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trable » ; Mais, comme alors, explique-t-il, son « esprit a fait bien du chemin » et c'est ce qui nous intéresse. Or, la doctrine qu'il rapporte de ce long chemin est celle-ci : la médecine a pour otigine le culte de la nature. Cependant l'Eglise ne saurait donner de remède aux maux, puisque la thérapeutique implique un retour à l'ordre naturel violé par la maladie ; d'autre part, l'Eglise ignore la nature ou plutôt la hait (c’est Michelet qui parle). La maladie vient de ce qu’on va contre la nature (So., p. II9, note 2): et la thérapeutique ne peut être encouragée par le christianisme que Michelet déclare hostile à la Nature. On s’en aperçoit (HF. V, 122) quand Michelet prétend nous montrer « la Nature et les sciences de la Nature comprimées par l'esprit chrétien » et l'éternelle Nature qui « reparaît, toujours jeune et charmante, » qui « revient après le christianisme, malgré lui, comme péché ». On s'en aperçoit aussi ailleurs (HF., IX, 48, 56 à 58 et 09 sq.) : « Croyez-vous donc, idiots, qu'on retienne ici dans un sac l’insaisissable lutin, l’éther de la pensée humaine ? » C’est en ces termes fougueux que les croyants sont invités à ne pas se mêler de médecine. Et Michelet soutient que la peste de Marseille a été aggravée par l'évêque, dès qu'il s’en est occupé (HF, XVII, 270-275). Mais l'ennemi de l'Eglise, Satan, c'est précisément la Nature; ou plutôt, la Nature, à force d’être désignée comme l’ennemie par l'Eglise, a fini par prendre figure et nom dans l'imagination des masses, et Satan, pour Michelet, n’est rien autre. Le livre de La Sorcière, qui est un commentaire de cette théorie, n’est donc peut-être pas un blasphème comme ïl en a l'air : mais si quelque chose l’en exempte, c'est l'absence totale de foi dans une personnalité diabolique.
D'autres ont soutenu l’origine surnaturelle de la médecine !; peu ou prou, bien des peuples ont cru au sacerdoce des médecins : clinique et sanctuaire n’ont fait qu'un à l'origine ?. Mais, pour Michelet, ce n’est qu'en apparence qu'il se rallie à cette manière de voir. Si les démons ont fourni des secrets aux sorcières, libre à nous de le croire ; il ne dit pas que c’est invraisemblable, il ne dit pas qu’il en doute, mais il le raconte comme un mythe. I1 loue seulement la sorcière d’avoir osé (So., p. 122) « seule et la première, décréter qu'il n’y a rien d’impur et rien d'immonde» et d’avoir ainsi fondé la thérapeutique sur une nature innocen-
1. Dr IMBERT-GOURBEVYRE, les Stigmatisations, IIe vol., Discours prononcé
à la rentrée de l'Ecole de médecine de Clermont. 2. Boucxé-LECLERCQ, Hist. de la Divination dans l'Antiquité.
tée. Tout cela, comme on voit, présente un corps de doctrine cohérent jusqu’au paradoxe, plus que contestable (ce n'est pas la question), mais dont l’étrangeté n'est qu'une conséquence de la foi dans l'harmonie vitale de la Nature et de l'humanité. C’est le cas d'appliquer à cette œuvre un mot qui se trouve dans L'Insecte (p. 364) : «la vie a chassé la science ».
