Mém. de l'Acad. des Sc., t. XIV, p. XXII
2. Auteur d’une formidable « Géographie dans son rapport avec la nature et l’histoire de l’homme, ou Géographie universelle comparée, considérée comme base de l’enseignement des sciences physiques et historiques. » (Berl. 1817-1818 ; 2e édit. 1822-1858, 20 vol. in-80.
Ainsi, dans l’histoire, Vico l’a emporté sur les archives. De même en histoire naturelle Toussenel, directement inspiré de Fourier et de Saint-Simon, l'emporte, comme nous le verrons, sur l'expérience. L'unité de cette œuvre peut ainsi se trouver reconstruite du point de vue de son développement, comme nous avons cru y réussir du point de vue psychologique, comme il nous restera à le faire d’après le contenu doctrinal.
En s’opposant aux historiens de son temps, il est visible que Michelet a professé pour la pure histoire un désintéressement qui n'allait pas sans dégoût. « Ils n’ont pas remarqué la perte de l'âme... la chute de l'esprit public », disait-il en parlant de Thierry et de Guizot (HF., IX, 18); et il les jugeait plus significativement encore en 1869 (HF. p. 11) : à cette date, la « noble pléïade historique » à laquelle ils avaient appartenu, et dans laquelle Michelet enrôlait « MM. de Barante, Guizot, Mignet, Thiers, Augustin Thierry », était surtout critiquée pour son excès d’analyse, pour ses « spécialités » : ces spécialités, écrivait Michelet, « ont toujours quelque chose d’un peu artificiel, qui prétend éclaircir, et pourtant peut donner de faux profils, nous tromper sur l’ensemble, en dérober l'harmonie supérieure. La vie a une condition souveraine et bien exigeante. Elle n’est véritablement la vie qu'autant qu’elle est complète.» Ce reproche à l'insuffisante thèse de Guizot et de Thierry est d'autant plus intéressant qu’en 1833, Michelet leur faisait des emprunts (HF. I, 172 (Guizot) et 360 sq., Thierry). Mais en ces temps il cultivait l'analyse. « Moins exclusif que Thierry » toutefois, s’il trouvait l'analyse nécessaire, il ne la jugeait point suffisante : il manquait au récit « le principe géographique. et, d'autre part, le travail général de la nation qui se crée, se fait elle-même. (HE. I, p. XXI). » Même reproche ailleurs à l’adresse de Thiers, Lamärtine et Louis Blanc (HR. I, p.12 sq.) ; de Buchez, etc., dont le procédé « s'éloigne de la nature » (VI HR, p. XXVI, note). S'opposant à ces derniers auteurs, Michelet se flattait d’avoir « pris l'histoire en bas, dans les profondes foules, dans les instincts du peuple », dans la « vraie Nature ». C’est ce qu’il appelait l'âme de l’histoire. L'influence de Vico est ici manifeste et avouée (HF, p. x) : Vico se proposait la conquête des principes du droit
naturel (Vico, liv. I, ch. I; 104-114) ; il écrivait que « les choses, hors de leur état naturel, ne peuvent y rester ni s'y maintenir » (TL, IT, 8) et tentait de décrire cet état naturel ; il se traçait un programme de « déduction sur la nature commune des nations » (Vico, I, ch. 11, sub init.) ; et Michelet ne faisait qu’un filial écho à ces enseignements quand il écrivait : « L'histoire a pour spéciale mission d'expliquer ce qui paraît miracle, de l’entourer de précision, de le ramener à la Nature ». HF.,1, p. xxx11. Son naturalisme historique nous paraît d'autant plus suffisamment démontré par ces textes que notre incompétence en histoire nous interdit, ou tout au moins nous dispense d’insister davantage sur cet aspect du problème, réservé à d’autres spécialistes. En faut-il plus pour établir que Michelet a réagi sur ses modèles en philosophe, en moraliste, et en naturaliste ? Nous ne le pensons pas.
Cependant si l’on veut faire l'inventaire des autorités qu'il a nommées, et dont il s’est recommandé devant ses lecteurs, on s’apercevra sans peine que la science n’est pas ce qui l’occupe : une arrière-pensée à peine voilée se manifeste dans le choix où dans l'interprétation des références. En apparence, la liste en est désintéressée, le crédit des savants semble invoqué en tant que tel, le vernis d’érudition paraît épais. En réalité, les emprunts que Michelet leur fait concernent leurs théories, leurs doctrines, les conclusions morales et sociales, politiques et religieuses que la science leur dicte ou suggère par eux ; de la science pure Michelet n’a cure, son incompétence et surtout son insouciance à cet égard sont manifestes.
