‹ Michelet NaturalisteChapitre 12 sur 73 · CONDORCET, Eloges académiques · texte numérisé non relu

CONDORCET, Eloges académiques

vérité, qui est le seul qu'elle puisse comporter. Rien n’est plus

commun que des ouvrages embarrassés d'une nombreuse et sèche

nomenclature ….; rien de si rare que de trouver de l'exactitude dans les descriptions, de la nouveauté dans les faits, de la finesse dans les observations 1. » Ces diverses professions de foi, jointes à l'exemple que Buffon a donné de sa méthode au début de ses Epoques de la Nature, font de lui le premier des positivistes : le

fait lui sert d'assise comme plus tard à Auguste Comte. Plus d’un.

l'a suivi dans cette voie, non seulement parmi les naturalistes, mais parmi les écrivains, les historiens, les penseurs *. Jamais, en effet, l'identité de l’histoire et de l’histoire naturelle n'avait mieux justifié l'analogie de ces vocables. Sous la plume de Bufon, l'étude de la Nature avait revêtu la forme historique ; outre que les Epoques de la Nature en sont une preuve de fait, les intentions de Buffon ne sont nullement douteuses. « Les faits, a-t-il écrit ?, sont dans les sciences ce qu'est l'expérience dans la vie civile. On pourrait donc diviser toutes les sciences en deux classes principales.., la première est l’histoire civile, et la seconde, l’histoire naturelle, toutes deux fondées sur des faits. » Et plus loin * : «L'histoire d'un animal doit être, non pas l’histoire d’un individu, mais celle de l'espèce entière de ces animaux... mais ce serait un objet étranger à l’histoire de ces animaux que d'entrer dans un examen anatomique trop circonstancié, ou du moins ce n'est pas son objet principal. » Sans doute, il faut s'entendre sur le sens de ce mot histoire : il faut se souvenir qu'il est déjà dans Pline (Historia naturalis) et même dans Aristote, et qu’à cette source de son emploi le mot grec issscix trahit simplement une afhnité avec la racine F3 (cf. si3x, uidere). L'historien est celui qui voit ; le naturaliste est celui qui embrasse un ensemble, et ce n'est pas sans éloquence que Buffon a défini « cette facilité de penser en grand qui multiplie la science # » ; encore est-il qu'il a situé dans le temps plutôt que dans l’espace l’objet de cette vision d'ensemble, et qu'il n’a pas peu contribué à justifier par 1à l'analogie de l'histoire et de l’histoire naturelle apparentées par l'identité de leur nom.

Lacépède de même, soumettant à l’expérimentation la plus actuelle les ressources de la nature, retraçait à coup d’hypothèses

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+ BUFFON, Ed. Dufour-Mulat, 1858. Premier discours, p. 20, col 1. . Tbid., col. 2.

« BUFFON, tbidem, p. 25, col 2.

+ LACÈPÉDE, Ed. Furne, 1802. Effets de l'art sur les Poissons.

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historiques, faute d’une observation directement possible, les procédés par lesquels les espèces avaient pu se différencier dans le temps ; et concluant de ces expériences spontanées à la vraisemblance des phénomènes révolus, devenait historien sans le vouloir, par le tableau qu'il retraçait de l'apparition des espèces dans le temps. « Les modifications que l’homme imprime serviront à déterminer celles que la Nature impose. La connaissance que l'on aura du point où aura commencé le développement des premières, et de celui où il se sera arrêté, dévoilera l’origine et l'étendue des secondes. Les espèces artificielles seront la mesure des espèces naturelles. La Nature est le femps qui règne sans contrainte sur la matière qu’elle façonne, et sur l’espace dans lequel elle distribue les ouvrages de ses mains immortelles 1, »

Enfin les recherches positives prenaient la forme et le ton de l’histoire dans les sciences de la vie, surtout dans la médecine, dans l’embryogénie. Serres, que Michelet connut chez Geoffroy Saint-Hilaire ? lui apparut comme un véritable collègue, un historien de l’homme, parce qu’il envisageait les diverses ébauches de l'être dans des stades successifs. L/embryologie paraissait d'autant plus historique qu'on attribuait aux degrés successifs du développement de l’œuf humain une correspondance parfaite avec les divers échelons de la scala viventium, du règne animal actuellement organisé. Milne-Edwards, dont l'autorité sur Michelet fut pourtant considérable, s’inscrivit en faux contre ces analogies hâtives : les doctrines de Serres lui parurent « contraires » à la vérité et dangereuses pour la science #...; «l'embryogénie ne lui semblait pas plus une « anatomie comparée transitoire » que le tableau du règne animal ne lui paraissait une « représentation fixe et permanente des aspects mobiles de l'organogénie humaine » ; non, ajoutait-il, « un mollusque n'est pas plus un embryon de mammifère arrêté dans son développement organique que le mammifère n’est un poisson perfectionné. » Cependant Milne-Edwards, il faut le reconnaître, parlait en historien, autant qu’en naturaliste. Ce chapitre de son introduction est intitulé Tendances de la nature, et il s'exprime ainsi sur les

1. LACÉPÈDE, Effets de l'art sur les Poissons, p. 623-624 de l'édition de Furne.

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