‹ Michelet et son tempsChapitre 7 sur 51 · XVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVIII INTRODUCTION

idées, ses propres phrases, qu’elle fabrique du Michelet en toute liberté, cela ne peut guère s’excuser.

Mais l'ouvrage de Gabriel Monod n'a pas qu'une valeur documentaire et qu’une portée rectificative. I] est, et c’est là le second point que je veux souligner, une admirable biographie intellectuelle et morale ; ül est, d’un bout à l’autre, uae lucide explicetion psychologique. L’œuvre de Michelet est véritablement vue par le dedans, éclairée, je dirais presque illuminée par l’histoire de sa sensibilité et de son imagination, de ses sens et de son esprit. Pas à pas, le biographe suit cette destinée ; il nous montre combien l’homme et l’œuvre sont noués, inséparables. Rien n’est plus suggestif à cet égard que ses chapitres sur la crise de la pensée de Michelet et la mort de M” Dumesnil, sur la prédication du Collège de France et les polémiques avec les Jésuites.

Enfin Gabriel Monod, historien, est tout qualifié pour juger un grand historien. Grâce à sa compétence, il étudie à fond les sources de Michelet et sait faire le départ entre ce qui est, chez lui, vérité contrôlée ej vision imaginative. Grâce à son impartialité, il nous donne un Michelet authentique, véridique et presque vécu, avec ses grandeurs et ses faiblesses, ses prodigieuses divinations et ses erreurs grossières, sa noblesse morale et ses tristes tentations.

Faut-il en rester 1à ? Y a-t-il encore quelque chose à faire, après cet ouvrage de Monod ?

Oui, et d’abord une synthèse. Le travail de Gabriel Monod n’est qu’un cours, et cela se sent. Malgré les retouches discrètes et indispensables de M. Hauser, il manque d'équilibre et d'harmonie. C’est un magnifique instrument de travail, une précieuse mine de documents. Ce n’est pas encore l'étude définitive sur Michelet. Et cela se comprend : un cours n’a pas la rigueur d’un livre, et celui de Monod, plein de substance et

| INTRODUCTION xIX bourré d’inédits, manque surtout de perspective, d'air et de modelé.

Ensuite, ce cours a été interrompu par la maladie et la mort. L'auteur n’a pu mener la biographie de Michelet au delà de 1852, et encore les derniers chapitres consacrés aux années 1848-1851 sont-ils hâtifs et incomplets. Je sais bien, comme le dit M. Lanson, qu’à cette époque Michelet est à peu près achevé, qu'il n’évoluera plus guère dans ses idées et dans sa doctrine, mais . pourtant il a ajouté, depuis son second mariage, de nouvelles cordes à sa lyre, il en tirera des accents imprévus et sa grande voix se mêlera encore aux brises de la mer, aux orages de la montagne, aux souffles de )la nature, au tocsin des révolutions, aux appels de la patrie en détresse. Sa sensibilité créera encore des thèmes pathétiques et son imagination fera encore bien des rêves. Il vivra, au plus profond de sa chair, les ? bouleversements de l’Europe, il dira sa sympathie aux peuples opprimés, il chantera Kosziusko et les Légendes démocratiques du Nord, il espérera arrêter, puis suspendre la guerre de 1870 et, déçu par l’Allemagne, il | dénoncera ses crimes et ses pillages, écrira : La France - devant l’Europe (1871).

Enfin Michelet est un écrivain, un artiste, et comme - tel, n’est pas isolé dans son siècle. Il est le dernier des romantiques, il a connu Victor Hugo, Sainte-Beuve, . Lamartine. Historien sans doute, il est à la fois poète, » critique, orateur, philosophe. N'y a-t-il pas intérêt à le replacer dans la littérature de son temps, à rechercher « quels ont été ses rapports avec ses contemporains les * grands écrivains ?

“ C'est dans ces directions que j'ai, après Gabriel “Monod, exploré les papiers de Michelet. Je remercie “M. Jean Robiquet, conservateur du Musée Carnavalet,

“de m'en avoir aussi aimablement facilité l'accès.

Page 1