Il s'agit des Indiens guerriers et classeurs
qu'aucune rivalité ne le conduit à la guerre. Il l'absorbe, exige de lui tout l'effort de ses facultés.
Travail varié el compliqué. D'abord, l'excellent forestier, plein de tact et d'expérience, éprouve son arbre au marteau, je veux dire au bec. Il ausculte comment résonne cet arbre, ce qu'il dit, ce qu'il a en lui. Le procédé d'auscultation, si récent en médecine, était l'art principal du pic, depuis des milliers d'années. Il interrogeait, sondait, voyait par l'ouïe les lacunes caverneuses qu'offrait le tissu de l'arbre. Tel, sain et fort en apparence, que, pour sa taille gigantesque, a désigné, marqué le marteau de la marine', le pic, bien autrement habile, le juge véreux, carié, susceptible de manquer de la manière la plus funeste, de plier en construction, ou de faire une voie d'eau et de causer un naufrage.
L'arbre éprouvé mûrement, le pic se l'adjuge, s'y établit; là il exercera son art. Ce bois est creux, donc gâté, donc peuplé; une tribu d'insectes y habite. Il faut frapper à laporte de lacité. Les citoyens, en tumulte, voudront fuir ou par-dessus les murailles de la ville, ou en bas, par les égouts. Il y faudrait des sentinelles; au défaut, l'unique assiégeant veille, et de moment en moment regarde derrière pour happer les fugitifs au passage, à quoi sert parfaitement une langue d'extrême longueur qu'il darde comme un petit serpent. L'incertitude de cette chasse, le bon appétit qu'il y gagne, le passionnent; il voit à travers l'écorce et le bois; il assiste aux terreurs et aux conseils du peuple ennemi. Parfois, il descend très vite, pensant qu'une issue secrète pourrait sauver les assiégés.
Un arbre sain au dehors, rongé, pourri au dedans,
18 J. H1CHELET.
c'est une terrible image pour le patriote qui rêve au destin des cités. Rome, aux temps où la république commençait a s'affaisser, se sentant semblable à cet arbre, frissonna un jour que le pic vint tomber en plein forum ' sur le tribunal, sous la main même du préteur *, Le peuple s'émut grandement, et roulait de tristes pensées. Mais les devins mandés arrivent : si l'oiseau part impunément, la république mourra; s'il reste, il ne menace plus que celui qui l'a dans sa main, le préteur. Ce magistrat, qui était jElius Tubero, tua l'oiseau à l'instant, mourut lui-même bientôt, et ta république dura deux siècles encore.
LE HOSSIGNOL. — LE CHANT Le rossignol est décrit comme le type de l'oiseau chanteur.
Le célèbre Pré-aux-Clers, aujourd'hui marché Saint- Germain, est, comme on sait, le dimanche, le marché aux oiseaux de Paris3. Lieu curieux à plus d'un lilre. C'est une vaste ménagerie, fréquemment renouvelée, musée mobile et curieux de l'ornithologie française.
D'autre part, un tel encan d'êtres vivants, après tout, de captifs dont un grand nombre sentent vivement la captivité, d'esclaves que le marchand montre, vend et fait valoir plus ou moins adroitement, rappelle indirectement les marchés de l'Orient, les encans d'esclaves humains *. Les esclaves ailés, sans savoir nos langues, n'expriment
pas moins clairement la pensée de l'esclavage : les uns nés ainsi, résignés ; ceux-là, sombres et muets, rêvant toujours la liberté. Quelques-uns paraissent s'adressera vous, vouloir arrêter le passant, ne demander qu'un bon maître. Que de fois nous vîmes un chardonneret intelligent, un aimable rouge-gorge, nous regarder tristement, mais d'un regard non équivoque qui disait : f Achètemoi 1 »
Un dimanche de cet été, nous y fîmes une visite que nous n'oublierons jamais.
Ce jour, la reine du marché était une fauvette à tête noire, oiseau artiste de grand prix, mis à part dans l'étalage, au-dessus des autres cages, et comme un bijou sans pair. Elle voletait, svelte et charmante; en elle tout était grâce. Formée à la captivité dans une longue éducation, elle semblait ne regretter rien, et ne pouvait donner à l'âme que des impressions douces, heureuses. C'était visiblement un être tout suave, et si harmonique de chant et de mouvement, qu'en la voyant se mouvoir je croyais l'entendre chanter.
Plus bas, et dans une misérable cage for! petite, peuplée pêle-méle d'une demi-douzaine d'oiseaux de tailles fort différentes, on me montra un prisonnier que je n'aurais pas distingué, un jeune rossignol pris le matin même. L'oiseleur, par un habile machiavélisme, avait mis le captif dans un monde de petits esclaves fort gais et déjà tout faits à la réclusion. C'étaient de jeunes troglodytes, nés en cage et récemment; il avait fort bien calculé que la vue des jeux de l'enfance innocente trompe parfois les grandes douleurs.
Grande évidemment, immense était celle-ci, plus frappante qu'aucune de celles que nous exprimons par les larmes. Douleur muette, enfermée en soi, qui ne voulait
que ténèbres. Il était au plus loin reculé dans l'ombre, au fond de la cage, caché à demi au fond d'une petite mangeoire, se faisant gros et gonflé de ses plumes un peu hérissées, fermant les yeux, sans les ouvrir même quand il était heurté dans les jeux folâtres, indiscrets, de ces petits turbulents qui se poussaient souvent sur lui. Visiblement, il ne voulait ni voir, ni entendre, ni manger, ni se consoler. Ces ténèbres volontaires, je le sentais bien, étaient, dans sacruelle douleur, un effort pour ne pas être, un suicide intentionnel. D'esprit il embrassait la mort, et mourait, autant qu'il pouvait, par la suspension des sens et de toute activité extérieure.
