P. 18, 19, vol. I, op. cit
3. Le titre exact est : Manuel de Malacologie et de Conchyliologie, par H. M. DUCROTAY DE BLAINVILLE, Paris, F, Levrault, 1825, 2 vol., in-8° dont un de planches. :
4. Il édita son Histoire des Sciences et de leurs progrès comme base de la philosophie (leçons de la Sorbonne) de 1839 à 1841 (2 vol.) (Paris, Maupied). Deux autres volumes suivirent. — Cf. FLOURENS, Acad.'des Sc:, t. XXVII, 1860.
mer), on ne pouvait entreprendre le livre de La Mer. Celui de H. Hartwig en fut le premier essai . Pour moi, j'étais encore loin de cetteidéelorsqu’en 1845, préparant mon livre du Peuple, je commençai en Normandie l’étudede la population des côtes ». L'étincelle fut donc jetée par Hartwig ; Blainville alimenta d'arguments ce foyer de vitalisme universel. Il ne manquait qu’un souffle pour entretenir la flamme : l'Américain Maury l’a fourni, « Maury, ce poëte de la mer, qui en a résumé les lois et qui a fait plus encore : car, par la force de son cœur et par l’amour de la Nature, autant que par le positif de ses résultats, il a enlevé le Monde (Mer, 52; cf. Ins., 370, 376). » Maury (cité également Mer, 34, 53 sq. et 301, 302) avait provoqué l'enthousiasme de Michelet en délivrant la mer de tout ce qui la rend inconstante et redoutable : le caprice apparent de ses flots, le vertige de ses tempêtes, l'imprévu de ses courants. Tout, en elle, grâce aux observations de Maury, s’agence en un système de lois : le hasard fait place à l'intelligence. La mer devient non seulement une personne, mais une bienfaitrice méconnue en qui palpite une âme. Du moins est-ce ainsi que Michelet l'interprète : en réalité, Maury est un directeur d’observatoire qui, ayant recueilli patiemment des milliers d'observations répondant à un questionnaire ? composé et distribué non sans sagacité, a pour ainsi dire créé ce qu'on nomme aujourd’hui l’océanographie. Directions des courants, lignes des isothermes, circulation des vents, zones d'habitat des éléments de la faune, tout rentre dans un cadre ; le vent que la duègne de l’infante, chez Victor Hugo, dérobe aux princes comme le seul objet qui leur résiste, l’insaisissable atmosphère devient l’« agent régulier et invariable de la Nature qui obéit aux lois de Son constructeur comme une machine à vapeur obéit à son mécanicien » ; et L’Aflas qui accompagne le texte de Maury schéma-
1. C’est le livre intitulé Das Leben des Meeres, Frankfurt, 4 édit., 18 59. Trad. en anglais, The séa and its living wonders, 2e édit, London, 18617.
2. Voir pour les courants et la « circulation générale de l’atmosphère », P..16- 17 et, pour les profondeurs, pp. 139 à 190 de ses Explanations and sailing Divrecfions lo accompany the wind and current Charts, 4° éd., Washington, Printer, 1852. (L'auteur est M.-F. MAURY, U. S, N, « superintendant of the national observatory ». ; RE
3. CE MF. MAURY, Géog. phÿ. de la mer, trad. par P.-A. Terquem, prof. d'hydrographie, Corréard, 1858, ouv. accompagné d’un atlas de 13 plan- . Ches. C'est dans le même esprit que Michelet, commente les spécialistes de l'étiologie des tempêtes qui ne lui procurent (Mer, 292-204) qu'un opulent vernis d’érudition ; mais c’est à peine s’il les connaît, estropiant leurs noms, et taisant ceux de leurs œuvres. Le contenu de leurs travaux n'était pas négligeable. ROMME est l’auteur d'un Tableau des vents, des marées, et des courants observés
