‹ Michelet NaturalisteChapitre 4 sur 73 · PR PS ER ER PO RE PE UE TS EAP AE T7 SR TN VER EE PP · texte numérisé non relu

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l'autorité de Michelet seul la portée philosophique et morale de ces ouvrages.

L'Oiseau même, ce livre « ourdi des mains » de Mme Michelet, ne contient que peu de traits qui trahissent l'historien, mais ils sont” significatifs, trahissant aussi le moraliste. « L, Hire ne lâche point son homme. Jamais je ne m'en détournai » (p. vi), écrit-il. Et il joint la preuve au précepte quand (p. 173) il fait telle digression sur Waterloo, ou (p.282) sur la valeur de la Crimée. Pendant qu'il étudie le rossignol (p. 274) il reste « de longs jours attentif sur les vieux livres ou papiers du x1v® siècle » de peur d'intimider l'oiseau, qu’il a dessein d’apprivoiser. Il lui parle encore en ces termes : « Voudrais-tu bien harmoniser ce cœur troublé de la cruelle histoire des hommes ? (p. 269) ». Le pic est professeur de démocratie sans le savoir : il a fait frémir, jadis, Rome et son préteur Aelius Tubero, et, deux mille ans après, leur historien républicain (p. 187). L'historien de L'Oiseau se nomme lui-même dans L'Amour. Après avoir affirmé sa personnalité comme nous venons de le voir (A., p. 386), Michelet, l’auteur de L'Amour, ajoute : « Je ne croyais guère, dans l'hiver de 1856, que le public refroidi entendrait certain chant d'oiseau. mais on écouta. » (A., p. 387).

$ 4. Suivent les mêmes allusions à L’Insecte (A., ibidem) ; et, quant aux aveux de raccord à l’histoire, ils ne manquent pas davantage dans L’Insecte. Passons sur les détails (une fourmi évoque Marius sur les ruines de Carthage, 288-289, etc.), et voyons le fond. « J'étais trop ému encore de cette sanglante histoire », écrit Michelet (Ins., p. XII-XIII) ; et encore : « Ma jeunesse, venue tard, veut répandre son âme ajournée. Hier je donnai L'Oiseau, élan du cœur vers la lumière. Aujourd’hui la même force me mène... » (fin de l'introduction). Combien nous sommes loin ici des mièvres intentions que la prétendue collaboratrice attribue au dessein de ces livres! quelle différence n'y a-t-il pas entre vouloir donner aux gens du monde le goût des études d’histoire naturelle, intention exprimée par l'auteur de Mes Chats, et vouloir répandre à flots l’âme de sa jeunesse dans une élite altérée de lumière! « Quoi, je quitte l’histoire des hommes pour chercher l'innocence. » écrit encore (Ins., p. 259) l’auteur de L'Insecte. Tous ces textes prouvent que c’est l’historien qui s’est adonné de lui-même à ces études. Sa lettre à George Sand (31 oct. 1857), citée par Monod (JM. 378-379), indique

qu'on ne peut contester à Michelet la rédaction de L’Insecte. Mais si dans ce livre, comme on le voit, comme il le dit, il est «tout entier », plus peut-être qu’il ne l’a été nulle part, ce n'est pas seulement la rédaction qui lui revient, c'est l'œuvre ellemême, dans la conception de sa forme et de son être.

$ 5. En ce qui concerne La Mer, les liens de ce livre avec ceux de l'historien, bien que peu nombreux également, sont rendus manifestes, a prioori, par une démonstratiou de George Sand ellemême. « Le peintre, écrivait-elle, peut poétiser un sujet. Mais, - quand on s’attaque à l’immensité, il faut être vous». On le reconnaît d’ailleurs, l’historien, à tels et tels récits (mer des Pôles ; découverte des trois océans, etc., Mer, pp. 280, 311) ; à tel exposé des institutions sociales (Mer, p. 349) qui font varier l’homme physiquement ; à tels symboles que l’auteur de La Mer, a fait entrer dans d’autres ouvrages (le ventre de la femme enceinte est un « hémisphère » nouveau, A. 158 ; le début de l'Amour fait penser à la découverte du nouveau monde, A., 68) ; à telles allusions (Gustave Adolphe, Mer, 2217).

$ 6. Enfin l’on entend parler l’auteur de tant d'histoires dans La Montagne ; « Comme œuvres et labeurs j'ai dépassé trois vies » (p. 203). —« C’est le prix de ma vie, d’avoir ressuscité tant d'hommes oubliés, méconnus, d’avoir été pour eux l'instrument de justice et le réparateur du sort (p. 202).»—« Enfermé dans l’histoire, dans la construction de mon énorme pyramide, rarement et fort tard je regardai vers la nature. Il fallut qu’ellemême m avertit, me prouvât qu'on ne peut pas rester loin d’elle ‘ impunément, etc.» (p. 103, cf. 104). — « J'écrivais dans L'Histoire de France, avant 1833...» (p. 94) —« la nature, oubliée pour le travail farouche qui, si aveuglement éludait le bonheur, ne m'en voulait pas trop » (p. 115). C’est dans un passage voisin que Michelet cite le IX® volume de son histoire, La Renaissance, comme procédant de la même veine que L'Amour, L'Oiseau, La Mer et L'Insecte.