L'’aveu de son incompétence résulte d’abord de l’indigence de ses observations personnelles toutes compromises par la pitié de l'observateur (Ins., ch. II et p. 120) qui n’ose expérimenter sur l’objet de ses études par crainte de le voir souffrir. Michelet ne sait même pas que l'observateur doit passer outre à cette tendresse, il peint tous les savants à son image : à tort probablement (Ins., 16) et parfois certainement (Ins., ch. VIII : cf. plus bas la note sur Swammerdam). — D'autre part, il n’allègue en réalité aucune expérience sérieuse, se bornant à vanter l’abondance de ses notes personnelles (Am., p. 378), l'étendue des sujets qui ont provoqué les confidences de ses correspondants (Fe. p.393), mais n’exhibant aucune observation topique. Les témoignages inédits qu’il apporte perdent même toute la saveur qu'il aurait pu leur garder. Il ne nomme pas les savants qu’il déclare avoir consultés, leur prête des consultations qui ont le ton de la cour-
toisie et l’infortune d’être paraphrasées !, ou bien il les nomme et leur ôte par là tout crédit ?.
Un autre aveu d’incompétence scientifique nous est fourni par le goût très prononcé de Michelet pour les vulgarisations. On ne s’abandonne pas aux traducteurs quand on parle une langue : or, Michelet réclame des intermédiaires entre la science et lui : Duchartre, (Mo., 248) sur lequel il avait jeté « un premier regard d'ignorant » et qui n’était pourtant que l’auteur d’un abrégé « officiel et universitaire® »; Auzoux, créateur d'un musée d’imitations anatomiques, que Michelet loue (O., 302 303) de « nous initier, nous autres ignorants, gens de lettres, gens du monde et femmes »; Noël (Mer, 331) « grand écrivain populaire » que Michelet félicite de « donner à tout ce qu'il touche un, caractère de simplicité lumineuse et saisissante 4 » enfin Zimmermann 5, qu’il cite à peu près exactement (Mer, 422) en ajoutant que son «beau livre populaire est entre les mains de tout le monde. »
Les emprunts aux dictionnaires achèvent de caractériser la « science » de Michelet ; la nécessité d’assimiler hâtivement des documents, avec lesquels on ne se familiarise pas en si peu de temps, pressait notre naturaliste de puiser ses notes à des articles d'ensemble. Il n'avait, en ce genre, que l'embarras du choix. Détrônant le vieux Dictionnaire d'Histoire naturelle édité de 1816 à 1819 en trente-six volumes, Levrault-Deterville (Strasbourg) et Lenormant (Paris) avaient édité (de 1816 à 1830) un Dictionnaire des Sciences naturelles en soixante volumes. Rey- Gravier et Aimable Gobin en publièrent un autre (de 1823 à
1. (Mer, p. 113) « Monsieur, qu'est-ce à votre avis, que cet élément visqueux, blanchâtre, qu'offre l’eau de mer ? Rien autre chose que la vie. en le quittant, j'allai tout droit chez un grand physiologiste dont l'opinion n’a pas moins d'autorité sur mon esprit. Sa réponse fut longue, très belle. »
2. Ainsi ce « savant distingué » du nom de Pallioppi (Mo. 334), spécialiste de l'Engadine, et ceux que MICHELET désigne, pp. 294, 296, 306, 325 (Binet, Lilly, Colani, Saratz)..
3. Il s’agit vraisemblablement du Manuel général des plantes par Jacques HARTIG, DUCHARTRE, CARRIÈRE, NAUDIN, Paris 1847-1857, in-80. Michelet désigne ailleurs cet ouvrage (Mo. 260), comme l’œuvre de Duchartre-Hartig. DUCHARTRE avait aussi composé, du reste, un Programme d'un cours de botanique et de physiologie appliquées à l’agriculture (1849).
4. Ces lignes font allusion à un livre intitulé Pisciculture, Pisciculteurs ct Poissons, qui venait de paraître, 1856, in-12°.
5. Ce livre toutefois n'était pas intitulé Le Monde avant l'Homme, mais Le Monde avant la Création de l'Homme, ou le berceau de l'univers, histoire populaire de la création et de la transformation du globe racontée aux gens du monde (ces derniers mots constituent le sous-titre). L'ouvrage avait été traduit en français en 1857 par Hymans et Streno sur la dixième édition allemande.