tise cette science des courants et des brises, capte les chevaux des tempêtes et trace sur la fluidité du monde leur piste gigantesque. Mais Michelet n’y prend pas garde, pas plus qu’à ces correspondances nombreuses que le zèle religieux de Maury découvre entre la Bible et la science :. Ce rival de Cuvier est traité comme un émule de Blainville, parce que l'univers est par lui vengé d’un vague reproche d’hostilité inclus dans les périls des mers, et qu'une telle hostilité des éléments est assurément incompatible avec un naturalisme moniste. Pour Michelet, l’œuvre de « son cher Maury » (Mer, 301-302) consiste dans une réconciliation du grand Tout avec l’homme, e’est-à-dire avec ce fragment pensif de Lui-même. « Lorsque les yeux de l’esprit ont sondé l'espace et la profondeur, le danger disparaît pour l’homme... dirigé par les cartes de Maury, il trace sa route sur la mer en sécurité. Cela est simplement sublime. La tempête n'est pas supprimée. Mais ce qui l’est, c’est l'ignorance, c’est le trouble et le vertige qui fait l'obscurité de ce péril... Grande, très grande sécurité, de conserver l'esprit lucide, l’âme en pleine lumière, résignée aux effets quelconques des grandes lois divines du monde qui, au prix de quelques naufrages, font l'équilibre, le salut. » Voilà ce qui est essentiel. Et c’est dans ce but véritablement religieux, mais religieux comme le panthéisme, que le livre de La Mer est écrit. Le grand géologue Lyell, que Michelet connaissait puisqu'il lui attribue (Mer, 423) deux géologies ? est exploité suivant la même méthode que Maury. Ce qui le signale à la reconsance de son inteprète passionné, ce n’est pas sa science ; c’est qu'il a jugé invraisemblable « que la force créatrice qu'on trouve en tout être du globe soit refusée au globe même ».
Reste La Montagne. Ce dernier ouvrage du naturaliste nous
sur toutes les mers du globe, 2 vol. in-8°, Paris, 1806. — BRANDE, qu'il faut lire Brandes, était l’auteur d’une Dissertatio physica de repentinis varielatibus, impressione atmospheriae observatis, Lipsiae, 1826 ; — REDFIELD avait publié : Obs. on the storm of dec. 1839 (U. S. A.) 1840, broch. in-8°; — REID, The progress of the development of the law of the storms and of the variable winds with the practical application of the subject of the navigation, 1838 ; — PELTIER avait écrit un Essai sur la coordination des causes qui précèdent, produisent et accompagnent les phénomènes électriques : Mém. Acad., Bruxelles, 1826, broch. in-4° et en 1840 l'ouvrage auquel Michelet fait allusion : Obs. et recherches expérimentales sur les causes qui concourent à la formation des trombes, 1 vol. in-89, 1840. |
1. MAURY, Géogr. physique de la mer, Pp. 126, 140, T41, 143, de la traduction.
2. LYELL avait publié à Londres un M annual of elementary geology, 640 p., chez Murray, précédé par ses Principes de Géologie ou illustrations de cette science, dont la traduction en français date seulement de 1873 (par GINESTON) ;— Les Eléments ont été traduits en 1839 par Mmes Tulli et Meulien « sous les auspices de M. Arago ».
fait voir mieux que tous les autres ce que Michelet demandait
à ses modèles, ce qui l’inspirait en eux, ce qu’ils éveillèrent en lui.
Les exemples qu'il en extrait, et qui ne sont souvent que la pro-.
jection de ses propres désirs, nous révèlent, là surtout, en quoi il prétendit exceller. La Montagne est le plus vaste ouvrage du naturaliste ; on ne sait ce qu'il omet d’y parcourir. Géologie,
botanique, ethnographie, économie sociale 1, tout y rentre. Ed,
Montagne est un vrai kaléidoscope des sciences, une nomenclature infatigable de savants : quelques-uns de ces savants sont illustres, ce ne sont d’ailleurs pas ceux que Michelet nomme
ainsi?; mais les plus illustres n’y laissent aucune empreinte.
Quelle idée se ferait-on de leurs œuvres par la citation qui en est faite ? et quel changement subirait La M ontagne si les noms de Lyell (Mo., 125 et 371), d'Agassiz, de Desor, de Tyndall 3 si leur trace même en était bannie ?