$ 7. De tant de textes rapprochés on peut logiquement inférer que Michelet n'a pas perdu de vue l’histoire en écrivant ces prétendus ouvrages d’« histoire naturelle ». La solidarité de ses deux études n’a jamais été oubliée de lui : bien au contraire, il a pris soin d'indiquer tous les raccords que le lecteur aurait pu

méconnaître. Il les a laissé voir clairement dans certaines professions de foi que nous avons citées, et qui sont d'autant plus explicites qu'elles sont comme les derniers codicilles du legs de sa pensée la plus longuement mûrie. Il les a enfin laissé deviner, ces raccords, discrètement et implicitement, dans tel ou tel détail des ouvrages les plus habituellement contestés. C’est ainsi que nous avons cru pouvoir démontrer à la fois que l'inspiration de Mne Michelet est une pure légende, et que, en revanche, toute l'œuvre de Michelet est une.

Il nous semble, pour nous résumer, que le faisceau des mêmes preuves concourt à ce double but et ne manque pas de cohérence : correctifs importants aux rares aveux d’une collaboration effcace de Mme Michelet, jalouse revendication des manuscrits et des épreuves ; correction et remaniement des passages d’ailleurs restreints où Mme Michelet s’est montrée ; rôle d’auxiliaire attribué à l'épouse et non contesté par celle ci ; impuissance avérée de la collaboratrice à exhiber un seul fruit authentique et indiscutable de son inspiration veuve de l’inspiré ; inintelligence du but assigné à l'effort de l'époux ; aveux, échappés à la plume de l'épouse, de son impuissance notoire à faire autre chose qu’un récit, voilà de quoi révoquer absolument les droits d'auteur de Mme Michelet sur les ouvrages de son mari. Chez ce dernier, en revanche, tout concourt à prouver qu'il faut chercher le principe d'unité de l’œuvre : trace magistrale de sa main dans les fragments, même fournis par la collaboratrice, immense majorité des pages composées par lui, indépendance et importance de celles-ci, sujétion et futilité des autres; exposition, faite par Michelet, du dessein général de l’œuvre, explication par lui des relations cachées, apparition constante de sa personne dans toutes les allusions, dans tous les recueillements, dans tous les carrefours de l’œuvre, tout cela nous paraît constituer des titres de noblesse, des lettres patentes pour l'identification de cet ensemble. Il nous semble permis enfin d'envisager ces poèmes de la nature comme un fragment palpitant, inaliénable, et, à cette condition, vivant, de l’œuvre laissée par le grand écrivain, et non comme une récréation de quinquagénaire en voyage de noces perpétuel.

$ r. Toute la vie de Michelet les a d’ailleurs préparés et fait attendre, ces ouvrages prémédités où l’on veut ne voir qu'un hors-d'œuvre ; toute l’œuvre les annonce et les postule. Et c’est par là que ton peut saisir l'intention qui les domine et les rassemble. ,

Dès sa jeunesse, Michelet avait manifesté un certain attrait pour les sciences naturelles. Son /owrnal d'adolescent en porte les marques; bien avant qu'il n'ait été reçu à l'agrégation (MJ., p. 22), le futur historien jette à cette époque « un regard plein d’envie et de regret sur les sciences naturelles ». L'amitié de Poinsot avait développé ce goût, et la mort prématurée de cet ami fut la cause qui empêcha Michelet de s’y livrer davantage :

il l’a indiqué dans ses notes (cf. MaJ., p. 316 : « s’il eût vécu,

je lui devrais d’être entré de bonne heure dans l'étude des sciences naturelles, si profitables à l’histoire de l'humanité ; j'y suis venu, mais quand ma tâche était à moitié faite, c'est-àdire tard, péniblement, avec effort »). De 1824 à 1829, tout ce qu'il méditait d'écrire trahissait un penchant marqué vers la philosophie et les sciences expérimentales (Monod, article Michelet dans la Grande Encyclopédie). Au début de L'Histoire de France, alors que M1 Mialaret n'avait pas huit ans d'âge, Miche-

let n’a pas eu besoin d’elle pour assimiler l’histoire à l’histoire

naturelle : parlant des Pyrénées, il s’écrie en effet (HF, I, p. 37) : « Ce n’est pas à l'historien qu’il appartient de décrire et d'expliquer les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d’Elie de Beaumont, qu’ils racontent cette histoire antéhistorique Ils y étaient, eux, et moi je n’y étais pas ». D’autres aveux du chroniqueur nous montrent entre 1835 et 1840 que la préhistoire l’occupe autant que l’histoire, et que pour lui la nature explique historiquement l'humanité. (Cf. SChE., p. 182-183 : (J'ai terminé ma visite (au British Museum) par l’histoire naturelle. Le savant conservateur. m'a montré un objet fort curieux, le squelette d’un homme fossile dont l’âge reculerait singulièrement l'apparition de l’homme sur notre planète. Je m'en doutais.. que d’âges du monde j'ai senti mille fois, d’instinct, avoir vécu déjà ! Etre contemporain de l'ichthyosaure, cela plaît à l'historien ». Cf. 2bidem, p. 518 : « Zurich..., l’histoire et l’histoire naturelle ». Cf. enfin Rome, p. 82 : « Je me retrouve moi, étant placé dans l’histoire et l’ boisé naturelle. ») Il y a eu progrès de la pensée entre 1833 et 1838. Le vœu de l'historien, en 1833, c'est d'assister, en rêve, comme un poète, à l’évolution,

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