1830) en seize volumes. C’est à ce dernier (Dict. classique des Sciences naturelles) que Bory de Saint-Vincent : collaborait Michelet fait allusion à ses emprunts (Mer, 224 et Mo., 381). Le Dictionnaire d'Orbigny, plus contemporain de lui, fournit à son œuvre des matériaux plus sûrs encore. Cette compilation, à laquelle collaboraient les Geoffroy Saint-Hilaire, Milne-Edwards, Flourens, Broussais, Humboldt, Brongniart, Elie de Beaumont, fut pour Michelet un vrai trésor. Les idées admises de son temps. y prenaient figure, pour lui, de dogme définitif, il les traduisait seulement dans sa langue éclatante ?.
Tant de créances contractées sur Michelet par des auteurs d'ouvrages de pure vulgarisation prouvent assez qu'il devait d’abord se familiariser avec les données les plus élémentaires des sciences qu'il affrontait. Le choix de certaines autres « sources » trahit non plus seulement son incompétence, mais son insouciance. La liste serait longue de tous les voyageurs, horticulteurs, apiculteurs, agronomes, météorologistes, que Michelet consulte au parvis de la science, et qui pourtant ne sont pas des savants. Leur nombre et la confiance que Michelet leur accorde témoignent assez qu'il se méprend sur leur importance et corrélativement, mais en raison inverse, sur l'étendue vraie du domaine de la science.
Citons au nombre des voyageurs Azara 3% et Lesson (O., 36
1. Son article Mer n'est pas sans valeur. Mais Michelet a surtout utilisé le chap. IT (nature des eaux de la mer) qui est plein de théories et d’hypothèses, Pouchet parle avec éloge de Bory-de-Saint-Vincent : ses idées sur la génération spontanée cadraient fort bien avec ce tableau de la mer (cf. POUCHET, Héférogénie, p. 368). — Michelet a fait à Bory-de-Saint-Vincent d’autres emprunts moins bien identifiés (Mer, 34 et 113), mais on y reconnaît la même marque.
2. Vingt-quatre volumes se succédèrent en dix ans (1839-1849). Michelet s’est inspiré des articles Céphalopodes (Mer, 203), Baleines (Mer, 424 : « rien de meilleur que les articles de Boitard »), Crustacés (Mer, 424), Eléphants (Mo, 380), Eponges (Mer, 423), Poissons (Mer, 424 : « C’est tout un livre, savant et excellent »,) Systèmes (de montagnes) (Mo., 371), Terrains (Mer, 422), etc. (Mo., 381).
Certains articles ailleurs cités par MICHELET sans indication d’origine sont en réalité empruntés à la même mine : DUVERNOY y donna les articles Animal el Anatomie.— RICHARD (cité p. 381 de la Mo.) collaborait à plusieurs dictionnaires. — Comme encyclopédistes étrangers, Michelet n’a cité que PAULY, de Suttgard (Ois., 318).,
3. Presque tous ces auteurs sont désignés par leur nom seul : leur œuvre est passée sous silence, ou le titre en est à peine indiqué (sauf pour BLUME), ou mal transcrit (c’est le cas pour IRVING) ou accompagné de renseignements inexacts (c'est le cas pour SIBYLLE DE MÉRIAN la « savante dame» (Ins., 162) citée comme auteur des Métamorphoses des Insectes de Surinam, in-folio en trois langues, 1705 (Ins., p. 395). En réalité, l'édition latine seule est de 1705, l'édition allemande est de 1670, Nuremberg; les éditions françaises sont de 1730 et de 1771:
Complétons les indications qui concernent les autres voyageurs :
AZARA est l’auteur de Voyages dans l'Amérique méridionale (1781 1801) qui
et 301) ; Ramond (O., v. Mo., 23, 370) ; Blume (Mo., 109 et 280) Bravais (Mo., 156); Irving (Ins., 392); Stedman (O., 301) Sibylle de Mérian (Ins., 162). Entre ces explorateurs et les naturalistes la nuance est parfois peu sensible. Mais Michelet cite avec eux, pêle-mêle, météorologistes comme Zürcher : et Margollé (Mer, 32, Mo., 370), apiculteurs ?, chimistes et physiciens comme Bunsen (Mo., 174) et Chazallon (Mer, 46) ; agronomes comme Blanchard * (Ins., 382) et Carrière (Mo., 218 et 381) * Tout cela n’est que le seuil, disons-nous, de la science. Enfin Michelet nous introduit au sanctuaire : il va citer de vrais naturalistes, des savants rompus aux méthodes des laboratoires. Mais patience ! Là encore, nos espoirs ne sont pas si tôt satisfaits. Dans le cortège imposant de ces autorités, combien de savants pâlissent et sont même récusables, si l’on les observe de près, soit comme trop anciens 5, soit comme récents mais trop-évidemment cités de seconde main comme Jurine et Latreïlle $ certainement, comme RichardOwen 7,le Cuvier anglais, et commelLunp® très probablement, soit mal cités, désignés par la référence d’un
Ve ve
furent publiés par Walckenaer, Paris, Dentu, 1809, 4 vol. in-8° avec atlas de 25 planches.
