CHAPITRE II
Examen doctrinal de l’œuvre : les conclusions métaphysiques de cette « histoire naturelle. »
Nous pensons avoir constitué à l’œuvre de Michelet, sous son double aspect, d'histoire et d'histoire naturelle une filiation commune qui en fait l'unité d'inspiration, comme nous avons cru établir son unité d'intention en la qualifiant d’apostolat. Or, qui dit apostolat dit doctrine : que Michelet ait voulu enseigner, cela est manifeste, nous l’espérons du moins : mais qu’a-t-il donc voulu prêcher ? Avait-il vraiment une doctrine ? ou ne trouvet-on dans son œuvre que des inspirations disparates, des fragments d'idéal rebelles à toute cohésion ? L'on en jugera par la comparaison des leçons suivantes, qui toutes sont détachées de son œuvre : et nous pensons que ces diverses pièces, loin de sembler hétéroclites, paraîtront constituer une armature logique des plus cohérentes. |
$ I. Ce que Michelet considère avant tout, ou, pour mieux dire, uniquement, dans la Nature, c’est la vie. Non pas que les cristaux et les eaux, les glaciers et les volcans, le laissent indifférent ; mais lorsqu'il s’en approche, il y trouve la vie ou il l'y cherche et, s’il ne la cherche pas, il y cherche encore une condition de vitalité.
Physicien ou chimiste, Michelet n'est pas embarrassé pour découvrir la vie dans l’objet de son étude ; magnétisme, électricité sont pour lui des manifestations de la vie. Penché sur les granits glacés du Spitzberg (Mo., I, ch. XII), on le croit égaré : « Monde sombre qui, au premier abord, semble déshérité, vide, un royaume de mort. Mais la vie générale y triomphe au contraire. Les deux âmes du globe, magnétique, électrique, chaque nuit font leur fête dans le désert du Pôle... A l’âme terrestre, magnétique, reine du Nord, l’autre s’est mêlée, l’électrique, la vie de l'Equateur. Elles s'embrassent, et c’est la même âme. »
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Géologue et géographe, Michelet n’est que biologiste. Un lac (MO D. 84 )5a pour «mission dans la nature » de «recevoir l'eau sauvage » et d'en « faire l’eau vivante ». « L'eau, c’est de la vie commencée » (Mo., I, p. 44). Le glacier même est chose vivante. il absorbe, mais rejette, etc. (Mo., I, p. 35).
Quant à la mer, mieux encore que les fleuves, elle fait sentir à Michelet «la fermentation, le flot de la vie » (Mer, I, chap. III). Elle est « l'élément universel de la vie » que Bory de Saint-Vincent, Geoffroy Saint-Hilaire, et d’autres, proposaient à la théorie de la génération spontanée comme le type même de la matière « animalisable », la «gélatine de vie » (Mer, 1. Il, chap. II, —), où l'on admettait que l’inanimé se change en organisme. Michelet acceptait cette théorie comme une explication qui subordonne favorablement à la physique la biologie : « Qui sait, écrivait-il (Mer, I, chap. V, fin), si ce circulus vital de l’animalité marine n’est pas le point de départ de tout le circulus physique ? Si la mer animalisée ne donne pas le branle éternel à la mer animalisable, non organisée encore, mais ne demandant qu’à l'être et fermentant de vie prochaine ? » De là ces théories sur l'électricité prise comme moyen terme entre l’inanimé et la vie, p. 122, sur les « éléments créateurs » nativement dissous dans la mer ; de 1à cet examen favorable des théories de Pouchet sur la génération spontanée : Mer IL, IX, début). A ces rêveries, que les savants autorisaient par leur confiance dans la génération spontanée :, Michelet ajoute des symboles : « les parfums sont un magnétisme dans l’amour végétal, c'est sa puissante incantation. (Mo., 255.) La mer a des spasmes qui sont les tempêtes (Mer, I, ch. VI, début), un pouls (id., ch. V); et ses grands courants sont les aortes du globe (id., p. 39). La terre même a un cœur et respire (Mo., I, pp. 164 et 107); les montagnes sont articulées (Mo., pp. 43-45) : « Elles enseignent, rendent sensible la solidarité du globe » dont le « souverain organe de vie, d'amour, d’aspiration, se manifeste,
1. DESCHANEL, dans la critique qu'il a faite de La Mer dans le Journal des Débats du 10 janv. 1861, traite cette rêverie comme un dogme : « Quel abîme de fécondité que cette masse énorme d’eau laiteuse, gluante, gélatineuse, où il n’y a pas une goutte qui ne contienne des milliers de germes en train de s’organiser électriquement (!) : création inimaginable, infinie, devant laquelle Bory de Saint-Vincent posa le premier la grande question. » — Notons que CI. BER- NARD lui-même (Introd. sc.exp., p. 139) croyait qu'on crée des espèces nouvelles. Cependant cela n’était pas démontré, et SCHÉRER a souligné dès cette époque l’imprudence de Michelet (— Etudes critiques sur la Litt. contempor., vol. Ier, IIIe étude, p. 29-40).
