme allaitant son père en prison » par Rubens. Cette piété filiale romaine n’a d’autre but que de montrer un très beau sein de femme. Voilà pourquoi l'Ecole flamande se vend maintenant si cher (sensualité et amour du réel) » (Journal inédit, 12 juillet).

Ces exemples suffisent. Madame Michelet à couvert un nombre appréciable de cuisses et de seins, elle a émasculé un journal plein de fougue et de rudesse, collé des feuilles de vigne partout où elle le pouvait. D'un voyage qui est avant lout un voyage d’érudition, mais où l’art et la couleur revendiquent légitimement leur part, elle fait un voyage de tourisme, mais de tourisme sage. Ses exécutions sont aussi caractéristiques que ses arrangements. De la dignité avant tout ! Michelet est

MICHELET ET LA HOLLANDE 221 membre de l’Institut et elle ne veut pas qu'on l’oublie. Que la cause soit entendue ! Madame Michelet a sauvé . Michelet de l'abandon et de la solitude déprimante ; elle | l'a soustrait aux tentations du veuvage et du démon de , l'après-midi, elle lui a apporté un encouragement constant, une inspiration fréquente ; elle a provoqué dans sa vie et dans son œuvre une véritable renaissance, et c’est assez après tout pour que nous lui sachions gré de son influence. Mais la vérité a des droits et les travaux publiés ici n’ont que la vérité en vue. Nous ne pouvons comprendre l'Histoire de France, si nous ne connaissons pas l’homme qui l’a écrite, sentie, vécue. Il ne s’agit pas d'admirer ou de condamner cette œuvre, de haut, au nom d’une formule ; il faut la pénétrer, la soulever, l’éclairer, comme je le disais ailleurs, presque par : le dessous. À ceux d’ailleurs qui, comme moi, ont feuil- -leté ses papiers, déchiffré sa grosse écriture véhémente, senti battre son cœur ardent, il n’en apparaît pas diminué.

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