Elie DE BEAUMONT, 0h. cit., P
3. Par contre, Michelet ne cite même pas LECOO, dont les Etudes sur la Géogr. botanique, non moins classiques, étaient purement analytiques (9 vol., 1854-1858, Baïillière).
marches de la civilisation, et, dans les cultures communes à certains peuples, une preuve. de leurs migrations les plus anciennes : comme par la diversité des cultures primitives la preuve d’une séparation complète et prolongée entre les anciens peuples ». Voilà bien des concepts historiques, et voici avec quel esprit philosophique l’illustre botaniste entendait les former : dans son appendice, où il indique la méthode à suivre pour rechercher les procédés de perfectionnement de la géographie botanique il déclare que les documents doivent être demandés aux physiciens et météorologistes, aux géographes et géologues, aux botanistes et physiologistes, aux botanistes descripteurs, voyageurs, forestiers, et aux érudits dans certaines langues anciennes. Tel était le cadre vraiment encyclopédique que ces naturalistes rêvaient pour l’histoire de la Nature.
Mais le mot et la doctrine de l’évolution ne sont-ils pas le plus éloquent, le saisissant témoignage de cette puissante synthèse des sciences dans une compréhension à la fois historique et philosophique de la Nature ? Sur Michelet lui-même, l'influence des transformistes a été grande, en fonction de leur philosophie : en plus d’un endroit, Lamarck a été préféré à Buffon, cependant signalé comme historien de génie (HF., XVIII, préf., 13) : mais Lamarck est le démocrate de la Nature (Mo., 125 et Mer, 151) tandis que Buffon est comte 1. C’est Lamarck qui comprend le peuple des infusoires et qui les émancipe : nouveau Sieyès, il se dit qu'ils ne sont rien, et qu'ils doivent être tout. Le comte de Buffon n’a pas su niveler tout, confondre dans une seule pâte tous les éléments de l'univers, les identifier dans la durée par leurs transmutations (cf. HF, XVIII, 368), les identifier dans l’espace en un seul et « bel animal, la Terre » (Mo., 127). Ce monisme s’inspirait du roturier Lamarck : «nous nous sommes mis en quête, écrit Michelet, demandant à chaque chose, histoire ou histoire naturelle : « qui es-tu ? — je suis la vie ! » (Mer, 152; cf. 1bidem, p. 217, les races d'animaux étudiées comme des races d'hommes.)
L/aversion que Michelet témoigne à l'égard de Buffon pour se rapprocher de Lamarck, il la manifeste en géologie à l'égard de Cuvier (HRé., X, 69 sq. ; Mo., 94) pour se rapprocher de Buch,
1. La « réaction dédaigneuse de Buffon » ne doit pas faire oublier Réaumur (Insecte, p. 375). — Si Buffon a fait des « observations très exactes », c'est qu’il s’adressait pour choisir ses documents à des « hommes spéciaux..., gens de tous métiers. » (O., 294).
de Beaumont ; or que reproche-t-il à Cuvier ? d’avoir été dualiste, déiste : «cet ingénieux Cuvier... interdit par son exemple toute spéculation sur la transformation des espèces, le mouvement spontané de la vie, réduisant l'histoire naturelle à l’étude de la corrélation des formes... ces travaux, tout ingénieux qu'ils fussent, supposaient que la vie attendait tout de l’ouvrier unique, et ressemblaient un peu à la constitution de l’an VIII où tout se faisait par l'action d’un seul ». (HRé, X, 69-70). En apparence, ce texte plaide en faveur d'un conseil multiple, d’un sénat de la nature où tout se fait par le consentement de plusieurs ; mais en réalité ce plusieurs est un tout : « c’est le fleuve vivant qu'avait montré Lamarck, opérant sur lui-même », toujours le dieu des panthéistes qui, selon le poète, « s’accomplit tout seul, artiste, œuvre et modèle » 1. Ce fleuve « s'arrêta quelque temps pendant le règne du grand descripteur » Cuvier, véritable usurpateur contre lequel l'historien de la Révolution proteste avec la même flamme que s’il s'agissait de droit constitutionnel. :
C’est qu’en effet l’histoire et l’histoire naturelle, étant toutes deux philosophie, diffèrent à peine, chez Michelet, non seulement de méthode, mais d'objet. Les mêmes lois doivent se manifester, aux yeux émerveillés du chercheur, dans le monde de l’histoire et dans l’histoire du monde : en géologie comme en biologie, comme en histoire, le naturaliste élit comme guides ceux qui ont foi dans la démocratie universelle, «l’âpre et fiévreux Ramond, ce Français du midi, palpitant de 93 » doué d’« une seconde vue pour voir et deviner les 93 de la terre » (Éclaircissements de la Montagne, pp. 370 ,etc.), l’audacieux Elie de Beaumont, Buch et Lyell (ibidem), qui n’ont pas « séparé l’homme de la Nature », et qui, savants incontestés, n’ont pas suivi «uniquement leur science hors de toute influence sociale ». C’est «l'âme du xvrrre siècle qui a conquis la montagne. L'histoire de l'esprit humain explique par le progrès même des méthodes humaines le progrès des sciences naturelles » (Mo., 27). Si le spectacle des révolutions a, comme nous l'avons vu, rendu certaines écoles supérieures aux autres (Mo., 123 et 195), Michelet, de même, se croit mieux prédestiné qu'un autre à la science, ayant su voir dans la nature, comme dans l’histoire, l'efficacité des révolutions, l’infaillibilité de l'instinct contre l’autorité des contraintes, la toute puissance de la Nature contre les solutions artificielles et provisoires.