‹ MicheletChapitre 27 sur 181 · Un peu moins de 2*000 mètre s · texte numérisé non relu

Un peu moins de 2*000 mètre s

< Lui-même il avait hâte de revoir les hauts lieux qu'en cette année tardive la neige quittait à peine. Il était plus pressé que moi de se remettre en possession de la montagne. Le temps était sévère. Le vent change sans cesse dans ces régions élevées. Il tourne plusieurs fois par jour. Mous avions, en été, les bourrasques d'un froid printemps. Il gelait chaque nuit. Et la veille de notre départ, le soleil se coucha (très mauvais signe) derrière un noir chaos, mobile et fantastique. Colanî n'augurait rien de bon, mais il ne disait rien. Dans ses dents seulement, il murmurait des noms de plantes et de fleurs inconnues.

c Je me lève à quatre heures. Je suis prête avant six. Le ciel est sombre. Le vent âpre balaye la neige qui commence à tomber. N'importe, nous partons. Dans un petit char de montagne, tout ouvert par-devant, immobile, je reçois la bise, aiguisée et subtile, qui entre, s'insinue, comme en fines pointes d'acier.

c A ma droite, j'avais les massifs de la Bernina. A travers les aroles1 frémissants, j'en voyais les blanches cii A gauche, plus tristes encore, se dressaient des montagnes nues, qui n'ont pas même de neige, et semblent inhospitalières. Nous avancions peu, retardés par le vent qui nous venait d'en face. Les rares passants de la route, qui, ce jour de dimanche, allaient au prêche, s'étonnaient de voir * une dame pâle » s'en aller par un temps si dur.

« Nous arrivons à une auberge, qui, comme l'hôtel de Samaden, s'appelle l'hôtel de Bernina. C'est de là, et non de plus près qu'on a tout l'effet de celle imposante chaîne. Les glaciers se voient en dessus; ils vous montrent à nu, sur plusieurs points, leurs vives arêtes d'émeraude*. Ils

:,ÇoogIc

viennent sur tous; vous en sentez la lourdeur écrasante.

On est transi rien qu'à les regarder.

« Dans ce jour de morue tristesse, rien de plus grandiose que de voir. un à un tous ces géants. Leur lugubre issemblée se détachait en blancs fantômes sur le ciel gris. Un seul point noir, le pic de Bernina, se projetait en cime aiguë. De chaque côté de la route, d'anciens glaciers avaient déposé leurs décombres. On passait au milieu des morts.

* Malgré juillet, l'hôtel ressemblait à ces lieux de refuge créés pour les tourmentes d'hiver. Personne pour nous recevoir, toutes les portes fermées, les grands poêles allumés dans l'intérieur, et je ne sais quelle sourdine mise à la vie. — L'hôtesse me prit en pitié, me plongea sous les couvertures. Nous entrâmes dans la vallée.

« La, comme frappés du doigt d'une méchante fée, les arbres cessent subitement. Le paysage perd tout horizon; il se resserre de plus en plus entre deux hautes montagnes. La vallée est plutôt un étroit corridor qui monte au col de la Stretla. Le sentier, cahoteux, chemine péniblement. Au-dessous, bien plus bas, coule un torrent grisâtre. Les chars ne s'aventurent pas plus loin. Nous avions pris, a Bernina, le chariot rustique des faneurs. Un champ de neige nous arrêta. Je le traversai avec une joie d'enfant craintive et hardie.

* Quel contraste entre la terre et le ciel ! Du ciel farouche nous venait le grand hiver. Le grésil avait remplacé la neige. Unvent violent sifflait, nous cinglait le visage. Tout s'assombrissait sur nos têtes. — A nos pieds, au bord du champ de neige, l'image la plus aimable de la vie. L'incomparable anémone printanière se penchait dans son idéale toilette d'un lilas pâle. Son heure était déjà passée. Elle s'était comme endormie dans le rêve

d'un beau moment. De blondes et longues soies, douces, légères, électriques, retombaient sur elle, enveloppaient sa maternité. — Je saluai dans celte première apparition ieïalpe*, une âme douce et charmanle qui me faisait Dieu visible dans un lieu désolé.

i Le monde peu à peu se fermait derrière nous, le désert commençait. Partout la solitude est imposante; mais combien plus au seuil de la nature morte, si près de ces glaces éternelles !

