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sources l'amour de l'infini, s’en inspirant pour l’art. L'Etudiant . (p. 23) nous dépeint déjà l'océan comme le fera le livre de La Mer. Citons encore pour mémoire des fragments écrits en compagnie de Mme Michelet (HRé., X, 88-89 ; HF., XVI, 74) où des idèes chères à l’auteur de La Mer se retrouvent avec toutes leurs nuances sous la plume de l'historien : par exemple, l’idée de représenter la mer comme un ingénieur naturel et incomparable pour creuser d'elle-même les ports en vue des intérêts des hommes.
M. Gabriel Monod a montré par la révélation de papiers inédits l'ancienneté du projet de La Mer dans la pensée de Jules Michelet : d’abord dans l’article Michelet de la Grande Encyclopédie ; en 1905 dans son Jules Michelet (JM., p. 92) ; puis en 1911 dans un des derniers articles, sinon même dans le dernier qu'il ait publié de son vivant. (Revue polit. et litt., ou Revue Bleue, 49° année, 2€ sem., n° 16, 14 oct. 1911, p. 481 sq.). Si l’on déplorait quelque chose dans les influences scientifiques que Michelet dut subir entre 1840 et son second mariage, ce ne pourrait être, assurément, que le désordre et l'excès de ces influences, entre lesquelles le néophyte ne savait pas choisir, et le pêle-mêle enfin de ces autorités dont une seule aurait réussi sans doute à l’orienter, mais dont un tel nombre ne pouvait suffire qu’à l’étourdir, et comme à l’enivrer. Qu'on se figure, en effet, l’attitude interloquée d’un étudiant de quarante-quatre ans, déjà mûr dans les sciences qu'il avait illustrées, déjà maître en histoire, mais neuf devant la nature, et qui, pour ses débuts, recevait l'initiation de cinq ou six membres de l’Institut ou professeurs à la Faculté de médecine, habitués à enseigner des savants déjà rompus à leurs méthodes, d’ailleurs clients et débiteurs d'une seule chaire à la fois. Telle fut pourtant la créance que contractèrent sur Michelet Milne-Edwards et Geoffroy Saint-Hilaire, Serres et Pouchet, Dupuytren et Bouchardat, Berthelot et Robin. Ces savants provoquèrent malheureusement chez Michelet la confusion de n'être qu'historien. Au lieu de se féliciter d'être leur égal par l’histoire, celui-ci ne songea qu’à déplorer, qu’à envier leur supériorité dans les sciences. « J'ai senti vivement, dit-il, l'incomplet de mon côté matérialiste. J'ai subi le puissant attrait des Geoffroy Saint-Hilaire, cette maison si ombragée hélas! vide aujourd’hui. Puis j'ai connu Serres et l'embryogénie. Là se tient l’histoire et l’histoire naturelle... La nature m'attira dès 1830. Retenu par l’absorbante spécialité
hors des sciences naturelles, j'étais heureux par moments d'y jeter au moins un regard. J'y puisais de vives lueurs. J'allais, ému et dévot, souvent au Jardin des Plantes... En 1842, j'y connus Serres ;.… son livre sur l'Embryogénie me souleva le voile d’Isis, me fit entrevoir l'énorme portée morale de ce qu'on croit physique. Cela couva longtemps en moi jusqu'à la révélation que j'eus du génie de Pouchet, des belles révélations de Coste, Gerbes, sur le point si grave où se croisent les sciences de l’homme et de la nature, de la vie matérielle et sociale. Ce point, c’est notre naissance, le mystère de notre origine, de notre vivant berceau !. » Dix-huit ans après les premières rencontres d’Isidore- Geoffroy Saint-Hilaire et de Michelet, l’auteur de La Mer sollicitait encore de son docte correspondant ce qu'Etienne Geofiroy- Saint-Hilaire, devenu célèbre à son tour, avait écrit sur les poissons. La formation scientifique de Michelet lui est donc personnelle ; il n’en est pas débiteur à M1 Mialaret.
Mais ce n’est pas seulement par des papiers inédits que l’on peut démontrer l’ancienneté, chez Michelet, de vélléités scientifiques : dans son œuvre imprimée l’on recueille déjà plus d’un témoignage de ces aveux optimistes, de ces élans religieux, de ces ferveurs d'artiste qui caractérisent le naturalisme de Michelet.
La Montagne se dessine aussi dans les notes de voyage (SChE., Suisse, I, p. 394, p. 309 sq., ete.) : cette dernière page du carnet du voyageur nous annonce le chapitre des Fleuves et lacs de la Monlagne. Pareïllement le chapitre sur l’ascensionnisme (Mo., I, 1) est ébauché (SCRhE., III, 1x1, p. 415). L'histoire elle-même est pleine d’allusions quasi-mystiques à la thèse de la montagne inviolable, des Alpes vierges, sanctuaire (HF., XVI, 31), autel commun de l’Europe (HF,, XV, 315), temple auprès duquel tout culte (à moins que d’être naturel) est « ridicule ». Dans ce sanctuaire, se lit L’« épopée de l’Israël des Alpes », et se fait «l'alliance touchante des religions de l’âme avec l’âme de la nature ». (HF. X, 299-302). Michelet se décerne lui-même, dans son Histoire de la Révolution (HRE., IX, 277) des titres à la reconnaissance de la montagne ; en même temps il laisse déjà entendre de quelle
nature seront les «rajeunissements » qu’il puisera plus tard aux.
