‹ Michelet NaturalisteChapitre 13 sur 73 · Cf. journal cité par MONOD, Revue bleue, loc. cit · texte numérisé non relu

Cf. journal cité par MONOD, Revue bleue, loc. cit

3. Ibidem. Cf. Amour, XV « Geoffroy Saint-Hilaire et Serres créèrent l'embryogénie ». Cf. SERRES, Principes d'Embryogénie, de Zoogénie et de Tétatogénie, in Mém. de l'Acad. des sc., t. XXV, ann. 1860. ,

- 4. MILNE-EpwaRrDs, Leçons sur la Physiol. et l’Anatomie comparée de l’homme et des animaux, 14° vol., introd., I, p. 29-31.

procédés de la Nature : «Les procédés employés par la nature pour approprier l’organisation des animaux à des genres de vie fort différents, sont les mêmes que les moyens mis en usage pour le perfectionnement de ces êtres. C’est d’abord en imprimant quelques modifications légères aux parties déjà existantes dans le type général, puis en transformant plus complètement ces parties, qu’elle adapte la structure des dérivés de ce type à des conditions d'existence nouvelles... » j

Avec de telles leçons et de tels exemples, Jules Michelet, s'il

n’avait été qu’une intelligence au service de l’histoire, aurait donc eu beau jeu pour combiner l’objet des sciences historiques et la méthode du naturalisme. Une occasion s’offrait à lui d'être à la fois historien et naturaliste, d'observer impartialement les faits de la nature, et de les raconter, en faisant de la nature et du temps un seul objet comme Lacépède. Mais il ne l’entendait pas ainsi. D'autres pouvaient rêver autour de lui l'adaptation du naturalisme à la psychologie et à l’histoire : Balzac se réclamait de Geoffroy Saint-Hilaire ; et plus tard, quand Michelet cumula

les études historiques et scientifiques, le glorieux déclin d’Au-.

guste Comte, la maturité de Quinet, la jeunesse de Taine et de Renan ne rêvaient que laboratoires. L'auteur de Marc-Aurèle et de la Vie de Jésus, au souvenir de ce temps s’écriait : « C’est par la chimie à un bout, par l’astronomie à l’autre, c’est surtout par la physiologie générale que nous tenons vraiment le secret de l'être, du monde, de Dieu, comme on voudra l'appeler. Le regret de ma vie est d’avoir choisi pour ces études un genre de recherches qui ne s’imposait pas et restera toujours à l’état d’intéressantes considérations sur une réalité à jamais disparue. » Michelet, qui n'eut pas de regrets dans sa vieillesse, ne conçut pas l’histoire comme une science positive. Il laissa, disons-nous, à d’autres cette annexion, parce qu'il ne pouvait se résigner à livrer l’homme, corps et âme, au monde contemplé par la science. Pour lui, le positivisme était matérialisme, nous l'avons vu (chap. I, sub finem p. 66, ligne 12). Adhérer au naturalisme positiviste lui répugnait donc, et beaucoup de ses contemporains repoussaient, au nom du spiritualisme, comme lui, le

«positivisme, c'est-à-dire le matérialisme accommodé au goût

de notre siècle » 2.

1. RENAN, Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse. : 2. Ad. FRANCK, Moralistes et Philosophes, p. va. — Cf. CARO, Le Matériahisme et la Science, p. 67-68. — JANET, Matérialisme allemand contemporain.