L'œuvre de LESSON est un traité d’ornithologie véritablement « méthodique » . comme l'indique son sous-titre, Levrault, 1831. — RAMOND avait publié en 1801 son Voyage au Mont-Perdu. — BRAVAIS figure probablement pour ses Voyages en Scandinavie, en Laponie, etc., Biblioth. du Muséum, DD 50.
En ce qui concerne IRVING, l’allusion vise vraisemblablement son Voyage dans les contrées désertes de l'Amérique du Nord, Paris, 1839, 2 vol.
Enfin STEDMAN est signalé probablement pour son Voyage à Surinam, trad. anglaise par P.-F. Henry, 3 vol., in-80, Paris, 1700.
1. DE ZURCHER et MARGOLÉ la Bibliothèque du Muséum conserve encore deux opuscules sur Les Tempêtes et sur La Prévision du Temps parus sans date.
2. Le principal est DEBEAUVOYS : MICHELET cite exactement son Guide de l'Apiculteur (Ins., 353).
3. Sa Zoologie agricole, bien signalée par MICHELET, est de 1854 (in-folio).
4. Le « savant » CARRIÈRE avait publié une Encyclopédie horticole (Paris, 1867).
5. HARVEY (Am., 309) ; — MaArPIGHI (Ins., 69 et 375) ; — BONNET (Ins., 375); —LYONNET (1bidem) ; —BARTHOLIN (Am., 401-402) avec d’autres médecins moins connus encore ; — RÉAUMUR enfin, lu « avec intérêt» (Ins., 375, 48 et 69 ; — AT., 309, Mer 112-113).
6. "JURINE est cité par HUBER, 1810, dans ses Recherches sur les mœurs des Jourmis, in fine. — TATREILLE est cité ‘dans le même ouvrage, à l’autre extrémité (p. 1).
7. R. OWEN, Leçons d'anat. comparée des animaux vertébrés (1843) et invertébrés (1846) probablement cité de seconde main d’après l’article Poissons de Valenciennes, du Dictionnaire d'Orbigny. Quoi qu'il en soit, Michelet (Mer, 424) connaît cet article, et cet article cite OWEN.
8. LUND est une fois (Ins., 377) cité par Michelet comme collaborateur des Annales des Sc. nat. Mais l’autre citation doit (Ins., 244) concerner sa Lettre à M. Audouin sur les habitudes de quelques fourmis du Brésil, in-8°, Paris 1831, que Michelet appelle laconiquement Mémoires sur les fourmis.
chapitre sans celle du livre : ou simplement par là date du titre accompagnant seule ? le nom de l’auteur, ou enfin simplement nommés ?, soit même quelquefois mal nommés 4, où non nommés 5, ou nommés, mais inconnus, comme ces guides de touristes 5 dont les œuvres n’ont pas de lendemain. Toutes ces négligences, dédains ingénus pour l'exactitude, témoignent d’une âme mal désignée pour les recherches scientifiques.
Comme on le voit, toutes ces sources de Michelet ne sont qu’é- pisodiques ; elles n’alimentent d’ailleurs que des détails de son œuvre ; et la référence en est surajoutée au texte comme un surcroît d'érudition, mais la citation n’en change pas l'esprit.
Ajoutons que, la plupart du temps, Michelet cite les savants d’après des articles de revues qui ne donnent qu’un fragment de leurs œuvres sous un aspect très spécial, et qui ont le tort d’attirer, de séduire, au hasard des sommaires et sans suite, une attention qui devrait s'initier aux ensembles et aux raccords. Le grand nombre de ces périodiques a encore l'inconvénient de multiplier les aperçus, les citations de seconde main, les interprétations fantaisistes d’un maître d’après un commentateur, bref la science élue au suffrage restreint. On doit rendre du reste cette justice à Michelet qu’il ne cite jamais, ou presque jamais, les