Les autorités de La M ontagne ne sont point invoquées au nom
de la science, cela est plus évident encore que dans les œuvres
antérieures. Certains noms ne sont même pas des noms de savants. Autrement sérieuse et profonde est l'empreinte, sur l’auteur de La Montagne, des vrais amants du glacier et du mélèze, des ascensionnistes comme Saussure et comme Ramond, cités comme tels (Mo., 370), et qui sans doute avaient fait autre chose que de grimper 4, mais dont le principal titre de gloire est d'avoir été des fervents et des familiers de la montagne. Tel était aussi Tschudi ; Michelet le connaît mal, puisqu'il l'appelle
1. Le «bel et curieux» Atlas (Mo. 197) de ZALESKI désigne une œuvre d’éco-
nomiste: Atlas Countaining ten maps of Poland, avec tables ethnographiques, paru en 1850. ;
2. « L'illustre » HOOKER (Mo., 381 London, 1820, 2 vol. in-80.
DESOR avait publié seul des Excursions et séjours dans les glaciers, 1844, Neudit pas ce qu'il luidoit. — TynDarr, enfin, cité Mo., 355-368, a débuté en effet
dans la science par The Glaciers of the Alpes, 1860, Londres, trad. en français
1786 (vol. I-II) 1706 (vol. ITI-IV) et sa Relation abrégé d’ î du Mont Blanc, 1787 (in-r12, LS s Se CR
), auteur de Fora borealis americana, .
« le docteur Tschudi » (O., 315) et qu’il s’éprend de « sa belle âme allemande », alors que Tschudi n'est pas docteur, et qu'il est Suisse ?, mais il l'apprécie (p. 55, 238, 370 de Mo. ; 300, 300, 311- 315 de O.) pour ses descriptions fraîches et poétiques, pour ses impressions de la nature, pour cette concentration des frais échos de la montagne et pour cette espèce de reflet de ses virginités, autrement sensibles dans son œuvre que la probité même et la minutie de l'observation et du document. Telle est l'influence de «ce docteur »sur Michelet que, en le lisant, il décide son voyage : c'est à cause de lui qu’il sollicite l'accueil du « sanctuaire de la flore des Alpes » (Mo., 238).
Michelet attribue à deux autres écrivains de langue allemande une grande influence sur lui ; ces deux auteurs sont Schlagintweit ? (Mo., p. III) et Schacht ?. Mais l'influence du premier ne dut pas être si profonde que Michelet le dit : d’abord, il orthographie mal son nom, l'appelant Schlagenweit, ce qui n’est pas le signe d’une grande intimité de relation avec l’auteur, ni avec l’œuvre. Ensuite, il ne paraît avoir consulté Schlagintweit que comme botaniste, le citant avec Schlacht comme un guide expérimenté de la montagne et de « sa forêt ». Or, Schagintweit n’est botaniste que dans le chapitre XVIII de son ouvrage, lequel chapitre a été édité à part. Il est donc vraisemblable que Michelet n’a pas connu l'ouvrage, auquel il n'emprunte manifestement rien.
Quant à Schacht, Michelet l’a «lu avidement » (Mo., 381). Mais si Schacht est un botaniste scrupuleux, d'esprit aussi scientifique que Schlagintweit, rigoureux dans sa méthode, probe dans ses analyses, au’ point d’avoir mérité de Humboldt, au dire de son traducteur, le titre formidable de « plus grand naturaliste du siècle », Schacht encadra son ouvrage entre une introduction et une conclusion bien propres à séduire un apôtre panthéiste de la Nature : «la Nature a mis une égale perfection dans chacune de ses œuvres, dans les plus petites, comme dans les plus grandes.