d'un côté, dans la mer des Indes, au brûlant cercle d'îles où domine Java ; de l’autre, dans la bouillante cuve d'Haïti, de Cuba. C’est un cœur en deux lobes ». N’alléguons pas que c’est une métaphore ! Michelet protesterait : « Comment cet être planétaire d’où nous dérivons tous n’eût-il pas eu un appareil de vie, si nécessaire, qu’on voit chez les moindres de nous ! » Non seulement la planète est faite comme le dernier des organismes qu'elle porte, mais elle lui donne l'exemple de la perfection : « Dans la respiration, cette première fonction vitale, et la plus nécessaire, la terre a déployé une régularité qu'on voit bien moins dans tout le reste. » (Loc. cit.). Aussi, dans les pays volcaniques, le sol est beaucoup plus fécond (Mo., 169, 174 : Liv. I, chap. XIII). Car le feu n’est pas incompatible avec la vie : l’historien croit aux habitants de Sirius (HF., XI, 212). Et dans les prétendus « Eclaircissements » de La Montagne, qui ne sont en réalité qu’un somptueux galimatias, tout est identifié par la vie : (cf. Mer, I, chap. Fleur de sang, passim) le minéral inerte (cf. Ins., p. 33) et les parfums, le « doux lait de femme » et le « caillou », la pierre et l'alcool : « Que sont devenus les trois règnes, les belles divisions de la vieille science ? Du minéral au végétal, à la plus haute énergie vitale, — le sang de la vigne, l'esprit, — nulle barrière de séparation : moins encore de barrière du végétal à l'animal... Telles fleurs. s’égalent au mammifère, ont la même semence ’. Bref, par fermentation, la pierre se crée esprit. La plante, par amour, se crée homme (cf. Ins., 377), le polype est
1. Pour une telle énormité, qui donnerait à croire qu'il existe par exemple d:s métis de girafe et de muguet, ou de dromadaire et d'avoine, Michelet cit e « LORTET, Preissia, 1867.» Ces trois mots désignent des Recherches sur la Fécondation et la germination du Preissia commutata bour servir à l'Histoire des Marchantia, par L. LORTET, docteur en médecine, docteur ès sciences, Paris, Baïllière, 1867. — Or, ce savant petit travail est fort loin de justifier les conclusions de Michelet. Lortet avait simplement écrit (chap. X) : « … Les Spermatozoïdes des animaux, les anthérozoïdes des plantes cryptogames supérieures, les vraies spermaties des plantes cryptogames inférieures, sont très probablement de nature identique, puisqu'ils se comportent le plus souvent de la même manière lorsqu'on les met en présence des mêmes agents physiques ou chimiques ; leurs mouvements sont arrêtés par toutes les substances qui agissent sur les matières albuminoïdes qui les composent et sur les graviers d’amidon qu'ils charrient avec eux. Ne pourrait-on en conclure qu'ils sont tous des agents essentiels de l'acte mystérieux de la fécondation ? » Mais de cette analogie ou de cette identité chimique, LORTET ne concluait pas à une identité biologique. Au contraire il niait même aux infusoires l'aptitude à surgir d’un milieu organique, d’une «macération de foie » comme On le croyait alors. Et il s’inscrivait en faux (p. 8) apparemment contre Pouchet qui, dans son Hétérogénie, p. 369. soutenait cette hypothèse d'après
Bufion et Dumas. En d'autres termes LORTET revendiquait l'autonomie des espèces et leur immutabilité.
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appelé l'animal — rocher — plante). C'était l'époque où Berthelot réalisait coup sur coup la synthèse des carbures d'hydrogène ét d’autres corps plus complexes de la chimie organique. Pour Michelet, qui ne voyait pas de différence entre la pierre, la plante et l'animal, on comprend que Berthelot apparut comme une espèce de sorcier, potentat de la création, rival de Dieu, même : il « refait le monde en partie double » (Mer, p. 415). Et l’épuration du monde par les oiseaux protecteurs, n’est aussi qu’une « bienfaisante chimie qui conserve et équilibre la vie ici-bas (O., 94). » Notons-le toutefois : cette conception de l'identité entre la vie et l'inanimé, cette volonté de ne voir dans la Nature que du vivant, n’a pas seulement la valeur, ou la vanité d’une théorie : Michelet y conforme des résolutions pratiques, et oriente la médecine dans un sens « naturiste » aüquel sa conception de la nature donne une précision des plus graves.
