CHAPITRE IV
Je n'ai pas l'intention de revenir ici sur la question des relations intellectuelles de Michelet avec l’Allemagne. Etudiée par Gabriel Monod avec indulgence, par M. Louis Reynaud avec sévérité (2), elle a été, en tous cas, éclairée sous ses aspects essentiels, et elle est aujourd'hui bien connue.
On sait ce que Michelet doit à un historien comme Niebuhr, à un philologue comme Creuzer ou Jacob Grimm. La philosophie de l’histoire qu’il expose dans son Introduction à l'Histoire Universelle (1831), sa théorie des Origines du droit français (1837), son interprétation de la Réforme (1855) et jusqu’à sa pédagogie (Nos Fils, 1870) attestent le retentissement profond qu’eurent, d’un bout à l’autre de son œuvre, ses premières études germaniques. S'il n’est allé que deux foïs en Allemagne, en 1828 et en 1842, on peut dire que sa pensée s’y est commodément installée, s’y est longtemps sentie heureuse et tout-à-fait à l’aise. |
(1) Cette étude a paru dans le Mercure de France.
(2) Cf. Monod ,; Michelet et l'Allemagne, Revue germanique, 1905. — La vie et la pensée de Jules Michelet. L. Reynaud : L'influence allemande en France au XVIII et
au XIXe siècle, Paris, Hachette, 1922,
Moins clairvoyant que son ami Edgar Quinet, il appelle de ses vœux l'unité allemande, dans l'espoir qu’elle se réalisera par la liberté et la révolution. Comme Victor Hugo et les libéraux de son temps, il est hostile à la Russie qui symbolise l’Asie, le despotisme, la barbarie, méfiant à l'égard de l’Angleterre qui personnifie l’esprit de lucre, de rapacité et de conquête, maïs l’Allemagne est pour lui le pays des idées et de l'idéal. En 1848, passant devant la Madeleine où sont suspendus les étendards des jeunes révolutions européennes, il salue « le grand drapeau de sa chère Allemagne, noir, rouge et or, le saint drapeau de Luther, Kant, Fichte, Schiller, Beethoven ». En 1866, au moment de Sadowa, peu s’en faut qu'il ne s’attendrisse en racontant qu’à Berlin les ministres prussiens lisent, en même temps que les dépéches de la guerre, Thucydide dans l'original. L’Allemagne des livres lui cache l’Allemagne des réalités.
A la veille de la guerre de 1870
Cependant, quand Bismarck se fut assuré l’alliance de la Russie et eut signé avec l’Autriche la paix de Prague, quand, non content d’avoir isolé la France, il n’hésita pas à la braver et à la provoquer, en 1867, dans l’affaire du Luxembourg, Michelet commença à s’inquiéter, et je trouve un écho de son trouble et de son incertitude dans cette lettre inédite que lui adresse Augustin Thierry, le 3 mars 1867 (1).
(1) Cf. une autre lettre d'Augustin Thierry, p. 34.
LL | sx où ee CP RTE ES LD lan 4 PA t er
LP: Je ne suis pas moins de votre avis sur l'Allemagne. Elle est pour moi un terrible problème. Je ne peux pas prendre mon parti de voir le Rhin enfermé dans l’Empire allemand et n'être pas tout au moins neutralisé; et d’une autre part, je crains extrêmement la guerre avec l’Allemagne, parce que je vois trop bien.ce que ferait l'ennemi de l'Europe pendant que le Welche et le Teutsch s’entremangeraient. Si les Allemands avaient assez de bon sens pour comprendre qu'il y a une famille européenne et un intérêt européen, on s’arrangerait! Le salut de l’Europe est à ce prix. Arriveront-ils à le comprendre ! Terrible point d’interrogation ?.…..
Jusqu'à la veille même de la guerre, Michelet ne voulut pas croire aux sourdes machinations allemandes. Avec tant de républicains généreux et idéalistes, il réservait peut-être trop exclusivement pour l'Empire une hostilité, une méfiance que les événements justifiaient d’ailleurs.
En mai 1870, il avait bien vu les dangereuses conclusions que l’on pouvait tirer du plébiscite. Derrière la question des libertés publiques se posait la question de la guerre. Lorsque le peuple français eut témoigné son loyalisme, eut affirmé sa foi dans la dynastie impériale, le ministre des Affaires étrangères, Daru, partisan de la paix et d’une politique prudente dans l’affaire d’Espagne, n'eut plus qu’à se retirer. L'arrivée au pouvoir du duc de Gramont, inféodé à la politique de prestige et de panache, augmenta l'émotion de Michelet.
