‹ MicheletChapitre 6 sur 181 · LA FORÊT SE FONTAINEBLEAU · texte numérisé non relu

LA FORÊT SE FONTAINEBLEAU

34 J. M1CHELET.

tainebleuu, au sud-est de Paria, qui «'étend le long du cours de lu Seine dans une région parsemée de collines de grès.

Tout ce que dit Senancour1 de Fontainebleau est vrai pour l'homme de vague rêverie qui n'apporte pas là une pensée dominante. Oui, le paysage « est petit généralement, morne, bas, solitaire, sans être sauvage». Les animaux y sont rares : on sait, à un près, le nombre des daims. Les oiseaux n'y sont pas nombreux. Peu ou point de sources visibles. Cette absence apparente d'eau centriste surtout celui qui vient des Alpes, qui a encore la fraîcheur de leurs innombrables fontaines, et dans les yeux la lumière de leurs lacs, ces charmants et grandioses miroirs. Là, tout est clair, lumineux, par les eaux et les neiges. Ici, tout est obscur. Ce petit coin, fort à part dans la France, est uneénigme. Il vous montre ces grès morts sans trace de vie; il vous montre, aujourd'hui surtout, ces pins qu'on vient de planter, et qui ne souffrent pas que rien vive sous leur ombre. Pour trouver ce que tout cela cache en dessous, il faut avoir l'instrument qui fait découvrir les sources, la baguette de coudrier*. Tournezla, et vous trouverez. Et quelle est cette baguette? Une étude ou un amour, une passion qui illumine ce monde intérieur.

La puissance de ce lieu n'est nullement dans ce qu'il contient d'art.

Le château9 y distrait de la foret par sa variété extrême de souvenirs et d'époques. Il n'en augmente pas l'im-

l.Écriuin français du IIK* «iècle; quand il approche d'une «dures

i préjugé très répandu

pression, au contraire. La vraie fée, c'esl la nature ; c'est cette étrange contrée, sombre, fantastique et stérile.

Notez que partout où la forêt prend de la grandeur, soit par l'étendue de la vue, soit par la hauteur des arbres, elle ressemble à toute forêt. Les hêtres très magnifiques, élancés, duBas-Bréau, me semblent, malgré leur belle taille, leur écorce lisse, une chose qu'on voit ailleurs. Ce lieu n'est original que là où il est bas, sombre, rocheux, où il montre le combat du grès, de l'arbre tordu, la persévérance de l'orme ou l'effort vertueux du chêne.

La forêt a je ne sais combien d'aspects. Elle a des froides plantes des Alpes, et elle peut, sous tel abri, cacher la plus frileuse flore. L'hiver, le printemps, austère, elle vous effraye d'âpres rochers, qu'elle pare ou cache, à l'automne, d'un manteau empourpré de feuilles. Elle a à sa disposition, pour changer dans un même jour, le fin lissu de gaze errante que Lantarat ne manque guère de lui donner dans ses tableaux. De son cercle de forêts, elle arrête de tous côtés les brumes légères à la pointe des arbres, s'amuse à s'en faire des voiles, des écharpes et des ceintures, je ne sais quel déguisement. Ses grés en leurs lourdes masses; vous les croiriez invariables, et ils changent d'aspects, de couleurs, j'allais dire de forme, à toute heure. La petite chaîne, par exemple, qu'on appelle le Rocher d'Avon, nous avait salués le matin, dans la senteur des bruyères, de la plus gaie lumière de l'aube, d'une ravissante aurore qui rosait le grès; tout semblait sourire et s'harmoniser aux études innocentes d'une âme poétique et pieuse. Le soir, nous retournons, mais la fée fantasque a changé. Ces pins

I. l'ointre de paysiiKB, né h Oncy ( Seine -el-Oi.e) an 1739, mort en 1778.

qui nous accueillirent soua leur ombrelle légère, devenus tout à coup sauvages, ils routent des bruits étranges, des lamentations de mauvais augure. Ces arbustes qui, le matin, invitaient gracieusement la robe blanche à s'arrêter, à cueillir des baies ou des fleurs, ils ont l'air de receler maintenant dans leurs fourrés je ne sais quoi de sinistre, des voleurs, ou des sorcières. Mais le changement le plus fort est celui des rochers qui nous reçurent et nous firent asseoir. Est-ce le soir? est-ce l'orage imminent qui les a changés? Je l'ignore; mais les voilà devenus de sombres sphinx, des éléphants couchés à terre, des mammouths et autres monstres des mondes anciens qui ne sont plus... Ils sont assis, il est vrai; mais s'ils allaient se lever!... Quoi qu'il en soit, l'heure avance, marchons... L'on se presse à mon bras.

Cette forêt mérite-t-elle donc le nom de ta comédie : Comme il vous plait, « As you like il? »

Non; pour être juste avec elle, il faut dire que cet amusement des métamorphoses, tous ces changements à vue, sont choses extérieures. Mobile en ses feuilles et ses brumes, fuyant en ses sables mouvants, elle a une assise profonde qu'aucune forêt n'a peut-être, une puissance de fixité qui se communique à l'âme, qui l'invite à s'affermir, à creuser et chercher en soi ce qu'elle contient d'immuable. Ne vous arrêtez pas trop à ces accidents fantastiques. Le dehors dit : Comme il vous plait. Le dedans : Toujours et toujours.

C'est la véritable beauté, au cœur profond, fidèle et tendre, qui n'en varie pas moins sa grâce, et peut faire dire chaque jour le mot de Charles d'Orléans ' :

Qui d'elle pourrait se lasser V Toujours sa boauté renouvelle.

Ces idéesme vinrent un jour qu'assis sur le montUssy1, je regardais Fontainebleau. Je compris qu'en cet espace étroit, médiocre, en ce désordre apparent de grès, d'arbres, de rochers, il y avait une forme assez régulière qui devait cacher en elle un mystère que rien n'annonce au premier regard.

Au total, c'est presque un cercle de forêts cl de collines, tout cela sec à la surface ; mais ce grès est très perméable, mais ce sable est très infiltrable. Et des eaux inaperçues descendent de tous côtés à un grand réservoir qui en occupe le fond.

Les orages sont fréquents ici, mais ils y éclatent peu. Presque toujours on les attend, et la forêt les relient, les arrête, garde pour elle ces richesses d'eaux suspendues, et ne les transmet au fond qu'en les tamisant par les feuilles, les bois, les sables inférieurs. Tout cela arrive en bas sans qu'on s'en soit aperçu. ,

Creusez. El vous trouverez.

Même aux heures de ses grands silences, la forât a par moments des voix, des bruits ou des murmures qui vous rappellent la vie. Parfois, le pic laborieux, dans son dur travail de creuser les chênes, s'encourage d'un étrange cri. Souvent, le pesant marteau du carrier, tombant, retombant sur le grès, fait de loin entendre un coup sourd. Enfin, si vous prêtez l'oreille, vous parvenez à saisir un bruissement significatif, et vous voyez, à vos pieds, courir dans les feuilles froissées des populations infinies, les vrais habitants de ce lieu, les légions de fourmis.

Autant d'images du travail persévérant qui mêlent au

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