« Mon guide, de son jarret nerveux, me devançait; il avait trop pratiqué la montagne pour rien éprouver du trouble d'une âme neuve. Aussi ardent à la chasse aux plantes qu'à la chasse du chamois, on eût pu voir de fauves lueurs passer dans ses yeux. 11 avait des rires en lui-même et quelque chose du Faune* à chaque capture. Ces fleurs, c'était une proie.

« Malgré ce ciel si triste et ce froid noir, ennemi de la vie, elles embaumaient l'air. La daphné, avec une teinte analogue au lilas, en rappelle l'odeur, la suavité pénétrante. Près d'elle, l'orchis vanille détachait de l'herbe pâle la sombre pourpre de son épi. Nul parfum plus fidèle. Même au fond d'un herbier, couché et enterré, il donne un souvenir de son Sine odorante qui semble aimer encore.

c La grande gentiane bleue déjà défleurissait, avait fermé son urne. Sur la prairie régnait la gentiane de Bavière, brillante, éblouissante. Son étoile d'azur intense tremblait et scintillait. C'était toute la joie du désert en ce jour sombre. Elle me rendait le ciel absent, un ciel approfondi, doublé.

1. On appelle alpt Ici pllnragea I que ; on le représentait ■•ec une S-

10! J. HICHELET.

c Le lieu est fort sévère. Je n'y trouvai point la linnée qui cherche l'abri de Parole. Fille des bois, sous leur ombre, elle habille la roche de ses traînes ondoyantes, de ses clochettes rose pâle, légères, qui tremblent au moindre vent. Même des fleurs qu'on trouve au Julier, au Splugen' (myosotis et' pédiculaire rose), je ne les voyais pas ici. Les pentes y sont rapides et n'ont pas les tourbières qui avivent ces fleurs de leurs eaux fermentées.

« Celles-ci font face à leur sort par divers moyens de prudence. Les gentianes s'ouvrent, se ferment à propos, mesurent leurs tiges au froid, à la tourmente et souvent les abrègent. La campanule en thyrse, au lieu d'égrainer ses clochettes au vent, les serre autour d'elle en épi, s'en fait un essaim d'alvéoles. Chez d'autres, les feuilles groupées à la naissance de la tige en collerette, restent près de la terre. Nourrices et pourvoyeuses, elles en ont lasagesse. Leur nourrisson, la fleur, seule, au beau jour, s'élance d'un jet vers la lumière, la boit avidement et en meurt.

c Cet âpre Heu est pourtant un refuge. Roulée par l'avalanche, souvent la petite émigrante des hauts sommets y tombe et croit y trouver plus d'abri. Elle s'arrange, elle s'oriente, selon qu'il lui faut l'eau, la chaleur, la lumière. Hais le froid n'y est guère moins rude. L'hiver l'y suit (même en juillet). Pauvre petite fridouline, qui n'a fait le voyage que pour manquer encore sa destinée!...

« Nombre de fleurs hâtives avaient déjà péri, frappées du vent cruel, plus aigu aux lieux étroits que sur les sommets même. La pâle soldanelle, qu'il fouettait sans relâche, livrait à ce génie sauvage sa flexibilité, sa douceur résignée à ces rigueurs du sort.

« Cependant Colani m'avait tout à fait oubliée. 11 était

t. Soinmota des Alpes çrleei. La I gorje du Splujen est inversée à \

loin, perdu dans le labyrinthe des roches éboulées. J'étais seule, bien seule; j'avais ce que j'avais cherché, les tristesses de la montagne. Hais je n'en prévoyais pas le lugubre silence. Dans le clair obscur blafard du ciel neigeux rien ne bougeait. Pas un oiseau au ciel, pas un moucheron pour animer l'espace. Un sifflet me fit tressaillir (c'était une marmotte surprise), et après, le désert n'en fut pas plus muet. Point de ruisseau, point d'eaux qui murmurassent. Le torrent coulait bas et loin. L'air seul, tourmenté, gémissait, ou par moment criait, éclatait en sinistres plaintes.

« Je n'avais point d'effroi, mais la sensation d'une âme entière, qui, seule avec soi-même, traverse l'infini, en retournant à Dieu. »

Page 1