Ainsi donc, non seulement tout est vie dans l’objet de la science, mais tout est conforme à notre vie, tout est vivifiant pour nous. « Le caillou même, le dur silex, il eut vie, et nourrit la vie » (Ins., 33). Ce qu’il y a d’original dans ce naturalisme, ce n’est pas seulement son immense effort pour déceler partout la vie, mais pour la saluer, comme providentielle, féconde, maternelle pour nous. C’est qu’en effet Michelet n’étudie pas la vie des êtres dans la diversité de leur morphologie, comme Lacépéde ou Buffon, ni dans l'intimité de leurs processus physico-chimiques comme Claude Bernard, il la contemple et la révèle : en métaphysicien, dans le mystère joyeux de ses énergies pensives, qui sont ce qu'elle a partout de commun. Si l'être vivant s’analyse et se pèse, s’il est le théâtre d'actions et de réactions dont on peut régler le jeu, sa vie n'est pas quelque chose de saisissable pour les sens. Elle est le principe d'unité qui coordonne pour un temps les éléments multiples de l'être ; or, ce qui est un n’est ças matériel, n’est pas visible. D'autre part la science, dit-on, ne doit avoir cure de l’invisible. Elle ne l’étudie pas, c’est vrai, mais faute d'en admettre la présence, elle s'expose à de fâcheuses confusions : au temps même de Michelet, sous le prétexte que la notion de force évolutive est un concept métaphysique indifférent à la science, Claude Bernard (Zn#r. Sc. expérim. 210-212) aurait voulu définir la vie sans faire appel à ce concept : aussi son génie ne l’a-t-il pas empêché de tomber dans d'étranges méprises. C’est ainsi qu’on l’a vu assimiler les êtres vivants aux astres sous le rapport de la naissance, parce que les astres cnt commencé, et ailleurs aux cristaux sous le rapport de la spontanéité, parce que la forme des cristaux se répare (Zntrod. à la Sc. exp., p. 170). C'était comparer entre eux, dans le premier cas, deux êtres pareillement multiples, mais inégalement uns ; dans le second cas, deux êtres également fidèles à leur one mais inégalement multiples dan, les éléments de ce type. Ne
- CE. NF., 188. Utilité de l’histoire naturelle, pour l esprit. Elle lui « ouvre de côtés spéciaux de la vie ».
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pas étudier ce principe d'unité qui distingue la synthèse vivante d'un agrézat inorganique, et qui domine cet ensemble en l’animant, — c'estun droit pour le savant en tant que savant ; — mais cela n'équivaut pas à supprimer l'existence de ce problème : comment le multiple est-il un ? comment les éléments diversde cet être s'agrégent-ils en vue d’un seul type, d’une seule beauté, d’un seul bonheur, d’une seule extase, d’un seul besoin, d’une seule fin ? comment ce plusieurs n’a-t-il qu'une essence, et qu'est-ce que la vie qui opère ce mystère, et dont la suppression ramène le multiple en désagrégeant l’un ? Nous n’en savons rien, disaient plus haut que jamais les savants de 1860, et même ils s’engageaient à ne jamais le chercher! Dans ce dédain, Michelet ne voyait pas seulement un motif d’indignation contre une école qui retirait à la science tout le mystère de la Nature, à la Nature tout l'intérêt, tout le crédit que prête la science à son objet ; il y voyait un droit pour s'occuper du problème abjuré. Les savants laissaient aux philosophes la partie belle en leur octroyant pour champ tout l'ombre projetée par l’aile de la vie ; en acceptant ce domaine, Michelet recueillait une tâche déjà vaste, mais qui pouvait paraître agrandie encore par le petit nombre de ses adeptes.
Puisque la vie ne se définit que par l’impondérable, par l’insaisissable unité du multiple, puisque d’ailleurs, ainsi que nous l’avons vu, ce principe d'unité paraît à Michelet partout répandu, partout identique, et partout fécond, l’on devine que son naturalisme ne se borne pas à saluer la vie, maïs à la reconnaître partout pensive,. aimante et joyeuse, réalisée chez tout ce qu'elle anime par le même essor d'amour vers le bien et le beau. Tout ce qui est vit, tel était le premier article de ce credo ; tout ce qui vit rêve, tel en est le second, et ce rêve tend délicieusement vers l'interminable et vers l’universel, dans uné double revanche contre les limites du temps et de l’espace. La nature n'est donc pas seulement une école dé vie, c’est une pourvoyeuse d'amour, d’art, de joie, de vertu enfin par la vie. Nous allons le montrer par des textes qui, pour être épars dans l’œuvre de Michelet, n’en sont pas moins importants.