Le 6 juillet, interpellé par Cochery, député de la gauche, le duc de Gramont déclara à la tribune :
Nous ne souffrirons pas qu’une puissance voisine, en plaçant un de ses princes sur ’e trône de Charles-Quint, puisse déranger à notre détriment l’équilibre actuel des forces en Europe et mettre en péril les intérêts et l'honneur de la France.
De plus en plus inquiet, Michelet écrivit à Pau] Meurice, directeur du Rappel, la lettre suivante :
10 juillet.
Cher ami,
Personne ne veut la guerre. Or, on va la faire, ou faire croire à l'Europe que nous Ja voulons.
Ceci est un coup de surprise et d’escamotage.
Des millions de paysans ont voté hier à l’aveugle. Pourquoi? Croyant éviter une secousse qui les effrayait. Est-ce qu'ils ont cru voter la guerre, la mort de leurs enfants ?
Il est horrible qu’on abuse de ce vote irréfléchi.
Mais le comble de la honte, la miort de la mort morale serait que la France se laissât faire à ce point, contre tous ses sentiments, ses intérêts!
Faisons notre plébiciste, et celui-là sérieux. Consultons, classe par classe, des plus riches aux plus pauvres, des urbains aux paysans, consultons la nation! Prenons ceux qui tout à l'heure ont fait cette majorité, oublieuse de ses
) promesses. À chacun d’eux on a dit : Oui, mais surtout
point de guerre.
Ils ne s’en souviennent pas. La France s’en souvient. Elle signera avec nous une adresse de fraternité pour l’Europe, de respect pour l’indépendance espagnole.
Plantons le drapeau de la paix. Guerre à ceux-là seuls qui pourraient vouloir la guerre en ce monde!
J. Micuezrr. Paul Meurice répondit le lendemain même :
Mon cher grand maître,
L'amnistie réduit nos blessures à quelques billets de mille francs et à quelques jours de prison. Il n’y a donc plus lieu de faire notre numéro exceptionnel.
Je me hâte de parer le Rappel de votre éloquente et superbe lettre (1). Allant à nos cent mille lecteurs, multipliée par tous les journaux des départements, elle va produire un très grand effet. Rien de plus fier et de plus beau
(4) Rappel, 12 juillet 1870.
que cette ardente prophétie, vous êtes le wates de l’histoire et vous voyez l'avenir comme vous voyez le passé...
Maïs les événements se précipitent. Les négociations engagées à Ems, entre notre ambassadeur Benedetti et l'Empereur Guillaume 1°’, s’usent sur des questions de prestige et de protocole. L'opinion publique s'énerve.
Le 12 juillet, Michelet note ceci dans ses papiers :
Ayant lu un manifeste maladroit de François-Victor Hugo (1) contre la Prusse, j'écris à Paul Meurice qui a mis un article plus habile : « 50.000 hommes qui vivent, aiment, seront demain 50.000 cadavres. Faire un manifeste contre la Prusse à ce moment, c’est passer du côté de l'Empereur. La guerre le raffermirait. »
Michelet est suspendu aux nouvelles, fiévreux, angoissé. Quelques heures avant la publication de la dépêche d’Ems, il écrit encore à Paul Meurice :
Cher ami,
J’ai dit hier ceci à des indécis :
« J'ai honte de l’indécision. » Ils ont peur... et de quoi? De paraître avoir peur ?
Imbéciles ! regardez seulement où est l’Idée, l’idée supérieure de l’Europe.
Elle est en deux nations : l’Aljemagne, l'Italie veulent l'unité ; elles l’auront. Quand vous mettrez le monde dans le sang jusqu’au genou, cela sera.
Bismarck est désagréable ? Que m'importe! Les officiers prussiens sont de petits nobliaux insolents? Cela n’empéche pas l’énorme légitimité de la grande Allemagne qui veut être une et le sera.
De même, le Piémont est très peu italien et fort désagréable. Mais l'Italie sera.
Le monde est contre vous. Non seulement les Allemands du Midi, mais surtout la France.
(1) François-Victor Hugo dirigeait le Rappel avec Meurice et Vacquerie. Le journal républicain, poursuivi par FrUtES avait bénéficié, quelques jours avant, de l'amnistie.
La journée du 15 juillet fut, à Paris, une journée de délire.
On connaît les incidents du Parlement. Le duc de Gramont affirma que si la Chambre supportait l’affront d’'Ems, il démissionnerait sur l’heure. Le maréchal Le Bœuf déclara qu’il ne manquait pas à notre armée un bouton de guêtre. Thiers, Jules Favre, Gambetta furent dénoncés comme traîtres et le peuple cria : « À Berlin !»
