‹ Michelet NaturalisteChapitre 11 sur 73 · Edition de 1858, t. IV, p · texte numérisé non relu

Edition de 1858, t. IV, p

de première main, et qui continue par des assertions 4 priori, des évocations de visionnaire, et des symboles épiques, c’est ce qu'on peut accorder facilement à un critique aussi judicieux . que M. de Broglie (Correspondant, t. VII de la nouv. série, t. XLIII de la collection, p. 7 et sq. 25 janv. 1858) ; reste à savoir toutefois si la première manière de Michelet était conforme à sa nature, ou si plutôt il n’a pas plus logiquement obéi à ses modèles et aux intentions de sa jeunesse dans la seconde.

Or, il a dit lui-même qu’en 1830 il était « artiste et écrivain, bien plus qu’historien » (pr. 1860, t. I, HF., p. x1v), qu'il n'avait «nul autre art en 1833 » que celui d'évoquer les morts et de pleurer sur eux. Il a lui-même confessé, dès ses débuts, que la science historique ne pouvait se passer de l’art : « la plupart des monuments ont péri, et ceux mêmes qui nous restent ont été altérés, dénaturés » (VV., p. 281) ; il a lui-même arboré délibérément des hypothèses (VV. passim) ; il a trouvé dans Vico le maître dont il voulait procéder, comme d’un père spirituel un fils d’élection. Ce qui acheva d’orienter Michelet vers l’histoire artistique et divinatoire, ce qui le consola de la perte ou de l'absence de documents introuvables, ce qui le convainquit même de l’inutilité de cette perte, ce fut cette œuvre, à la fois historique par son objet, artistique par son esprit, philosophique par la méthode, en laquelle le précepte et l'exemple étaient joints. « Beaufort n'avait que détruit » le roman qui se cache sous la fausse science ; sans trouver les documents du réel, comment arriver au vrai positif ? « L'idée partit du pays de l’idéalisme, de la patrie de saint Thomas et de Giordano Bruno... Le vieux génie du nombre et la subtilité scolastique, la philosophie spiritualiste et l’école de Salerne, le droit romain et le droit féodal. et, au-dessus de tout cela, une immense poésie historique. une mélancolique réminiscence de la doctrine des âges, la pensée d’une rotation régulière du monde naturel et du monde civil..; voilà Naples, et voilà Vico » (HRo., I, p. 3-4).

Voilà Vico ! et voilà, sous le nom pourtant de «science neuve» l'art divinisé ! Art, métaphysique et science se combinent dans l'œuvre du maître et dans l’admiration du disciple. « Dans le vaste système du fondateur de la métaphysique de l’histoire, existent déjà, en germe du moins, tous les travaux de la science moderne » (ibidem, p. 4). Or, applaudir à cette synthèse, c'était adhérer au naturalisme, c'était se vouer à l'étude, non pas des faits, mais du comment des faits, c'était faire de l’histoire, non

la science du devenu, mais celle du devenir, c'était en faire enfin une science naturelle.

Les mots nature, naturel, et les concepts auxquels ils correspondent ont visiblement hanté la pensée et l’œuvre de Vico : « si la coutume commande, écrit par exemple Vico, le droit naturel qui a été ordonné par la coutume, est né des mœurs humaines, résultant de la nature commune des nations, Ce droit conserve la société, puisqu'il n’y a chose. plus naturelle que de suivre les coutumes enseignées par la Nature. D’après tout ce raisonnement, la nature humaine, dont elles sont un résultat, ne peut être que sociable » (L,. I, ch. II, $ 47).

De tels « axiomes » étaient le principal souci de Vico. N’avait-il pas imaginé la subtile distinction du vrai et du certain ? I ya certitude de ce qui est, mais vérité de ce qui doit être, et l’on sait que Vico donne la préférence à ceci sur cela, à la loi sur les faits, à la Nature sur l’histoire. « Les philologues » (et Vico entend par là ceux qui étudient «les actes de la liberté humaine »), les philologues restent à moitié chemin s'ils « ont négligé de donner aux faits le caractère de vérité qu'ils auraient tiré des raisons philo-. sophiques » (Vico, Principes de la Philosophie de l'Histoire, 1, Il, $ 10). Interprétant ces principes, et les faisant siens, Michelet, dès ses débuts dans l’histoire, était-il autre chose qu’un naturaliste, dans un sens évidemment spécial qu’il nous reste à préciser ? C’est ce qu'il est difficile de discuter, du moins en lisant son propre « discours » (VV., p. 275). « Dégager les phénomènes réguliers des accidentels, et déterminer les lois générales qui régissent les premiers ; tracer l’histoire universelle, éternelle qui se produit dans le temps sous la forme des histoires particulières, décrire le cercle idéal dans lequel tourne le monde réel : voilà l’objet de la nouvelle science. Elle est tout à la fois philosophie et histoire de l'humanité, » Aussi n’a-t-on pas lieu de s'étonner que le début de l’Introduction à l'Histoire universelle définisse l’histoire la « guerre. de l’homme contre la Nature », car elle « n'est pas autre chose que le récit de cette interminable lutte (IHU,., p. 3), et que L'Histoire Romaine (I, 363), apporte des renseignements de ce genre : « ce récit peut bien n'être pas réel, maïs il est éminemment vrai. »

