C. R. Acad. des Sc., t. XL VIII, p. 24, ann
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tances qui servent comme matériaux à la constitution des corps vivants ; mais quant à la genèse des organismes animés sans le concours de la puissance vitale, je ne vois aucun motif pour y croire. » C'était excellemment distinguer la « forme » des êtres vivants : de celle des corps inorganisés, et cette notion aristotélicienne était assez clairement désignée par le grand naturaliste dans ses Leçons d'anatomie comparée. S'opposant avec éclat à la méthode des positivistes, l’illustre savant ne craignait pas d'ajouter : « Dans quelques écoles physiologiques on professe un grand dédain pour les vues de l'esprit, et l’on répète à chaque instant que les faits seuls ont de l'importance dans la science, que le philosophe véritable doit se borner à les enregistrer. Mais c’est là encore, ce me semble, une grave erreur... I/ouvrier carrier.…., s’il voyait tous les blocs informes se réunir sous la main du maître pour constituer le Parthénon d'Athènes ou le Colisée de Rome, comprendrait que la science de l’architecte n’est pas une science inutile lors même que le monument créé par son génie ne devrait avoir qu'une durée éphémère. » L'auteur d’une telle page pouvait bien avoir la pensée occupée d’Aristote et pousser son culte jusqu’à décerner à Cuvier, comme suprême: louange, le titre d’« Aristote des temps modernes »?. I1 ne s’en cachait pas d’ailleurs. Dès le premier des quatorze tomes de son Anatomie comparée, il invoque « l'exemple d’Aristote », « Aristote qu'il faut toujours rencontrer. ce grand philosophe qui porterait à bon droit le titre de père des sciences naturelles » 3.
Mais Michelet, bien qu’hostile aux progrès du matérialisme, ne pouvait pas former de vœux pour la victoire du spiritualisme.
En effet, cette victoire eût rendu le naturalisme inutile, du moins en tant que facteur du progrès éthique et social. Le spiritualisme a une morale, mais sa morale postule la conscience et laisse entrevoir un Dieu distinct du monde et le gouvernant. La morale naturelle du spiritualisme incline donc, volontiers ses adeptes vers une morale surnaturelle. Radicalement hostile au monisme, le spiritualisme n’est pas moins éloigné du panthéisme que du matérialisme. Un naturalisme mystique est donc doublement incompatible avec le spiritualisme : d’une part, comme rêvant d'être une révélation suffisante, d'autre part
1. €. R: Acad. des Sc., Loc. cit., Cf. Leçons d'anatomie, I, p. 5. 2. Leçons d'anatomie, t. I, p. 26. 3. Ibid., pp. 1, 36, et 36 note.
comme inclinant au monisme panthéistique. Michelet eut la religion de l’histoire comme celle de la nature. Il crut reconnaître l'idéal, l'absolu, l'éternel sous la fuyante succession des événements humains. Il fit de cet absolu le saisissable objet d’une communion nécessaire, encore que cette communion fût son œuvre et ne s’imposât pas. Il redouta enfin par-dessus tout l’autorité de l'Eglise dont tous les théologiens ont adhéré comme philosophes au spiritualisme d’Aristote. « Il faut, disait-il, que chaque matin nous nous fassions notre Dieu. » (J., ann. 1841, ap. JM., p. 114). Il faut que tout être accomplisse selon ses suggestions intimes et infaïflibles son histoire et sa loi. La nature est la source de ces suggestions. En les écoutant, Michelet ñe croit pas seulement faire œuvre d’apostolat positif, mais de préservation jalouse. En les signalant à l'attention de ses disciples (NF. p. 270-271), il ne leur indique pas seulement la voie de leur développement, il croit les arracher à toutes les voies différentes, où le vrai, le juste et le beau se révèlent du dehors et par des textes objectifs. La nature, pour ce naturaliste, est une arme à deux tranchants : offensive contre le positivisme, elle est défensive contre le spiritualisme, contre toute révélation, contre toute Eglise ; elle est éminemment « laïque » et anticléricale, oomme nous l'avons indiqué déjà (p. 68) ; comme on le verra également plus loin (p. 177):
Aussi le même esprit guide-t-il le naturaliste et l'historien. La même réaction qui lui dicte, en histoire (HF, X, La Réforme, préface, fin), de fougueux anathèmes contre les croyants, « faux docteurs et faux dieux », qui lui suggère une « Bible de l’humanité » laïque, qui le rend apôtre de la Nature contre le dogme, lui fait préférer avant toutes choses, en histoire naturelle, les savants hostiles à la « Bible » : Geoffroy Saint- Hilaire est salué avec respect, non pas tant comme savant que comme le vainqueur de Cuvier (Ins. 370). L'illustre Cuvier, loué d'Elie de Beaumont ?, loué de Flourens, est rarement cité par Michelet (Mer 129, Mer 423), mais signalé expressément (Ins. 379) comme un tyran détrôné qui avait abusivement cru à la création du monde (voir aussi Mem. cités par Monod, Revue Bleue, loc. cit.). Geoffroy Saint Hilaire substitue sournoisement
1. Cf. FAGUET, xIxe siècle, Michelet, $ III; — G. MonoD, Renan, Taine, Michelet, pp. 188, 242-247 ; — D'HAUSSONVILLE, op. cit., p. 134: — J. SIMON, Michelet, 167, sq.