$ 2. Tout d’abord, l'amour est présenté par Michelet comme l’ordre même de la nature, comme la condition de la vie, comme une tendance de l'individu vers l’universel, comme une revanche de la personne sur l’humilité de sa nature et la caducité de son
destin (Cf. le manuscrit de La Mer, chap. VI). D'ailleurs c'est en vertu de l'amour que tout apparaît sur la terre ; tout ce qui naît est issu de l'amour ; tout «e qui n’est pas né tend à vivre, et cette tendance exige déjà et provoque l’amour. L'amour, en quelque sorte, précède la vie. Il la conditionne et la surpasse. Il en est le principe universel. Cette idée n’est d’ailleurs pas spéciale à Michelet : elle est à la base de la doctrine d’Epicure ; et Lucrèce a commencé son Poème d: la Nature par une illustre dédicace à l'amour ; tous les poètes du x1x® siècle ont fait aimer les astres, les fleurs et les mers ; on n’aurait que l'embarras du choix pour citer des textes : l’œuvre de Musset notamment en fourmille. On se rappelle la théorie du poète sur l’origine du mouvement des étoiles :
La plus jeune de vous, quand Dieu vous a créées,
A cherché le soleil, son immortel amant;
Elle s’est élancée au seïn des nuits profondes
Mais une autre l’aimait elle-même; et les mondes Se sont mis en voyage autour du firmament !.
Pareillement, voici comment Hugo parle des planètes :
Frileuse, elle (la Terre) se chauffe au soleil éternel, Rit, et fait cercle avec les planètes du ciel Comme des sœurs autour de l’âtre,
Mais, dans Michelet, cette théorie de l’universel amour est suggérée comme la majeure du syllogisme suivant, que l'inquiétude de notre apôtre sous-entend : « Tout doit aimer ; or, l’homme fait partie du tout; donc l’homme doit aimer. » Partout en effet Michelet prend ses exemples, mais toujours pour aboutir à la même conclusion. Et c'est ce que Bersot ? n’a pas manqué de reconnaître, dans une page où l'analyse n’est pas dénuée d’ironie : « Les oiseaux, dit-il, et les insectes nous ont invités à aimer ; voici les poissons qui viennent (il s’agit de La Mer, qui venait de paraître) ; on attend les quadrupèdes. Comment résister ? » Le contexte montre bien que Bersot raillait, car il trouvait la leçon non seulement inutile, mais insuffisante : « Et naturellement les animaux nous enseignent ce qu’ils savent, l'amour dont ils nous donnent des leçons est leur amour ou ce qu’on appelle ainsi ; ce ne peut être le nôtre, ce sentiment vaillant qui se nourrit moins de joie que de sacrifices et nous prépare à lutter contre la mort et
1: MUSSET. Rolla. Cf. Il ne faut jurer de rien, fin. 2. Journal des Débats, 6 février 1861.
contre la vie. » Noble désenchantement, qui rend le lecteur moins enthousiaste à l'égard d’un facile optimisme : Bersot n’en a pas moins qualifié de chefs-d'œuvre, plus tard : les deux premiers volumes issus de cette veine : L’'Orseau et L'Insecte. On sait que La Montagne en est le quatrième ; ne pourrait-on pas dire, d’une façon un peu « schématique », que ces quatre volumes présentent l'amour sous ses quatre aspects : tendre et délicat (L'Oiseau), héroïque (L’Insecte), abondant et vainqueur (La Mer), noble et purifiant (La Montagne) ? Et sans doute il est constant que ces poèmes d'amour sont des poèmes de vie, puisque leur lien même est dans cette scala viventium dont ils nous font franchir les degrés innombrables, entre le végétal et nous ; mais pour être varié dans sa forme, l'amour n’en est pas moins unique dans son essence. L'amour, dans la nature n'est pas moins accessible, pas moins abondant que la vie ; chez la plante et chez l'animal également saisissable (Mo., 249), l'amour est identique à la vie, identique à soi-même. La Mer, à elle seule, attire notre attention sur l'amour latent dans l'univers entier. Ce livre fut écrit dans un temps où la génération spontanée — Michelet y a fait allusion dans les Éclaircissements de L'Oiseau — passait encore pour évidente, et l’eau de mer pour la substance