Si donc, incliné par la pente de son esprit philosophique au naturalisme en histoire, Michelet s’y trouvait encore autorisé par les allures historiques des sciences naturelles, et par l'attitude scientifique des historiens de son temps, s’il n'avait pour ainsi dire qu'à emprunter la force du courant positiviste pour accommoder l'objet de ses études aux méthodes de ce temps, quelque chose en lui protestait contre les conséquences de ce parti. Le positivisme appliqué aux sciences morales lui déplaisait : le comment des évènements humains était bien le grand mystère que cet apôtre brûlait d'approfondir et de prêcher, pour émouvoir ses contemporains au spectacle de ce déroulement séculaire, dont ils sont les derniers bénéficiaires et les collaborateurs prowvisoires. Une leçon lui paraïssait se dégager de cet auguste ensemble, une leçon religieuse et grave (ce sont les épithètes par lesquelles Michelet désignait lui-même Wallon à la bienveillance de Guizot) ; l'humanité ne pouvait contempler sa propre marche sans voir qu'elle tend vers le bien et qu’elle y est irrésistiblement poussée par une force parfaite. Si c'était là, comme nous le verrons; la conclusion qui doit se dégager de la lecture des annales du monde, l’histoire n’est qu’une science du comment, sans doute ; un naturalisme, soit ; maïs l’histoire d’un comment transcendant, un naturalisme mystique. Dès lors, Michelet ne pouvait livrer l'humanité, objet de son étude, aux positivistes endurcis, aux philosophes d’une causalité sensible et seconde ; c'eût été tomber dans le naturalisme sensualiste, ou dans le mécanisme et le déterminisme.

Sous sa forme mécanisme et déterminisme, le matérialisme est-il différent du positivisme ? Observons d’abord qu'il accoutume l’homme à se considérer comme asservi aux lois du monde, non seulement en partie, mais totalement, ce qui pourrait échapper à cette servitude étant banni de la science comme inconnaissable. On sait quels déplorables effets entraîne une telle doctrine ; le néo-vitalisme avait lutté là contre 1, mais avait-il terni l'éclat et ruiné le crédit de ces philosophes du xvixrre siècle qui avaient trouvé, en Lamettrie, leur plus insultant coryphée, en Cabanis un disciple audacieux, en Claude Bernard un héritier d'autant plus redoutable qu'il paraissait lui-même dégagé des intentions sectaires de ses prédecesseurs ? Sans doute Cabanis n'aurait pas

1. Cf. PAPILLON, Hist. de la Phil.mod., t. II et D' CHAUFFARD, La Vie, Correspondant,/25 octobre 1862, 1864 et 1868.

pu prouver que le « système cérébral est l'organe de la pensée et de la volonté »1; mais Claude Bernard paraïssait démontrer que « chaque élément (d’un organisme) a son autonomie, autonomie inconsciente et enchaînée par un déterminisme absolu aux conditions physico-chimiques du milieu organique intérieur ». Il écrivait aussi : « L'expérience, c’est-à-dire l’étude des phénomènes naturels, apprit à l’homme que les vérités du monde extérieur ne se trouvent formulées de prime abord ni dans le” sentiment ni dans la raison »?. Et ce qui fait voir combien ce mécano-déterminisme est identique, en son fonds, au positivisme #, c’est qu'Auguste Comte se servait de termes correspondants pour marquer les étapes du progrès scientifique (âge théologique, âge métaphysique ou abstrait, âge positiviste ou scientifique — sentiment, intelligence, et expérimentation de Claude Bernard). Au dernier terme de cette progression d'Auguste Comte, comme au dernier terme du progrès selon Claude Bernard, nul souci de causes ni de fins : ces notions sont sansintérêt, puisqu’elles s'appliquent à des réalités fatales ; entre le cristal et l’homme il n’y a qu'un vague abîme comblé par le frisson des lois qui les unissent : « si les propriétés des êtres tiennent à la constitution et non à la composition des principes élémentaires, toute transition d’un règne à l’autre est une question de forme et non de substance 4, »

Ce que Claude Bernard et Auguste Comte écrivaient ainsi, l’un pendant, l’autre avant la période d'activité de notre naturaliste philosophe, n’a pas sans doute influé directement sur les débuts de son œuvre, mais exprime un état d'esprit commun aux savants de son époque, et dont il importe peu que Michelet ait eu connaissance dans ces textes où sous cette forme. Cet état d'esprit consiste à isoler systématiquement ce que l’homme a de naturel et d'animal, ou si l’on veut, ce qu’il a de physique et de pondérable — ce sont deux nuances d’une même pensée — et à ne rien considérer du reste. I/homme ainsi dédoublé ne subsiste pas tel qu’il existe objectivement, car l’objet véritable de la science humaïne n’est en réalité complet que lorsqu'il est simple. Cette attitude sophistique, défaut de logique radical qui

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