Notez que, dans cette attitude, il n'y avait rien de haineux, rien d'amer, rien de colérique, rien de ce qui eut rappelé son voisin, l'âpre pinson, dans son attitude d'effort si violente et si tourmentée. Même l'indiscrétion des oiseaux enfants qui, sans souci ni respect, se jetaient sur lui, ne lirait de lui aucune marque d'impatience. Il disait visiblement : «Qu'importe à celui qui n'est plus? » Quoique ses yeux fussent fermés, je n'en lisais pas moins en lui. Je sentais une âme d'artiste, toute douceur et toute lumière, sans fiel et sans dureté contre la barbarie du monde et la férocité du sort.
Comment ne pas l'appeler artiste? il en a le tempérament au degré suprême où l'homme l'a lui-même rarement. Tout ce qui y tient, qualités, défauts, en lui surabonde. Il est sauvage et craintif, défiant, mais pas du tout rusé. Il ne consulte point sa sûreté et ne voyage que seul. Il est ardemment jaloux, en émulation égalau pinson. « Il se crèverait à chanter, » dit un de ses historiens. Il s'écoute, il s'établit surtout où il y a écho, pour entendre et répondre. Nerveux à l'excès, on le voit, en captivité, tantôt dormir longtemps le jour avec des rêves agités,
parfois se débattre, veiller etse démêler. Il esl sujet aux attaques de nerfs, à l'épilepsie.
Il est bon, il est féroce. Je m'explique. Son cœur est tendre pour les faibles et les petits: donnez-lui des orphelins, il s'en charge, les prend à cœur; mâle et vieux, il les nourrit, les soigne attentivement comme ferait une femelle. D'aulre part il est extrêmement âpre à la proie, engloutissant et avide ; la flamme qui brûle en lui et le tient presque toujours maigre lui fait constamment sentir le besoin du renouvellement : et c'est aussi une des raisons qui font qu'on le prend si aisément. II suffit de tendre au matin, en avril et mai surtout, quand il s'épuise â chanter dans toute la longueur des nuits. A l'aurore, exténué, faible, avide, il se jette à l'aveugle sur l'appât. Il est d'ailleurs fort curieux; et, pour voir des objets nouveaux, il vient également se faire prendre.
Une fois pris, si l'on n'avait soin de lier ses ailes, ou plutôt découvrir à l'intérieur et de matelasser le haut de sa cage, il se tuerait par sa violence effarée et ses mouvements.
Cette violence est extérieure. Au fond, il est doux et docile : c'est là ce qui le met si haut et le fait vraiment artiste. Il est non seulement le plus inspiré, mais le plus éducable, le plus civilisable, le plus laborieux.
C'est un spectacle de voir les petits autour du père, écouter attentivement, profiter, se former la voix, corriger peu â peu leurs fautes, leur rudesse de novices, assouplir leurs jeunes organes.
Mais combien plus curieux est-il de le voir se former lui-même, se juger, se perfectionner, s'écouter sur de nouveaux thèmes! Celte persévérance, ce sérieux, qui vient du respect de son art et d'une religion intérieure, c'est la moralité de l'artiste, son sacre divin, qui le met
n t. michblet.
à part, ne permettant pas de le confondre avec le vain improvisateur, dont le babil sans conscience est an simple écho de la nature.
Ainsi l'amour et la lumière sont sans doute son point de départ ; mais l'art même, l'amour du beau, confusément entrevus et très vivement sentis, sont un second aliment qui soutient son cœur et lui donne un souffle nouveau. Et cela est sans limites, un jour ouvert sur l'infini.
La vraie grandeur de l'artiste, c'est de dépasser son objet,et de faire plus qu'il ne veut, et tout autre chose, de passer par-dessus le but, de traverser le possible, et de voir encore au delà.
De là de grandes tristesses, une source intarissable de mélancolie ; de là le ridicule sublime de pleurer les malheurs qu'il n'a jamais eus. Les autres oiseaux s'en étonnent et lui demandent parfois ce qu'il a, ce qu'il regrette. Heureux, libre en sa forêt, il ne leur répond pas moins par ce que, dans son silence, chantait mon captif :
l.iucia ck'io pianga'l
Michèle!, entré dans les études d'histoire naturelle avec l'Oiseau, les continua avec l'Insecte. C'était l'époque où il préparait son histoire du Wi* siècle; ayant eu besoin de repos, il se retira, au printemps de 1N56, à Montreux, sur la rive nord du lac de Genève, puis aux environs de Lucerne. En se promenant dans les bois de sapin avec sa jeune femme, il fut frappé du travail silencieux et continu des insectes et commença aies étudier de plus près. Il acheva cette étude pendant l'automne de 1857 dans la forêt de Fontainebleau.
L'Introduction raconte l'histoire du livre, qui est divisé en trois parties. La première, intitulée la Métamorphose, est la description des états par lesquels passe l'insecte avant de devenir un insecte parfait (l'oeuf, la larve, la nymphe). La deuxième, De la mission et des arts de l'insecte, est consacrée aux insectes destructeurs et au ver à soie, à l'araignée. La troisième partie, Société des insectes, est un tableau de la vie des insectes qui vivent en société, les termites, les fourmis, les guêpes, les abeilles.
Comme dans l'Oiseau, Hichelet conclut par un appel à la pitié; l'insecte ne peut pas devenir un animal domestique, mais du moins il peut être l'ami et parfois l'auxiliaire de l'homme.
Le livre se termine par des Éclaircissements où Hichelet a réuni les indications sur les livres qu'il a consultés.