mystérieuse, gluante,« animalisable » ?, où tout pourrait s'organiser. Dans ces conditions, la mer ne serait qu'un grand creuset de vie actuelle ou virtuelle, et le globe tout entier, même en apparence inanimé, recélerait encore des mystères d'amour. Pour l’amour, profiter de la vie, s’alimenter à la vie, c’est une forme inférieure et passive : susciter la vie, telle est sa forme active et sublime. Nulle part Michelet n’a plus fortement exprimé cette idée que dans la IIIe partie du Prêtre (chap. IV) : «Dans le monde, il (l'amour) appelle incessamment de règne en règne la vie de plus en plus vivante, qui s'allume et va montant. Il suscite des profondeurs inconnues des êtres qu'il émancipe. Dans le monde civil, l’amour fait-il autre chose ? Son œuvre, c’est d'appeler à la vie sociale, à la puissance politique, tout ce qui n’a pas encore vie dans la cité... Le degré inférieur de l’amour c’est de vouloir absorber la vie. Son degré supérieur, c’est de vouloir susciter la vie, une vie énergique et féconde. » Cette page, publiée en 1845, montre bien que la doctrine de Michelet sur la Nature fut tirée de son propre fonds : à
1. Discours prononcé aux funérailles de M. Michelet, le 18 mai 1876, p. 5. 2. Le mot est de GEOFFROY SAINT-HILAIRE, cité par E. DESCHANEL, commentant élogieusement La Mer (Journal des Débats, 10 janvier 1861).
ceux qui ne s'en contenteraient pas, nous rappellerions une page de son Journal de jeune homme, écrite avant la naissance de sa future épouse, et par conséquent plus sûrement encore exempte de l'inspiration de Mme Michelet. Le studieux adolescent, tout épris qu'il fût d'amour pur, se demandait, dans une heure de doute, si la sensualité n'a pas raison : « Quand je dis /es fous, j'entends l'amour (MJ., p. 228) dans le vertige, l'amour aveugle, où l’animalité domine. Celui qui en naîtra n'en sera que plus riche en énergies physiques. » Voilà donc à quelle concession la doctrine naturaliste réduisait une âme cependant secrètement hostile aux instincts des sens |
Ce n’est donc pas la vie qui est le postulat de l’amour : elle en est la conséquence, le corollaire, et, comme disent encore les mathématiciens, elle croît en fonction de l'amour : « La vie s'allume et s’aimante à la vie. Plus elle se mêle aux vies différentes d'elle-même, plus elle devient solidaire des autres existences, et plus elle existe avec force. (Le Peuple, p. 152.) » Et si Michelet lui-même a eu le don de la vie en histoire, c'est que, dit-il «les autres historiens ont été brillants, judicieux, profonds (Le Peuple, p. 32) : moi, j'ai aimé davantage. » Car l’homme lui-même, entendons-le bien, reçoit de la nature le besoin d'amour, et, par l’amour, la science du bonheur et du bien.
Aux divers degrés de sa perfection, la Nature qui l'entoure façonne l’homme non pas en fonction de son progrès à elle, mais en fonction de son contact avec lui. À ce point de vue, la masse visqueuse de la mer en fait autant que la forme réalisée des types végétaux, qui n’en fait pas moins que l'exemple des individus organisés de la série animale. En effet, le même amour domine l'onde, la flore et la faune : et cet amour suffit à l’éducation de notre bonheur et de notre vertu. Le voisinage de la mer fait des races d'élite : « De sa lame électrique il (l’océan) y éveille incessamment la vie, on dirait qu'il l’aiguise. Les plus hautes puissances de l’homme, l'esprit dans sa vivacité la plus ingénieuse, a éclaté aux îles et presqu'îles de l’Inde, de la Grèce et de l'Italie. Les méditerranées où l'océan demi-captif se débat dans une douce étreinte et, par ses frottements, exalte les puissances vitales, ont été de féconds berceaux » (Mo., p. 165). Sous des termes nécessairement vagues, mais assez élastiques pour atteindre aux confins du vrai, le hardi théoricien assimile l'énergie de la mer à l'électricité, l'électricité à la vie, la vie à l'esprit. Et l'on voit ainsi le frisson de la matière fluide se propager, cause insi-