Pour nous guérir de nos maladies et de nos langueurs, on devine que l’eau, et en particulier l’eau de mer, va suffire. C’est tout le sujet du quatrième livre de La Mer. « Au fait, pourquoi l’eau ne serait-elle pas le salut de l’homme ? Selon Berzelius, il n'est qu'eau (aux 4/5). » Mais l’eau douce ne vaut pas l'eau de mer, surtout pour les plus faibles d’entre nous, enfants et femmes : « La mer, qui est une femme, se plaît à les relever. Vénus, qui jadis sortit d’elle, en renaît encore tous les jours. » Ainsi le mythe et la chimie collaborent ; sans doute le savant poète s'aperçoit qu'il porte, après tout, une responsabilité en parlant médecine : le souci de la précision le reprend, et, dans sons second chapitre, il indique le « choix du rivage ». Nous n'avons pas à discuter ici la valeur des conseils qu’il donne et des problèmes qu’il pose : certes la matière ne serait pas dénuée d'intérêt. Mais il s'agit seulement de montrer que Michelet a une foi profonde en la vertu curatrice de l’eau de mer : «qui n’a pas de lésions graves est remis en un moment (Mer. p. 365). » Michelet n’a pas moins de confiance dans les eaux thermales : il suffit, pour le constater, de relire les notes de voyage qui ont été publiées par Me Michelet sous le titre : Un Hiver en Italie, et les allusions qu’il a consacrées à ce séjour, dans La Montagne (liv. I, ch. IX). Ce qui est le plus frappant dans ce chapitre, et aussi le plus important pour nous, ce n’est pas une conception surannée de l'origite des eaux thermales, conception d'Elie de Beaumont, à laquelle les savants modernes octroient d’ailleurs encore une part
de vérité :!, et dont Michelet s'inspire ; c’est précisément l'usage qu'en fait Michelet : la vie qu’il compte reprendre dans ces eaux
riches en soufre, en silice, en fer, (p. 109) il la salue dans le limon.
des eaux, il accorde à la terre non seulement la vie, mais le pouvoir de vivifier : « Chère mère commune, nous sommes un. Je viens de vous, j'y retourne. Mais dites-moi franchement votre secret. Que faites-vous dans ces profondes tènébres, d'où vous m'envoyez cette âme chaude, puissante, rajeunissante, qui veut me faire vivre encore ? Ce que tu vois, ce que je fais sous tes yeux. Elle parlait distinctement, un peu bas, d’une voix douce, sensiblement maternelle. » Même enthousiasme pour les médicaments d’origine animale (Ins., liv. II, chap. XIV), qui ne sont que des formes transitoires de l'énergie universelle, ou pour les médicaments d’origine végétale, dont la révélation faite à la sorcière par les démons du sabbat n’est autre, selon Michelet, que la transmision des secret de la « chère mère commune » à sa confidente attitrée (So., liv. I). Le remède végétal est, comme la terre elle-même, identique à nous en nature, et maternel : la vertu curative de nos plantes indigènes s'explique bien. « En elle est notre esprit, en elles nos charmants souvenirs. Elles eurent toutes nos confidences. Elles sont bien plus en rapport avec notre sang, notre cœur, bien plus dans la mesure de nos tempéraments » (Mo., II, chap. I). La flore des grèves, le thym, la marjolaine amoureuse, la sauge, la menthe, et l’œillet ont « un charme pénétrant qui réveille le cerveau, ranime le cœur. (Mer, I, p. 73). » Tout cela est médicalement vague, car Michelet ne nomme point d'états maladifs particulièrement justiciables de tel climat sylvestre, maritime ou alpestre, ou, s’il en nomme, on comprend aussi mal ce qu'il veut dire. Mais philosophiquement l’idée du thérapeute est précise : c’est la doctrine naturiste. Comme au temps de sa jeunesse où son Journal (PP. 137-139) nous a conservé la métaphysique de sa physiologie, Michelet laissa le système de la science « muet » et « impéné-
1. Armand GAUTIER, ap. (Manuel de Crénothérapie de LANDOUZY, LALES- QUE, etc. Michelet a distingué les sources profondes et les sources superficielles, les « eaux vierges » d'A. GAUTIER, cf. p. 96 Mo. (ch. VIT de la 1rep.)
2. C'est, par exemple, le « moment critique de la fièvre de suppuration » (Am., 161) le « sang » qui « s’arrête par moment et s'engorge » (Am., 282). Voir aussi tout le dernier chapitre du livre IV de L'Amour ; et, dans La Mer, les « Rhumes et rhumatismes, gastrites et vingt autres maladies (M., IV ID. Dans le chap. V du même livre, il croit que le froid de la mer peut donner un anévrisme (P. 393). Dans HRé VIII, 4-5, il parle de « la faim qui rend scrofuleux, phtisique.. » de la nourriture insuffisante qui ramène. les « convulsions de saint Médard, si près de l’épilepsie (!) »