UN DIMANCHE D'HIVER EN FAMILLE
ant dépeint la vie d'une famille idéale pendant un dimanche d'hiver, elles discours que le père et lu mère tiennent a leurs enfants pour leur faire comprendre la beauté de ta nature et de la société.
Temps sombre, ténébreux. Il neige, grand vent. Les oiseaux du Nord, qui ont passé de bonne heure, nous
annoncent un grand hiver. Il n'y aura pas de visite. Triste dimanche? — Point du tout. Où elle est, qui serait triste? Ce n'est pas la flamme claire du foyer, le déjeuner chaud, qui réchauffe la maison. C'est elle, sa vivacité tendre, qui remplit tout, anime tout. Elle pense tellement aux siens, les aime, et les enveloppe, et les ouate si doucement qu'il n'y a que de la joie au nid.
La joie est doublée par l'hiver. Les enfants se félicitent du mauvais temps qui les enferme et de la belle journée qu'ils vont passer ensemble. Peu de bruit. Lui, il profite de ce jour pour faire quelque chose de son choix. Il est là, comme au petit tableau du Menuisier de Rembrandt*. S'il ne rabote pas comme lui, il lit et relit un livre. Mais en lisant, il les sait là qui, par moments, discrètement, disent un petit mol tout bas. Il sent derrière sans le voir, par la divination du cœur, ce qui ne fait aucun bruit, son mouvement onduleux et doux, à elle, et son petit pas. Elle ne fait que l'indispensable, et d'un doigt mis sur la bouche leur fait signe d'être bien sages et de ne pas le troubler.
Que font-ils là, ces enfants? je suis curieux de le savoir. Ils font une pieuse lecture. Ils lisent les grandes aventures, les audaces et les sacrifices des voyageurs d'autrefois qui nous ontouvert leglobeet ont tant souffert pour nous. « Ce café qu'a pris votre père, le sucre, enfants, que vous mettez dans le lait abondamment, trop peut-être, tout cela a été acheté par l'héroïsme et aussi par la douleur. Soyons donc reconnaissants. Nous devons à la Providence ces providences humaines des grandes âmes qui peu à peu parviennent à relier le globe, l'éclat-
mit, le fécondent, l'amènent ou l'amèneront bien lot vers l'accord, vers l'unité qu'aurait une seule aine d'homme. » Peu à peu, elle leur dit la communion matérielle (qui en prépare une morale), la navigation, le commerce, et les voies, les canaux, les rails, le télégraphe électrique.
Les enseigner peu à peu, dans leur véritable sens, avec le temps, la lenteur, la précaution convenables, c'est donner aux enfants l'instruction religieuse, les élever à l'Esprit divin, esprit de bonté, de tendresse.
Qui ne le sentira au cœur, quand cette révélation nous vient de la houche adorée? Les enfants sont émerveillés. Hais lui-même qui sait touteela, en le reprenant par elle avec ce charme attendrissant, se tait dans une heureuse extase et sent que tous nos arts nouveaux sont des puissances d'amour.
Père, enfants, ils sont nourris de son âme, de sa douce sagesse. Ils écoutent et elle a fini. Ils se réveillent comme d'un rêve... Un bruit, un petit tac-tac a retenti aux carreaux. Pétition d'un voisin ailé. Le moineau du loit leur dit dans sa franchise pétulante : « Quoi donc, petits égoïstes, dans nn aussi mauvais jour vous vous tiendrez enfermés! > Cette harangue a grand effet, on ouvre, et l'on jette du pain. Mais quelle est l'émotion, quand un hôte plus confiant, profitant de cette ouverture, entre et bravement sautille au fond de la chambre !
« Oh! merci, cousin Rouge-gorge, qui, sans façon, nous rappelle la grande parenté oubliée. Tu as raison; en effet, chez nous, n'est-ce pas chez toi ?» On n'ose plus respirer. La mère, avec discrétion, sans l'effrayer, jette des miettes. Et lui, nullement humilié, ayant picoté, et même approché un peu du foyer, s'envole, et laisse cet adieu : c Au revoir, mes bons petits frères ! »
Si l'heure du repas n'approchait, la mère aurait beau-
coup à dire. Mais il faut bien vous nourrir, vous aussi, petits rouges-gorges.
