VACHEROT, Métaphysique et Science, II, p
n'empêche pas ensuite de raisonner juste sur les fragments d’une réalité tout de même mutilée, constitue le sensualisme. Le sensualisme se condamne à ne voir que le multiple, le simple étant invisible, et la logique le contraint à ne raisonner que sur ce qu'il voit. Ainsi l’objet surhumain de la science de l’homme disparaît au regard du sensualisme pour faire place aux mul- tiples apparitions dont la complexité pullule sur la négation du simple, comme naissent sur un cadavre, non pas à ses dépens, mais avec la complicité de son inertie, les vers dont il sera rongé. Certes, on a beau dire que la vie n’est faite que d'énergies physico-chimiques ; on a beau le dire et s'appeler Claude Bernard, on n'explique pas pour si peu comment il se fait que ces énergies physico-chimiques, issues du monde et destinées à y revenir, agissent toutes pendant la vie d’un être dans le sens de la conservation de cet être ; ni pourquoi la mort disloque à tout jamais ces forces préalablement convergentes et respectivement impérissables. Pour admettre la réalité de la vie, il faut admettre la réalité de l’invisible, car ce qui maintient la substance et la personnalité de l'être vivant, ce ne sont pas ces forces physicochimiques soumises à l’ordre expérimental, c'est ce qu’Aristote appelait sa forme, c’est le principe interne, grâce auquel toutes ces forces ne réalisent qu’un seul tout et s’agrègent dans une unité revêtue d'un seul nom. Or, le sensualisme ne tient compte que du concret, et la notion de vie est essentiellement fondée sur un principe abstrait.
On a beau dire aussi que l'identité d’une dynamique universelle astreint à des lois communes la vie individuelle et la vie sociale, et courbe les êtres et la société sous le même joug déterminé que la matière brutale et dénuée de spontanéité ; on a beau le dire et s'appeler Auguste Comte : il n’en reste pas moins que quelque chose dans l’homme ne ressemble pas à la matière, ne fût-ce que cette connaissance de « l'avantage que l'univers a sur lui », ne fût-ce que ce sentiment que l’homme peut avoir de sa déchéance, de sa défaillance, de ses déviations relativement au sens de sa loi, ne fût-ce enfin que la souffrance ou la conscience qu'il en éprouve, tandis que «l'univers n’en sait rien ».
Michelet ne pouvait accepter un naturalisme positiviste : la nature qu’il voulait dévoiler à l’homme, c'était une pourvoyeuse de bonheur. et d'amour, une nourrice, une mère, et comme le moule immense et vivant de toutes les énergies tendres et délicates, ingénieuses et passionnées, une personne enfin, une âme
mystérieuse et libre, accessible à d’autres regards qu’à ceux de
la chair et de la science, et planant beaucoup au-dessus de nos
répertoires de faits.
$ 3. Rebelle au naturalisme idéaliste par nature, exposé au naturalisme positiviste par ambiance, mais défiant par accident, et décidé à ne pas verser dans le sensualisme, Michelet semblait fatalement destiné au spiritualisme. Il éluda néanmoins cette issue.
Le naturalisme d’Aristote et des scolastiques, différent de celui de tous les philosophes anciens, contemplait les objets dans leur apparence et reconnaissait sous leur type éphémère une forme éternelle : cette force qui organise la matière, qui en fait un être de tel type, elle est, d’une part, conçue comme distincte de la matière, comme l'esprit qui l'anime ou comme l’'émanation d'un Esprit supérieur ; d'autre part, elle n’est conçue comme universelle que par une autre âme. « La nature ne nous donne que des êtres particuliers ; l'esprit venant là-dessus ne fait de tous qu'un seul objet et n’en a qu’une idée 1. » Le spiritualisme opère donc une abstraction sur l’objet concret du naturalisme ; et ce que cette abstraction nous y fait discerner n’est pas objectivement conçu comme une substance, mais comme une forme.
Cette attitude n’est pas interdite aux savants les plus authentiques, et Michelet lui-même pouvait s’en apercevoir, puisque Milne-Edwards adoptait franchement les doctrines d’Aristote, du moins concernant la vie. Il n’inclinait pas vers l’hétérogénie. En annonçant les expériences de Pouchet, dont les conclusions devaient, peu de temps après, céder la place aux arguments péremptoires de Pasteur, Milne-Edwards s’excusait de présenter à l'Académie des Sciences une doctrine qu’il avait « combattue », et qui lui « semblait compter si peu de partisans parmi les zoologistes » qu'il auraît « craint d’abuser des moments de l’Académie en venant la discuter »?. Et il concluait : « Une hypothèse qui n'est pas nécessaire pour l'intelligence des phénomènes constatés par l'observation et qui est en désaccord flagrant avec tout ce que l’analogie nous conduirait à admettre, ne me semble pas devoir prendre place dans la science. Il me paraît probable que la chimie parviendra à créer, de toutes pièces, les subs-