1. Frédéric DE TscHuD1, Les Alpes, descript. pittoresque de la nature et de la faune alpestres, trad. française, Berne et Strasbourg, 1859 de Das Thierleben der Alpenwelt, Leipzig, 1861 (6° éd.) ; cf. p. 156 de la trad. « Nos voisins d’Allemagne » ; et p. 155 : « L'Allemagne a sur notre pays l'avantage. » |
2. L'ouvrage de SCHLAGINTWEIT s'intitule : Neue Untersuchungen uber die Physikalische Geographie und Geologie der Alpen, Leipzig, 1854. Le ch. XVIII, édité à part, constitue une brochure qu'on peut encore consulter à la Biblioth. du Muséum : Die Grenzen der Vegetation nach der Hôhe, BB 891.
3. Scxacar, Les Arbres, étude sur leur structure et leur végétation, trad. fr.
par Morren, 1862 (Liège), p. III.
La loi qui gouverne » les infusoires « loi fatale et immuable, est la même pour la création entière », telle est sa profession de foi initiale, et sa fin est empruntée au traité théologico-politique de Spinoza : « Rien ne se fait dans la Nature, qui contredise ses lois générales et rien ne se fait qui ne s'accorde avec elles ou qui n’en découle, car tout ce qui se fait se fait par la volonté de Dieu et en vertu de ses décrets éternels. En d’autres termes, tout ce qui se fait, se fait en vertu de lois et de principes qui cachent une nécessité éternelle et une vérité, quand même celles-ci ne sont pas dévoilées. »
Ainsi, dans La Montagne (Mo., 202-203) comme dans La Mer (Mer, 423) c'est la vie que Michelet cherche et trouve, c’est elle
qu'il salue et qu’il glorifie. Tous ses modèles l’y poussent. Il ne
leur demande que cela.
Quoi ? dira-t-on peut-être, même quand il traite de la Nature: en historien ?. Assurément, et surtout alors. Traiter la Nature en historien, c’est la considérer de plus haüt, c’est embrasser les phénomènes sous un angle immense, c'est perdre de vue leur détail pour contempler leur suite et leur plan. C’est substituer à leur analyse leur synthèse. Michelet ne connut certainement que de nom Cuvier et Buch, historiens tous deux, créateurs, l’un de la paléontologie, l’autre de la géologie ; tous deux, de la préhistoire. C’est à travers l’œuvre d’Elie de Beaumont qu'il entrevit la leur : : Elie de Beaumont avait été son condisciple, et il semble se référer ? à ses ouvrages (Mer, 31). Or il en parle comme d’un historien ainsi que de Buch : « Ce n’est pas à l'historien d’'expliquer les Pyrénées, écrit-il dans La Montagne, page 04 : vienne la science de Buch, d’'Elie de Beaumont. Ils y étaient eux, et moi je n’y étais pas, quand la Nature improvisa sa prodigieuse épopée... »
Maïs ces historiens sont des philosophes, ainsi que Humboldt,
1. BUCH ne fut édité en français que de 1867 à 188 5 par G. Reïmer (5 vol, in-8°). Mais Elie de Beaumont le cite In Leçons de géologie (t. I, p. 26-27). Et Michelet connut Elie DE BEAUMONT non seulement À Charlemagne, mais dans la maturité de son âge. Cf. MONOD, Revue bleue, loc. cit.
2. Peut-être à ses leçons de géologie pratique, dont le premier volume, paru en 1845 chez Bertrand, à Paris, chez Levrault à Strasbourg, date de 1845 ; quant au t. IT, il n’a été publié qu’en 1860, d’après quelques leçons professées en 1843-1845 mais le seul ouvrage d'Elie de Beaumont que Michelet cite expressément est son Système de Montagnes, du Dictionnaire d'Orbigny. Unsavant des plus illustres a consacré à Elie de Beaumont une monographie pleine de louanges (J. BERTRAND, In Mém. Ac. des Sciences, ann. 1877, XXXIX, pp. IX-XXXVI). 11 est piquant de constater que le même Joseph BERTRAND a sévèrement contesté la valeur de MICHELET en ces termes : « Michelet n’employait pas la méthode scientifique (Réforme sociale, t. XXX VI, n° 60, 16 juill., 1er août 1898, p. 120). »