Au dessert, elle leur explique le banquet de la Nature, où Dieu fait asseoir tous les êtres, grands et petits, les plaçant selon l'esprit, l'industrie, la volonté et le travail, mettant 1res haut la fourmi, très bas tel géant (rhinocéros, hippopotame). Si l'homme siège à la première place, c'est par une chose unique, te sens de la grande harmonie, et l'amour du divin Amour, la tendre solidarité avec tout ce qui émane, le sublime don de Piété.
Ces discours pourraient glisser. Ce qui les fait entrer au cœur, ce qui pour les enfants émus grave cette heure dans le souvenir, c'est que devant eux les parents consomment l'acte de fraternité que la prière de la mère a préparé le matin. Le travailleur, pour son frère, donnera de son travail, donc de sa vie et de son âme. Elle l'embrasse, les yeux humides. Et la table est sanctifiée.
Assez pour un jour. Seulement, enfants, réjouissez le cœur de votre père d'un double chant : le chant de la patrie française en ses jours de grands sacrifices, qu'au besoin vous imiterez; et l'hymne de reconnaissance pour le Dieu bienfaiteur du monde, qui nous a donné ce jour, et peut-être son lendemain.
Donc, reposons. Votre père, bien fatigué, n'est pas loin de s'endormir. Il s'est couché si tard hier, pour achever son samedi! Dormez, amis, dormez, enfants. Dieu vous garde pendant le sommeil !
LA MORT EST UNE FLEUR Hichelet prépare ainsi la veuve au dépari et l'achemine nutom-
Les bons meurent sonuvet seuls et ceux qui consolèrent
176 J. M1CHELET.
ne sont pas toujours consolés. Leur douceur, leur résignation, leur harmonie, les conservent, et plus qu'ils ne voudraient. Trop souvent la femme innocente qui n'a vécu que pour le bien, et qui devrait être entourée, soutenue dans l'âge de faiblesse, voit tout s'éteindre, amitiés, parentés, et se trouve avancer seule vers le terme solennel.
Elle n'a pas besoin d'être traînée ; elle va, elle marche d'elle-même. Elle ne veut qu'obéir à Dieu. Elle se sent en bonne main, elle espère, elle se fie. Tout ce qu'elle a encore d'aspirations tendres et saintes, ce qu'elle rêva, voulut en vain pour le bonheur des autres, ce qu'elle avait préparé et ne put, tout cela semble une promesse d'avenir et l'entrée d'un monde nouveau.
Celle-ci n'a pas peur de Dieu. Elle avance paisible vers lui, et ne voulant que ce qu'il veut, mais sûre de la vie à venir, et disant : « Seigneur, j'aime encore. »
Telle est la foi de son cœur. Cela n'empêche pas que la faiblesse de l'âge, du sexe, n'agisse parfois et qu'elle n'ait des heures de mélancolie. Alors elle va voir ses fleurs, leur parle et se confie a elles. Elle pacifie sa pensée dans cette société discrète, qui n'est pas importune, qui sourit et se tait. Du moins, les (leurs parlent si bas qu'on a peine à entendre. On croirait voir en elles les enfants silencieux.
En les soignant, elle leur dit : Mes chères muettes ! A moi qui vous dit tant de choses, vous pourriez avoir confiance. Si vous couvez un mystère d'avenir, parlez, et je n'en dirai rien, s
A quoi l'une des plus sages, vieille sibylle des Gaules (verveine ou bruyère, n'importe): a Tu nous aimes!... Eh bien, nous t'aimons, nous l'attendons... Sache-le,
nous sommes ton avenir même, Ion immortalité d'icibas. Ta vie pure, ton souffle, ton corps nous reviendront. Et, quand ton génie supérieur, affranchi, dépliera ses ailes, ce don d'amie nous restera. Ta chère et sainte dépouille, veuve de toi, va fleurir en nous. »
Ce n'est pas une vaine poésie. C'est la vérité littérale. Notre mort physique n'est rien qu'un retour aux végétaux. Peu, très peu est chose solide dans cette mobile envoloppe ; elle est fluide et s'évapore. Exhalés, en bien peu de temps, nous sommes avidement recueillis par l'aspiration puissante des herbes, des feuilles. Le monde si varié de verdure dont nous sommes environnés, c'est la bouche, le poumon absorbant de la nature, qui sans cesse a besoin de nous, qui trouve son renouvellement dans l'animal dissous. Elle attend, elle a hâte. Elle ne laisse pas ce qui lui est si nécessaire. Elle l'attire de son amour, le transforme et lui donne le bienfait de l'aimable métamorphose. Elle nous aspire en végétant, et nous respire en fleurissant. Pour le corps, ainsi que pour l'âme, mourir c'est vivre. Et il n'y a rien que de la vie en ce monde.
