Suiur ,!e Louis XVI. | C. Village nu nord-est de Paris
U\ J. WICHELET.
siège, un troisième, M. de Valory1, courant en avant pour commander les chevaux, donnant magnifiquement un écu pour boire à chaque postillon, ce que donnait le Roi seul. Un trait rompu arrêta quelques moments; le Roi aussi retarda un peu envoûtant faire une montée à pied. Nulle difficulté du reste; trente lieues et plus, où l'on n'avait placéaucun détachement de troupes, se trouvèrent ainsi parcourues. La Reine, avant Chàlons*, disait à M. de Valory : c François, tout va bien, nous serions arrêtés déjà, si nous devions l'être. »
Tout va bien?... pour la France? ou bien pour l'Autriche ?... — Car enfin, où va le Roi ?
11 l'a dit hier soir à M. de Valory : « Demain, je vais coucher à l'abbaye d'Orval 3, » hors de France, sur terre autrichienne.
Dans l'après-midi, vers quatre ou cinq heures, dit Madame d'Angoulême* (dans le simple et naïf récit qu'a donné Weber), « on passa par la grande ville de Chàlons-sur-Marne. Là, on fut reconnu tout a fait. Beaucoup de monde louait Dieu de voir le Roi, et faisait des vœux pour sa fuite. »
Tout le monde ne louait pas Dieu. 11 y avait une grande fermentation dans la campagne. Pour expliquer la présence des détachements sur la route, on avait eu l'idée malheureuse de dire qu'un trésor allait passer, qu'ils étaient là pour l'escorter. Dans un moment où l'on accusait la Reine de faire passer de l'argent en Autriche, c'était irriter les esprits, toutau moins éveiller l'attention.
Choiseul6 occupait le premier poste, trois lieues plus
à U maison d'Auti
loin que Châlons, il avait quarante hussards, avec lesquels, dit Bouille', il devait assurer le passage du Roi, fermer après lui la route à tout voyageur. Si le Roi était arrêté à Châlons, il devait l'en dégager par la force. Ceci ne se comprend guère; ce n'est pas avec quarante cavaliers qu'on vient à bout d'une telle ville; combien moins si toutes les campagnes d'alentour se mettaient de la partie 1
En effet, le paysan s'ennuyait de voir ces hussards sur la route; il venait en foule, et les regardait. On y venait de Chàlons même; on se moquait du trésor; tout le monde comprenait très bien de quel trésor il s'agissait. Le tocsin commençait à sonner dans ces villages. La position de Choiseul n'était pas teiiable. Il calcula, par le relard de quatre ou cinq heures, que la partie était manquée, que le Roi n'avait pu partir.
Le roi arriva au moment où il venait de s'éloigner. Point de Choiseul, point de Goguelat, point de troupes: «11 vit un abîme ouvert. » Cependant, la route est tranquille; on arrive à Sainte-Menehould * ; dans son inquiétude, il regarde, met la tète à la portière. Le commandant du détachement, qui ne l'avait pas fait monter à cheval, veut s'excuser, vient le chapeau à la main ; chacun reconnaît le Roi. La municipalité, déjà assemblée, fait défendre aux dragons de monter à cheval. Leurs dispositions étaient trop incertaines pour qu'on essayât, malgré eux, de retenir la voiture; mais un homme s'offre de la suivre, d'essayer de la faire arrêter plus loin ; la municipalité l'autorise expressément. Cet homme, un ancien dragon, Drouet, fils du maître de poste*, partit, en effet, surveillé,
i. Général de l'armée de la Meus», I Marne, auteur de Mémoire» tur la révolu- 3. Le maiirc do posie clail chargé
lion françaiit. d'avoir dos relais de cberuix lou-
suivi de prés par un cavalier qui comprit son intention, qui l'eut tué peut-être ; il se jeta dans la traverse, s'enfonça dans les bois; nul moyen de le poursuivre.
Il manqua cependant le Roi à Clennont ; celte ville, non moins agitée que Sain te-Menehould, et neutralisant de même la troupe par ses menaces, laissa pourtant passer la voiture. Jamais Drouet ne l'eùtatteinte, si, d'elle-même, elle ne se fût arrêtée une demi-heure au plus, à la porte de Varennes, ne trouvant point de relais. M. de Valory passa cette demi-heure à chercher dans les ténèbres à frapper aux portes pour faire lever les gens endormis.
Quand on arriva à onze heures et demie du soir à la hauteur de Varennes1, la fatigue l'avait emporté, tout dormait dans la voiture. Elle s'arrêta brusquement et tous s'éveillèrent. Le relais n'apparaissait pas; point de nouvelles du courrier qui devait le commander.
