SULILY-PRUDHOMME, Les Destins
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Un historien seul est qualifié pour s'occuper de la nature si l'apparition de tel organe dans la série animale, sans laisser de correspondre à telle idée éternelle, n’éclot cependant qu’au moment où elle peut se manifester. Telle la justice populaire, qui éclate en 1789, a toujours couvé dans les entrailles du peuple, et telle l'apparition d’un organe dans l’animalité est appelée « le coup d'Etat des bêtes » (Ins., p. 339).
Et seul un naturaliste est digne de façonner les historiens. Quinet 1, le premier, montra à Michelet Niebuhr « éclairant l'histoire romaine par des rapprochements avec toutes les époques de l'humanité antique et moderne »; et Müller, de Gottingue, « vrai géologue », appliquant pourtant son « analyse pénétrante à l'étude des couches des peuples dans la Grèce primitive ». Puis il s’avisa de remarquer son illustre ami, Edwards, qu'il commença de fréquenter vers 1834 ?, lequel faisait de la biologie un appui pour l’histoire, écrivant son traité des Caractères physiologiques des races dans leurs rapports avec l'histoire. Et la méthode, comme l’objet, est identique dans les deux sciences.
Si Geoffroy Saint-Hilaire pénétra si profondément la Nature, sait-on que c’est « par le cœur » ? Il avait sauvé des prêtres pendant la Terreur (HRé., IV, 149, note). « A celui qui avait montré une si courageuse sympathie pour la vie humaine, Dieu accorde pour récompense de pénétrer le mystère de la vie, d'en comprendre les transformations, comme nul ne le fit jamais. Cet héroïsme de tendresse lui révéla la nature, il y pénétra par le cœur.»
Mêmes raisons d’aimer Paracelse (HF., XII, 4x) : il « jura qu'il ne lirait plus et se donna à la Nature »; — ou Lavoisier, (Mer, 113), que l’on félicite, non pas tant d’avoir apporté à la science des résultats précis que d’avoir frayé une échappée à la métaphysique : « Quelle révolution plus grande (HRé,. VII, 253-254) que celle qui introduit au fond même de la composition des êtres l’homme jusque-là errant autour ? Il les palpaït, il les pénètre ; le voilà dans leur essence, tête à tête avec leCréateur.. Que dis-je ? le voilà créateur et devenu lui-même le rival de la Nature; » — ou encore Bichat, ce génie (HRé., X, 70),« qui eût mieux compris que personne la fluidité des formes vivantes » ; — ou enfin Darwin (HRé., IX, IX) avec qui Michelet se sent lié . « par les idées communes, par les intérêts communs » au point que «le détroit sembla déjà comblé »:
1. E. QUINET, in Mme E. Quinet, Cinquante ans d'amihié, p. 19. 2. MoNOD, Portraits et Souvenirs, p. 41 ; cf. MONOD, JM., p. 37, n° 1.
Ainsi la loi de la nature se reconstitue par l’histoire, ou se traite comme l’histoire. C’est également en historien que Michelet raconte les trois âges de la terre (Mo., 128, 131). La reconstitution de l'échelle des êtres (Mer, livre II, et surtout chap. 11, début) témoigne d’un soin vigilant pour traiter les âges de la nature comme des époques historiques. Le ton même, l'allure de l'histoire, ne manquent pas à ces épopées scientifiques :
« Serai-je poisson où mammifère, se dit l'être ; il hésite, il reste poisson à sang chaud, c’est la bonne et douce tribu des lamentins, des phoques ». Ce seul exemple donne la valeur de l’histoire naturelle de Michelet en tant que science d'observation. En deux lignes, il y a quatre ou cinq erreurs. Mais une intention précise (nous ne disons pas : exacte) anime ce beau verbiage : l'intention de prouver que la nature est bonne, et que sa bonté se manifeste sous mille formes, toujours invariable et une, la variété n'étant que dans les contingences et notamment dans le temps.
Michelet s’est donc inspiré des mêmes modèles en histoire naturelle et en histoire.
Historien en sciences naturelles, naturaliste en histoire, il n'a retenu de son temps que les œuvres qui militaient pour le succès de ses principes. La science, entre ses mains, ne s’est évertuée qu'à démontrer par l'exemple des phénomènes biologiques l'excellence et l’universalité de l’infaillible Nature, comme l’histoire, à son école, ne s’est efforcée que de révéler la justice et le bonheur en fonction de l’autorité populaire, forme humaine de cette infaillible Nature. Historiens et naturalistes favorisent diversement ce parti pris qui anime toute l’œuvre de notre apôtre : il les interprète pareïllement. Et les poètes eux-mêmes y collaborent, car la légende n’est pas bannie de l’histoire, si elle correspond à ce que Vico nomme le vrai, plus réel que le certain même (cf. O., p. 59-60, et mythes d’Hercule, de Prométhée, d’Isis, etc., dans la BH., citée plus loin).