Mais, si l’on admet avec nous, que Michelet fut naturaliste, on exigera sans doute que nous précisions en quel sens. Car il est plus d’une façon d’être naturaliste, même en histoire, mais surtout en général 1. Le naturalisme, c’est la philosophie de ce qui devient ; c’est le culte de ce qu’on voit se mouvoir, éclore et s'épanouir ; c’est la science des apparitions opposée à celle des apparences. Suivant qu’on ne discute ‘pas Îa réalité des apparitions, ou qu’on l’élude, le naturalisme est déjà divers, étant positivisme ou idéalisme, mais si nous nous en tenons seulement à la première de ces alternatives, il y a encore plusieurs variétés de naturalisme, selon que nous embrassons où non l'humanité dans l’objet de la cosmologie générale, selon que nous la distinguons ou non du champ des apparitions universelles. Si l'observateur de l'humanité restreint systématiquement le connaissable au sensible, il n’envisagera qu’une part de l’homme, il déniera ses droits à l’âme, à l’âme qui, sans jamais être apparition, se trahit sous les apparences, à l'âme qui, sans jamais être sensible ne laisse pas que d’être étudiable : il considèrera l’homme partiellement, partialement, en « sensualiste ». Si au contraire le naturaliste octroie à l'insensible une place dans le domaine de son objet, il pourra rendre son système spiritualiste ; il pourra même en faire un panthéisme, s’il ne reconnaît qu’un seul esprit dans l'univers, et dans ce cas la science même, entre ses mains, se convertira en une métaphysique moniste.

$ 1. Vis-à-vis de l’idéalisme pur, Michelet n’eut jamais que méfiance et dégoût. Il ne pouvait pardonner à Descartes d’avoir considéré les hommes «avec autant de liberté et de repos» que des animaux ou des arbres, n’ayant que des arguments d'ordre métaphysique pour octroyer l'existence aux choses corporelles quelles qu'elles soient, et ne pouvant tirer de la vision des choses créées aucun renseignement sur leur essence : « Voilà un dédain bien

1. Claude BERNARD a signalé lui-même la difficulté qu’on rencontre à fixer la limite des sciences dites naturelles (Introd. à la sc. expérim., p. 103). Pour lui, la physiologie n’est pas une science naturelle. Si on la fait rentrer dans le cadre des sciences anthropologiques, dit-il en substance, la littérature, les arts et la politique y rentreront également. Michelet l’a bien prouvé.

singulier », s’écrie Michelet (MJ., année 1821, p. 192). C’est que Descartes a isolé substantiellement la part visible et la part invisible du « composé » humain. Par la Nature, il n'entend « autre chose que Dieu même, ou bien l'ordre et la disposition que Dieu a établie dans les choses créées » (Descartes, Sixième méditation). La «physique » ne peut rien révéler à ce métaphysicien sur l’Âme de l’homme ou l'essence des choses. Entre lui et Michelet le divorce est incurable. Tout le long de son œuvre, Michelet s'écarte avec horreur de cet idéaliste (Cf. VV., début ; II HF. p. 8; XVII HF, p. 7).

Sur Leibniz son opinion reste confuse (PHM., XXXI), mais elle paraît peu sympathique. I1 n’est pas favorable à Spinoza (HRé., X, 141, 147). On ne sait ce qu’il pense de J,ocke 1,

$ 2. Le positivisme se présentait à Michelet conime une tentation plus difficile à éviter, comme une attitude plus logique, comme une doctrine plus autorisée, également adaptée à l’histoire naturelle et à l’histoire. C’est Buffon qui « donna le premier exemple, trop tôt oublié, d'étudier la Nature dans la seule vue de la connaître »?, sans arrière-pensée, froidement. En cela Condorcet et Lacépède ont comparé Buffon à Aristote et à. Pline. On sait que Buffon lui-même a posé les règles de sa méthode dans son Premier Discours sur la manière d'étudier la science naturelle. Dans ce manifeste, il a fait le procès du subjectivisme, condamnant ‘au nom de la science tout ce qui est convention, procédé, manière personnelle de voir, classification même : et Linné, sur ce point, n’est pas épargné! « J'ai dit qu'il fallait commencer par voir beaucoup ; il faut aussi voir presque sans dessein. on peut se servir d’une méthode déjà faite comme d’une commodité pour étudier ; on doit ia regarder comme une facilité pour s'entendre ; mais le seul et vrai moyen d'avancer la science est de travailler à la description ou à l’histoire des différentes choses qui en font l’objet. Il faut avoir vu, revu, examiné la chose qu'on veut décrire, et tout cela sans préjugé, sans idée de système : sans quoi la description n’a plus le caractère de Îa

1. Il lui a pourtant consacré sa thèse latine de doctorat ès lettres (31 juillet 1819); mais dans ce travail, d’ailleurs fort court, et qui n'est qu'un résumé sans critique, MICHELET ne nomme même pas LOCKE. — M. Monod, qui a réédité la thèse (Revue de Métaphysique et de Morale, année 1906, t. XIV, p. 381, sq.) observe cependant que Locke avait influencé Michelet, et que Cousin et Maine de Biran eux-mêmes avaient commencé par subir l'empreinte du sensualisme.

Page 1