Michelet fut accablé. Au moment où la ruse de Bismarck et la légèreté ambitieuse de l’Empire précipi-
taient la France dans la catastrophe, il avait essayé, comme Thiers et ses amis, de réfréner les emballements d’un chauvinisme aveuglé. Il était assez patriote, ce
grand amoureux de la France, et il l’avait assez prouvé, pour qu'il eût le droit de crier : « casse- cou » et d’être écouté. Mais il prêchait dans le désert. Sa voix fut couverte par le bruit du canon.
Alors, puisque la guerre éclate, qu’il soutienne au moins, chez les républicains, les derniers espoirs de
: libération ! Paul Meurice lui demande, pour le Rappel, des fragments de ses « Généraux de la Révolution ». Qu'il parle aux Français de Hoche et de Kléber ! « Décidez-vous à donner cette manne au peuple qui meurt de faim dans ce désert moral de l’Empire ! » (18 juillet.)
Au début d'août, Michelet reçut de Londres un long Appel au peuple allemand et au peuple français, rédigé
par un groupe d'Allemands et de Français exilés de 1848 ou de 1851, radicaux pacifistes ou socialistes révolutionnaires qui ne se proposaient rien moins que d'ar-
rêter la guerre. Il était déjà signé de Karl Marx, de Friedrich Engels, de Louis Blanc, d’Armand Rochas, etc. Michelet envoya son adhésion, Voici le début de ce
manifeste aujourd’hui oublié que j’ai retrouvé dans ses
as inde
papiers : il exprime bien les Re. de l'historien et du patriote libéral.
Cent mille citoyens, appartenant à deux des grandes nations civilisées du monde, sont condamnés à mourir d'ici à quelques jours et à être leurs propres bourreaux.
Sur qui doit peser la responsabilité de ce monstrueux sacrifice humain ?
Le gouvernement de Paris et celui de Berlin s’accusent réciproquement et préparent le massacre en invoquant la Providence. Les scandaleux démentis qu'ils se renvoient forcent la conclusion que ni l’un ni l’autre ne dit la vérité.
Nous ne prétendons pas avoir découvert lequel des deux est le provocateur. C’est d’ailleurs là une question que chaque Allemand et chaque Français a tranchée selon son jugement, trop souvent selon ses passions.
Ce qu'on ne saurait admettre, c’est que la grande majorité des citoyens des deux pays aient voulu la guerre.
Qu'est-ce, en effet, que l'Allemagne et la France ont à gagner Ou à espérer dans ces aspirations ambitieuses et perfides qui s’évertuent à s’entraver l’une l’autre ?
Le résultat probable du conflit, s’il se prolonge et &’il est donné aux pouvoirs actuels d’en voir la fin, sera d'’affermir les Napoléon et les Hohenzollern qui sauront bien, au moment epporiun, s'entendre aux dépens des peuples asser vis.
Le résultat rente inévitable sera, pour les deux nations, une effroyable humiliation qui rouvrira un abîme entre elles, pour toutes deux, la ruine violente et des chaînes plus fortement rivées ; pour les petits Etats neutres, la perte de leur indépendance. La liberté d’une grande partie de l'Europe sera étouffée entre Bismarck et Bonaparte.
Si la victoire favorise l’unité allemande sous le militarisme prussien, « l'Allemagne sera, selon la pensée d'un de ses grands publicistes, un danger permanent pour les nations voisines, et nous nous trouverons au commencement d'une période de guerre qui menace de nous rejeter aux plus tristes époques du Moyen Age ».
Que si c’est la France qui est victorieuse sous le césarisme napoléonien, elle n’échappera jamais, quoi qu'elle fasse, au soupçon de vouloir recommencer l'ère de Louis XIV ou de Napoléon I*.
Cette guerre, engendrée elle-même par celle de 1866, engendrera donc la guerre encore et conduira nécessairemen à l’apogée du despotisme militaire...
Et le manifeste se termine par les deux vers de la Marseillaise :
Les peuples sont pour nous des frères Et les tyrans des ennemis.
Désillusions et Protestations
Michelet venait à peine de signer cet appel aux peuples que déjà l’alternative envisagée par les protestataires n’était plus possible. Le Destin la tranchait, brutalement, de toute la force de l'épée. Le « césarisme napoléonien » vacillait sous les coups du « militarisme prussien ».