Séparer Michelet du mouvement général du: romantisme est donc une tâche qu'on aurait peine à réussir. Nous ne pouvons ici qu'indiquer cette conclusion, que nous n’avons pas à fonder sur de longs développements littéraires, obligé que nous sommes d'analyser maintenant le contenu métaphysique de cette œuvre,
dont nous venons d'établir l'unité à des points de vue divers. On a d’ailleurs démontré déjà le romantisme de Michelet (Lasserre, thèse de Paris, 1905). On a également signalé la parenté de Michelet avec certains romantiques (G. Monod. Musset et Michelet, Revue Bleue, 1910-1971).
On pourrait signaler d’autres analogies du même genre 1.
Romantique par son goût du symbole, de la lumière, de la couleur, par sa confiance dans les ressources de la rhétorique (prosopopées, hbyperboles) ; et de la métrique (rythmes, allitérations, assonances dignes de figurer dans des vers), Michelet est encore romantique par le fond de son œuvre, par son effort pour réaliser par le sentiment ce que l’homme accomplit normalement par l’idée. Son influence a voulu être d’un cœur plutôt que d'une intelligence. (Ins., p. 382, A., p. 387, et p. xxIx de la préface ; Mo., p. 11, etc.). « L'oiseau enleva sur son aile la presse et le public. » (Cf. sur l'influence de Michelet, Monod (Renan, Taine, Michelet, p. 182, 183 et G. Séailles ; La Sorcière, introduction, I, I).
Un des bons effets de cette méthode qui en a eu de déplorables, a été de vulgariser les choses de la science parmi ceux dont le tempérament répugne à les étudier ? et, inversement, de les faire
1. Nous en avons relevé quelques-unes, en constatant que Michelet pouvait être comparé à MUSSET (« Ins. 74 : Chaque jour je mourais et je naissais .. ») Cf. Qu'est-ce donc qu’exister si ce n’est pas mourir ». ?)
Comparé à MUSSET (Rol/a, et il ne faut jurer de rien, fin, Cf. Mo., 128-131).
Comparé à MUSSET et à VIGNY pour l'expression des forces de la nature (Mer, 45-46).
Comparé à VIGNY. « Tu règnes sur sa vie en vivant sous sa loi, » « Plus elle obéirait, plus elle est sûre de gouverner. » — (A., I, VII, 26. Cf. 59: « Vivre ta captive afin d2 devenir ta reine. »)
Comparé à LECONTE DE LASLE (p. 106, Mer, le requin; cf. O., 49 : « Il dort sur l’orage », et LECONTE DE LAISLE, il dort « dans l'air glacé, les ailes toutes grandes ».)
Comparé à Casimir DELAVIGNE, Les limbes (Mer, 230).
Comparé à SULLY-PRUDHOMME (Sur le pensionnat, cf. « O mères coupables absentes ! » et A., 210). — (Ins., p. XxIN, introd. « Nous revînmes, rêveurs, et nous entendant sans parler» et « nous revinmes gagnés par un trouble indicible, Bonheur IV, Sully Prudhomme;) — (A., 363 et Bonheur IV).,
Comparé à BOUILHET, (A., 32 3 : C'est un violon sans âme qui crie sous l’archet. Cf. BOUILHET : Tu n’as jamais été dans tes jours les plus rares Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur.)
Comparé à HUGO très souvent (ex. Mo., préface fin : Mo., p. 353, cf. M asferrer, magnitudo parvi.)
Comparé à LAMARTINE, p. 321( Mo.).
Comparé à LAMARTINE et MUSSET (p. 74, Ins.).
Comparé à SCHUMANN (L’Oiseau prophète) (O., p. 185).
2. Cf. MONTÉGUT, dans ses Etudes de la Revue des Deux-Mondes, DubIiseS en un volume (Mélanges critiques, p. 277) : « Que les savants ne rient pas trop de la poésie de Michelet. on ne peut traîner de force le civilisé devant la vérité : il faut l’attirer, l’amorcer, le séduire. »
considérer avec tendresse, avec pitié, par ceux qui habituellement ne les observent que d’un œïl sec. Michelet a peut-être exagéré quand il a prédit l’immortalité à son œuvre comme Horace, Ronsard ou Pierre Corneille . Maïs ce qui est certain, c'est qu'il aura eu une influence de fait ; ce n’est pas par son apostolat qu’il est immortel, ou du moins ce n’est pas par ce qu'il a voulu faire, mais c’est par ce qu'il a fait. S'il a fait faillite à ses engagements vis-à-vis des besoins scientifiques de son temps, il a réussi à entretenir en artiste le culte dela Nature (cf. F. Brunetière, Evolution de la poésie lyrique, et d'Haussonville, p. 194 sq. 0p. cit. : « Il a appris ce sentiment tout moderne qui nous fait associer aux evénements de notre existence les spectacles changeants du monde extérieur). »
L'influence de Michelet ne saurait être que celle d’un romantique, bien qu'il se soit défendu d’appartenir au romantisme (MJ. 74) et bien qu'il ait paru classique jusqu’au latinisme (ainsi dans DOFL,, p..225 on trouve âge du féminin). En réalité Michelet connaît mal les classiques, il montre pour eux une indulgente pitié (HF., XVII, 251, etc.). Il ne pouvait être d’ailleurs foncièrement classique, ayant répudié et renié toute tradition hellénique (MJe., 199). Ii a enfin confessé lui-même la part de son « moi » dans son œuvre (A., XXVI), ce qui est assez romantique ?. Ceux qu’il a directement formés et qui se sont ressentis de son influence sont nombreux. Son ton de prédicateur, sa flamme, la magie de son style mélangée plutôt que combinée avec ses titres scientifiques, le rendaient imposant, séduisant, captivant. Gabriel Monod, jeune, lisait L'Oiseau comme L'Evangile (lettre à Michelet, publiée par G. Monod lui-même en 1903, dans une brochure consacrée aux noces d'argent de M. et Mme R.). Combien d’autres jeunes gens durent boire avec admiration un philtre présenté dans une si belle coupe !