H. de Valoir, n'apprenant rien, revenait désolé vers la voiture ; mais cette voiture déjà et ceux qu'elle contenait avaient reçu un coup terrible, un mot, une sommation, qui le fit dresser en sursaut: t A a nom de la Nation!... »
Un homme à cheval accourt par derrière au grand galop, s'arrête droit devant eux, et, dans les ténèbres, crie : * De par la Nation, arrête, postillon ! lu mènes le Roi! »
Tout resta stupéfié. Les gardes du corps n'avaient ni armes à feu, ni l'idée de s'en servir. L'homme passa, poussa son cheval à la descente et dans la ville. Deux minutes après on commença à voir des hommes sortir avec des lumières, s'agiter et se parler, peu d'abord, puis davantage ; les allants et les venants augmentent, la
petite ville s'éclaire... Tout cela en deux minutes... puis le tambour bat.
La reine, pour s'informer aussi, était entrée, conduite par l'un de ses gardes, chez un ancien serviteur de la maison deCondé, dont la maison se trouvaitsur la pente qui mène à Varennes. On l'attend; quand elle remonte, les gardes réunis contraignent par promesses et menaces les postillons, fort ébranlés, à traverser la ville, passer rapidement le pont qui la divise, la tour du pont, la porte basse et la voûte qui se trouvent sous la tour : nulle autre chance de salut. On venait d'apprendre que le commandant des hussards1 qui devait attendre à Varennes, sur la nouvelle de l'arrivée du Roi, au bruit de tout ce mouvement, s'était sauvé au galop ; les hussards étaient dispersés, les uns couchés, les autres ivres. Ce commandant était un Allemand de dix-sept ou dix-huit ans; il n'était prévenu de rien ; il apprit la chose tout à coup et perdit la tète.
Drouet et Guillaume, un camarade qui l'avait suivi, mirent singulièrement à profit ces quelques minutes. Jeterleurs chevaux dans une écurie qui se trouva ouverte, avertir l'aubergiste pour qu'il avertit les autres, courir au pont, le barrer avec une voiture de meubles et d'autres voitures, ce fut l'affaire d'un instant. De là, ils courent chez le maire, le commandant de la garde nationale ; ils n'ont rassemblé que huit hommes, n'importe, ils vont à la voiture ; elle n'était encore qu'au bas de la côte. Le commandant et le procureur de la commune demandent les passe-ports... « La Reine: Messieurs, nous sommes pressées... — Mais enfin qui ètes-vous ? — Madame de Tourzel : C'est la baronne de Korff. » Ce-
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pendant le procureur de la commune entre, la lanterne à la main, à demi dans la voiture, et en tourne la lumière vers le visage du Roi.
On donne alors le passe-port. Deux gardes le portent a l'auberge. On le lit tout haut, devant les municipaux et tous ceux qui se trouvent là. * Le passe-port est bon, dis^nt-ih, puisqu'il est signé du Bot. — Mais, dit Drouet, l'esl-il de l'Assemblée nationale ? — Il était signé d'un comité de membres de l'Assemblée. — Mais l'est-il du Président? » Ainsi, la question fondamentale du droit de la France, le nœud de la Constitution, fut examiné, tranché dans une auberge de Champagne, d'une manière décisive, sans appel et sans recours. Les autorités de Varennes, le procureur de la commune1, un bon épicier, M. Sauce, hésitaient fort à prendre une si haute responsabilité.
Mais Drouet et d'autres insistent. Ils retournent à la voiture: « Mesdames, si vous êtes étrangères, comment avez-vous assez d'influence pour qu'à Sainte-Menehould on veuille vous faire escorter de cinquante dragons, d'autant à Clermont? et pourquoi encore, à Varennes, un détachement de hussards est-il là à vous attendre?... Veuillez descendre, et venir vous expliquer à la municipalité. »
Les voyageurs ne bougeaient pas. Les municipaux n'annonçaient nulle envie de les forcer à descendre. Les bourgeois arrivaient lentement ; la plupart, au bruit des tambours, se renfonçaient dans leur lit. 11 fallut leur parler plus haut. Drouet et les patriotes accoururent au clocher, et de toute leur puissance sonnèrent furieusement le tocsin. Toute la banlieue l'entendait... Est-ce le
1. Fonction créée bit la C uns lit liante, luppiimés quelques année: plus tant.
feu? est-ce l'ennemi? Les paysans courent, s'appellent, s'arment, prennent ce qu'ils ont, fusils, fourches, failli.