L'ignorance des temps barbares avait fait de la Mort un spectre. La Mort est une fleur.
Dès lors, elles disparaissent, ces répugnances, ces terreurs du sépulcre. C'est l'homme qui a fait le sépulcre, et ensuite il en a pris peur. La nature ne fit rien de tel. Que me parlez-vous d'ombre, de profondes ténèbres et du sein de la terre? Grâce à Dieu, j'en puis rire. Rien ne m'y retiendra. A peine y laisserai-je trace. Entassez donc encore pierre, marbre, bronze. Vous ne me tenez point. Pendant que vous pleurez et me cherchez en bas, déjà plante, arbre et fleur, enfant de la lumière, j'ai ressuscité vers l'aurore.
L'antiquilé si pénétrante, et vraiment éclairée d'avance d'une aimable lueur de Dieu, avait formulé ce simple mystère en images gracieuses. Daphné devient laurierrose, et n'en est pas moins belle. Narcisse, en larmes distillé, reste le charme des fontaines.
J'ai ce spectacle sous les yeux. Au lieu même ou j'écris, à cette porte de la France eu l'Océan et la vaste Gironde* font leur combat d'amour et la lutte éternelle qui les marie sans cesse, les rochers déchirés donnent aux dots le vieux peuple de pierre, devenu sable. Cent plantes vigoureuses fixent de leur pied cette arène, se l'approprient, s'en font une vie forte, si odorante au loin que le voyageur sur la route, le marin dans sa barque, l'aspirent, sont étonnés. Et la mer s'en enivre. Quels sont ces puissants végétaux ?... Les plus petits et les plus humbles, nos vieux simples des Gaules, romarins, sauges, menthes, thym, serpolets en foule, et tant, tant d'immortelles qu'il semble indifférent de vivre ou de mourir.
La pauvre petite âme de toutes ces vies marines se fait fleur, s'exhale en parfums.
1. Michelet était alurn installé à Saim-Geoiypj 1 l'embouchure de la Gironde.
Ce livre, qui parut vers ta fin de la carrière de l'auteur (1869), ('tait prépare depuis longtemps; il était la suite naturelle des livres de f Amour et de la Femme. Pour relever la famille il ne suffit pas de relever la femme, il faut donner à l'enfant une forte éducation. Les systèmes d'éducation que nous ont légués les siècles passés ne suffisent plus à notre temps. Notre but doit être de faire des hommes, notre principe doit être l'action. Ces idées sont exposées dans l'introduction.
L'ouvrage se compose de cinqlivres. Le livre 1", De Fëducationavant la naissance, est consacré à poser le principe fondamental de l'éducation, qui doit être de développer la nature aulieude la réprimer. Le livre II: De l'éducation dans la famille, montre la place tenue par l'enfant dans la maison et comment le père et la mûre doivent se partager la lâche. Le livre III -.Histoire de l'éducation, est une revue des systèmes de pédagogie, dans les écoles du moyen âge, dans Rabelais et Montaigne, dans les philosophes du xvu* siècle et surtout dans les pédagogues du xix", Pestalozzi et Froebel. Le livre IV : Université, Écoles, examine les méthodes et l'esprit de l'enseignement dans les différentes écoles, dans les établissements universitaires, les écoles industrielles, les écoles de médecine et de droit. Le livre V : L'éducation continue toute la vie, montre comment l'homme continue à se développer par la lecture et par la vie publique. L'ouvrage se termine par des conseils et des propositions de réformes pour l'avenir.
J. M1CHELET.