L'historien était avec sa femme en villégiature à Pierrefonds quand il apprit nos premières défaites Il rentra à Paris, le 15 août. Son devoir, croyait-il, l’enchaînait à sa ville natale, à cette capitale qu'il avait tant aimée et dont il avait si magnifiquement évoqué le passé. Mais sa santé délabrée et surtout celle de M" Michelet l’obligèrent à chercher bientôt, pour leurs nerfs ébranlés, une atmosphère moins fiévreuse et une vie moins haletante. Sur les instances pressantes de leurs amis, tous deux partirent le 2 septembre pour la Suisse, et c’est à Montreux qu'ils connurent la capitulation de Sedan. Puis ce fut la reddition de Strasbourg, après l’effroyable bombardement qui endommagea la cathédrale et consuma la bibliothèque. Michelet fut atterré. Il ne s’attendait pas à cette guerre sauvage. Je trouve, dans ses papiers, à la date du 26 septembre, cette note griffonnée ;
Douceur de la France, âcreté Mans contraste atroce entre la douceur de Renan (Débats du [16 septembre] (1)... Indép. du 21 sept.) et l’âcreté de Sybel (Journal de Genève, 25 sept.). Et pourquoi donc cette âcreté? Elle est inexplicable. Jamais la France ne fut moins turbulente, moins provocatrice. Cela vient de loin? D'une tradition de haïne.. De là la férocité inattendue pour Strasbourg !
La haine? Voilà enfin le mot lâché. Michelet n'osait l'écrire, le retenait sous sa plume hésitante, il n’osait l’appliquer à sa « chère Allemagne ». Maintenant il voit clair, trop tard.
C’est qu’en effet la pensée allemande se mobilise aussi, avide, implacablement conquérante, Elle revendique l'Alsace envahie par l’armée prussienne ; elle exige le démembrement de la France et justifie d'avance la spoliation. Nos écrivains, les Alsaciens surtout, protestent avec indignation. Michelet s'associe entièrement à l’éloquente publication de Schuré : L'Alsace et les prétentions prussiennes, qui paraît à Genève en janvier 1871. À une date sans doute voisine, mais que je ne puis préciser, il envoie au Libéral de l'Est, journal de Belfort, une lettre émouvante dont voici un extrait :
La France n’est pas démembrable. Et tout ce que nous voyons est un fait passager de guerre.
La France est moins démembrable qu'aucun autre pays du mjionde, parce qu’elle Et au plus haut degré l’unité organique.
Je m'étonne de voir que les Allemands, si forts en He toire naturelle, n'aient point réfléchi à cela.
L'Alsace, où s’est faite la Marseillaise, semble en certaines choses plus française que la France. Non seulement elle à produit notre héros pur, accompli (je pense surtout à Kléber), mais elle a exercé sur tant d’hommes du Rhin élevés à Strasbourg une heureuse transformation du génie.
(1) Lettre à Strauss (Cf. Réforme intellectuelle et morale) et 4 article de la Revue des Deux-Mondes, du 15 septembre 1870, À
3 1 Led Ca AE nr
MICHELET ÉT L'ALLEMAONE 231
Gœthe est Allemand sans doute, mais dans le sens des
* anciens poètes du Rhin et des villes impériales, avec un
mélange singulier de l'esprit français. En certaines choses (et ce ne sont pas celles que j'aime le moins), grâce à nous, il a rappelé Voltaire...
À l’époque où parait la brochure de Schuré, Michelet achève à Florence son manifeste: La France devant l’Europe. Tandis que sa femme réunit de l’argent pour les ambulances et pour l’équipement de la légion garibaldienne, il écrit en quarante-cinq jours de labeur acharné et fiévreux, du 8 décembre au 23 janvier, ce pathétique appel au monde civilisé. Là il fait, et avec quelle âpreté grandiose, le procès de la nouvelle Allemagne, de celle qui a trahi la confiance de l'esprit. Ces pages sont encore maintenant d’une actualité saïsis-
sante ; elles auraient pu être écrites il y a dix ans. C’est
le même déchirement que celui de tant d’intellectuels de notre génération, en 1914. À lire cette plaquette, on s'aperçoit vraiment que les peuples sont incorrigibles.