Le procureur de la commune, M. Sauce, l'épicier, se trouvait fort compromis, qu'il agit, qu'il n'agit point. 11 avait une maltresse femme, qui, dans ce moment critique le dirigea probablement. Mener le Roi à l'Hôtel de Ville, c'était porter atteinte au respect de la royauté ; le laisser dans sa voiture, c'était se perdre du côté des patriotes. Il prit le juste milieu, mena le Roi dans sa boutique.
Il se présenta à la voiture, chapeau bas: c Le conseil municipal délibère sur les moyens de permettre aux voyageurs de passer outre; mais le bruit s'est ici répandu que c'est notre Roi et sa famille que nous avons l'honneur de posséder dans nos murs... J'ai l'honneur de les supplier de me permettre de leur offrir ma maison, comme lieu de sûreté pour leurs personnes, en attendant le résultat de la délibération. L'affluence du monde dans les rues s'augmente par celle des habitants des campagnes voisines qu'attira notre tocsin : par, malgré nous, il sonne depuis un quart d'heure, et peut-être Votre Majesté se verrait-elle exposée à des avanies que nous ne pourrions prévenir et qui nous accableraient de chagrin. »
Il n'y avaitpasà contredire ce quedisait le bonhomme. Le tocsin ne s'entendait que trop. Nul secours.
Les gardes du corps avaient inutilement essayé de déménageries meubles et voitures qui encombraient le passage étroit du pont. Des menaces de mort s'entendaient près de la voiture ; plusieurs, armés de fusils, faisaient mine de la mettre en joue. On descendit, on entra dans la boutique de Sauce, les trois dames, les deux enfants,
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et Durand, le valet de chambre1. On conteste à celui-ci sa qualité de valet. Il insiste, soutient son nom de Durand. Tout le monde secoua la tète : < Eh bien, oui, je suis le Roi ; voici la Heine et mes enfants. Nous vous conjurons de nous traiter avec les égards que les Français ont toujours eus pour leurs rois. » Louis XVI n'était pas parleur, il n'en dit pas davantage. Malheureusement son habit, son triste déguisement, parlait peu pour lui. Ce laquais, en petite perruque, ne rappelait guère le Roi. Le contraste terrible de ce rang, de cet habit, pouvait inspirer la pitié, plus que le respect. Plusieurs se mirent à pleurer.
L'ARRESTATION DBS GIRONDINS
Après l'exécution de Louis XVI, la Convention, qui exerçait en France le pouvoir absolu, se trouva divisée entre deux partis violents, les Girondins et les Jacobins, qui tour à tour entraînaient la majorité. Les Jacobins, plus violents et soutonus par la populace do Paris, Unirent par l'emporter. Ils firent envahir l'assemblée par une bande de gens armés (31 mai 1793) et la Convention terrifiée vola l'arrestation des principaux Girondins. Ils furent livrés au tribunal révolutionnaire, qui les condamna à mort.
Qui les fit rester? — Le péril.
Leur danger les exalta, et, tant ferme que fût leur cœur, leur léte en gagna cette ivresse qu'éprouvent les plus braves en présence de la mort. Le sombre bonheur du martyre, une sorte de joie virile de donner leur sang pour la France, les ramenait chaque matin sur ces bancs si menacés', sous les injures des tribunes, sous la pointe
1. Louis XVI avait fait faire son I 3. Les Assemblées de la Révoiu-
des poignards, à la bouche des pistolets dirigés sur eux d'en haut. Tous n'étaient pas intrépides; avocats ou gens de lettres, nourris dans les douces habitudes de la paix, quelques-un s (corn me les Rabaut') ministres de l'Évangile, ils étaient peu préparés à braver ces scènes terribles; plusieurs tremblaient, et néanmoins venaient conduits par le devoir, apportaient leur tête en disant : s C'est ici le dernier jour. »
Ce qui touche le plus dans cette cruelle tragédie, ce qui fera pleurer la France éternellement, c'est que les victimes périssant ainsi n'accusèrent jamais le peuple. Jamais les Girondins ne purent croire que le peuple Tût contre eux. L'infaillibilité du peuple, ce grand dogme de Rousseau1, où ils avaient été nourris, resta leur foi jusqu'àla mort.
Il était sept heures du soir. Henriot*, depuis deux heures, traînait ses canons dans Paris. Mais la Commune n'avait pu encore s'accorder sur la pétition, plus ou moins menaçante, que l'on porterait à l'Assemhlée. On apprend que celle-ci s'est esquivée pour ne rien entendre. Marat* prend le maire avec lui, court au Comité de salut public5, crie, menace, exige qu'on réunisse
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