1. Cf. HORACE, Odes, III, XXX, 1. — RONSARD : « Quelqu'un après mille ans de mes vers estonné.. ». — CORNÉILLE :« Je pourrai... dans mille ans faire croire ce qu'il me plaira de vous, Stances à Marquise ». — Cf. MICHELET, L'Amour, P- 91 : « On dira dans mille ans : « Oh ! l'œuvre vive et tendre, brûlante encore ! » (I'est vrai que Michelet ne parle pas explicitement en son nom ‘ mais c’est tout comme.)
2. Son moi transparaît clairement ça et là. C’est l’auteur, c'est toujours l’auteur que l'Histoire de France nous raconte. Voir par exemple HF., XII, P. 39 : « Comment le grand souffle du xvie siècle, qui naguère ME donna MON élan de la Renaïssance, M’-at-il brusquement délaissé ? Comment, chaque matin, en ME rasseyant à MA table, ME trouvé-je si peu d’haleine, si peu d'envie de poursuivre cette œuvre ? C’est justement parce que J'ai suivi fidèlement le grand courant de ce siècle terrible. J'ai déjà trop agi, trop combattu, etc. »
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Tous ne l'ont pas avoué, mais il est aisé de reconnaître la trace de l'œuvre de Michelet chez les artistes qui florirent dans le dernier quart du xIx® siècle. C’est à son école qu'ils ont tous plus ou moins invectivé le moyen-âge, alors que leurs devanciers s'étaient contentés de le défigurer. S'il y a eu, comme nous le disait le regretté professeur Petit de Julleville dans une de ses dernières leçons, s’il y a eu « un moyen-âge 1830 », il y en a eu un autre, un moyen-âge second Empire, que Hugo et son successeur à l’Académie, Leconte de Lisle, n’ont pas médiocrement vulgarisé ; or, Leconte de Lisle a avoué l'influence de Michelet sur lui : « une fois entré dans les cercles de son Histoire, il n'avait pu se soustraire à la magique puissance de ce nouveau Virgile, et l'avait sans interruption suivi jusqu'au bout, avec émotion et admiration :. » Si le Levrier de Magnus s’est ressenti des leçons de Michelet, la Comète de la Quatrième légende les a vulgarisées aussi. Les Chansons des Rues et des Bois (1865) sont un écho de L'Amour. Sans doute, si ces poètes ont pris au sérieux les leçons de Michelet, c'est qu'ils « n'étaient pas du métier », comme l’a dit un peu dédaigneusement le professeur Langlois (/oc. caf.) au sujet du poète Henri de Régnier : celui-ci louait Michelet (Revue de Paris, 1898, t. IV) d'avoir « porté la lampe et la clé » dans les archives, comme si Michelet s'était contenté de les éclairer et de les 1 bérer, ces archives! mais il les exploita, et de même il exploita la nature. Et ceux qui s’y sont exercés à son école en ont rapporté un luxe inconscient d'images panthéistiques prises pour des concepts, une habitude de pontifier et une illusion de naturalisme qui les ont affranchis, à l'égard de certaines réalités morales, des plus séculaires pudeurs. Sully-Prudhomme * et Dumas fils sont là (sans parler des vivants) pour témoigner que « l'héritage d'artiste historien » légué par Jules Michelet fut recueilli précieusement, les héritiers ayant regardé à la patine du métal plus qu’à sa densité.
1. FAGE, Michelet et Mgr Berteaud, Tulle, 1895, brochure, in-80,
2. Cf.pour SULLY-PRUDHOMME la préface que le grand poète a lui-même donnée à la Bible de l'Humanité (Ed. Calmann-Lévy), et pour DUMAS fils la préface de L'Ami des Femmes, etc.