Cinquante ans après 1870, le Français a commis les
- mêmes fautes de légèreté et d’imprévoyance, l’Allemand
les mêmes crimes contre la Vérité, la Justice et l’Humanité. Michelet dégage, en une analyse qui, pour être tardive, n’en est pas moins juste, les caractères de l'Allemagne éternelle: puissance du mécanisme, absence de psychologie, aveuglement dans les choses de l’âme, orgueil insensé et cette sourde griserie de sa propre force qui déchaîne, dans la guerre, une fureur inconsciente et barbare. Je relève ici quelques notes écrites en 1871 :
Allemagne. Médiocrité curieuse — infiltration dissolvante — petit esprit. (Après avoir espionné, ils veulent régenter, améliorer !) Améliorer la France! Miss Horner a reçu une
lettre de la sœur de M. Coquerel qui est à Reims. Cette
sœur lui dit que: les lettres lui arrivent, mutilées par la
poste de Prusse, et ce qui est plaisant, cCORRIGÉES (pour notre amélioration). Ainsi, au lieu de « cette horde sauvage », la poste écrit, au-dessus : « nos vainqueurs »…..
.…Fureurs. Je ne comprends pas de quoi nous en veulent les Allemands :
1° Après cinquante ans et plus,
2° Après être venus deux fois se venger en France, être deux fois entrés à Paris!
Quelle est donc cette race douce, célèbre par sa bonhomie? Quelle étrange guerre toute nouvelle ? Affamer des
prisonniers! Mais ce n'est arrivé jamais à Napoléon le Grand !…
Entre temps, la pensée de Michelet, quittant le douloureux présent, cherche dans l’avenir de nouvelles raisons d'espérer, Loyalement, il préconise maintenant une politique étrangère qu'il a combattue toute sa vie. Il se tourne vers l'Angleterre qu’il supplie d'intervenir (1), il se tourne vers la Russie ; il fait taire la méfiance qu'il éprouvait à l’égard de la première, il oublie l’aversion que lui inspirait la seconde ; il les appelle au secours de la France.
Dans le journal de Michelet, dont Gabriel Monod a déjà publié des fragments (2), je trouve quelques passages très significatifs à cet égard :
La réconciliation des deux peuples slaves contre les Allemands et la conciliation étroite anglo-française feront l’avenir de l’Europe (1° mars 1871). — Je parlai des futures formes géminées de l’Europe, France-Angleterre, Russie-Pologne qui contiendront l'Allemagne (2 mars). — Cette nuit, j'ai vu en rêve d'où pouvait venir le salut de la France. Cela est tout contraire à ce que j'avais prévu jusqu'ici. Le salut viendra d’une alliance avec la Russie (4 mai).
(1) Cf. plus haut la Correspondance de Michelet avec Frédéric Harrison, p. 182.
(2) M. et M" Michelet en 1870-71. Revue Bleue, 1905, IV, pp. 582-584, et Acadérniie des Sciences Morales, 1906, I,
Pa, D4 LA h # MICHELET ET L'ALLEMAGNE 233
D'ailleurs, s’il veut que l'Europe se protège contre la nouvelle Allemagne, il ne renie pas l’Allemagne du passé.
Dieu me garde, écrit-il en 1871, de rien effacer de ma dette, de rien abattre de ce que je dois à l'Allemagne!
Dans l'introduction à son Histoire du XIX*° siècle, son dernier ouvrage et son testament spirituel, il s’écrie en 1872 :
Mon point de vue était fraternel pour l'Allemagne! Oh! que je l’ai aimée, cette Allemagne-là, la grande et la naïve, celle des Nibelungen et de Luther, celle de Beethoven eb celle du bon Froebel des jardins d’enfants. Mais j'aimais beaucoup moins l'Allemagne ironique de Gœthe, l’Allemagne sophistique de Hegel qui a produit son fatalisme d’aujourd’hui. J’espérais mieux de l’Allemagne, et je suis frappé de la voir morte en la victoire même, au sépulcre de fer où un Etat slave, la Prusse, l’a inhumée.
La mort de l’idéalisme allemand, c’est là ce que son ami Edgard Quinet avait prévu quarante ans auparavant. Déjà, en 1832, dans un fameux article de la Revue des Deux Mondes, celui-ci avait dénoncé la Prusse qui, « sous son nuage idéal », forgeait « comme un autre, des armes et des trophées de bronze », et s’apprêtait à entraîner l'Allemagne « par derrière, au meurtre du vieux royaume de France ». Michelet n'avait pas voulu croire son ami. Et maintenant son déchirement était immense,
L'année terrible fut d’ailleurs, pour nos écrivains trop confiants, un poignant et douloureux réveil. Nos poètes les plus détachés en apparence, l’impassible Leconte de Lisle, l’étincelant et léger Banville élevèrent leurs chants d’indignation et de tristesse (Le Sacre de Paris — Idylles prussiennes). On connaît le mot de Théophile Gautier quittant la Suisse pour venir s’en-