Alpes. Lamoureux historien de la nature végétale se reconnaît à la jolie page qu'il consacre au calendrier républicain (HR, VI,
1. Michelet, Journal intime de 1865, cité par MONOD, loc. cit., p. 487.
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414). L'Oiseau, enfin, et L’Insecte sont dès longtemps conçus : n’at-on pas lu dans Le Pewple (p. 103-104) une page qui figure plus tard dans L’Oiseau comme une pierre de façade et de soutien (début de la 2€ partie) ? Taine paraît croire (Essais de critique et d'nstoire, p. 133) que Michelet est « devenu naturaliste » pour avoir eu un rossignol et un rouge-gorge dans sa chambre. Mais en 1843, quand il habitait rue des Postes (Fage, p. 69 de Michelet et Mer Berteaud, Tulle, 1895), avec sa fille alors enfant, et longtemps avant qu'il ne connût sa seconde femme, Michelet avait un rossignol et un rouge-gorge dans sa chambre. Il n’est pas jusqu'à La Sorcière qui ne soit annoncée de fort bonne heure (HF. IV, 5 ; V, 124), ainsi que La Bible de l'Humanité (1e XVI chapitre de Rome fait penser au chapitre du Monde-Femme), ainsi que La Femme et L'Amour. En ce qui concerne le premier de ces deux ouvrages, ce qui fait assurément son originalité, c’est ce culte de la Femme où se combinent des sentiments ingénûment paternels avec des ferveurs nuptiales : or, cette conception du quinquagénaire est déjà dans le Journal de l'adolescent (Cf. Ma Jeunesse, l'épisode de Thérèse). C’est aussi pour Thérèse que le futur poète de l’ Accouchement a sacrifié les tentations de la chair aux scrupules généreux causés par la crainte des douleurs maternelles : unique aiguillon qui mette en fuite ces tentations mauvaises, la pitié a triomphé de la chair (MaJe., p. 264), mais pour un temps seulement : car cette continence n'ose se déclarer perpétuellement victorieuse. On trouve ici le mélange de sensualité et de tendresse, l’appel au respect et le blâme à la brutalité, le double parti pris qui considère les deux faits comme également inéluctables, l’équivoque enfin de L'Amour. Le goût de peindre avec la délicatesse d’un Greuze des planches d'anatomie, l’art appliqué à la sexualité, innovation de forme, originalité extrinsèque du livre de L'Amour, se devine aussi dès 1835 (OD., XIII- XV et XXIII, etc.). Tout au long de l’histoire, on reconnaît la philosophie de cette Ars amandi patriarcale : à propos de Louis d'Orléans et de Valentine de Milan, nous méditons (HF., V, 213) déjà sur le veuvage comme il sied de le faire après avoir achevé L'Amour (livre V); autre part, Michelet apostrophe avec sévérité les défenseurs de la chasteté, autant qu'il félicite avec fidélité les parturientes, même royales. « Erasme touche à l'ineptie » (HF., X, 356) ; Marie de Médicis est « souverainement poétique (HF, XIII, 61) ».
Nous avons mieux, d’ailleurs que ces citations fragmentaires ;
il existe des papiers inédits qui témoignent que Michelet voulait écrire, dès 1849, un gros volume sur les-mystères de la vie sexuelle. La seule influence qu’ait pu avoir en cela Mn Michelet, ç’a été
de canaliser les pensées de son mari vers des images plus poétiques et de transformer en Amowr ce qui devait s'appeler Le
Ventre. Nous devons à l’obligeance de M. Monod d’avoir pu parcourir le curieux manuscrit qui contient le plan et les idées générales du Ventre.
Sans doute, dans les premiers chapitres, ce livre aurait contenu des détails historiques et des théories physiologiques (plus spécieuses que savantes d'ailleurs) sur les fonctions digestives ; sous ce titre étrange : « De la royauté du ventre », le lecteur n'aurait rien trouvé de pareil aux leçons du livre d'Amour. Mais le chapitre V en venait à la poésie du ventre, et cette poésie, c'est la matrice : «le ventre est en cela propre à la femme », ce qui est exact, mais n'empêche pas que la poésie ne soit étrangère au ventre. L/apothéose des réalités charnelles s’étalait dans ce projet avec un mélange de candeur et d’indécence qui n’est pas la note dominante de L'Amour, mais qui se retrouve dans certains de ses chapitres. Avec une inconscience qui tient du prodige, Michelet ne voyait qu’innocence là où plus d’un lecteur eût senti s'éveiller ce que Bossuet appelle les « hennissements de la luxure ». Il y mêlait seulement les hoquets de la gourmandise (« tiraillement très fort de l’homme aujourd’hui entre l’attraction cérébrale, incessamment suscitée par les alchools (sic) et l'attraction du ventre, jouissance de passion, de plaisir », ete...). Si le livre eût été écrit, peut-être Michelet eût-il dépeint d’autres sensations que des « tiraillements »; peut-être même le livre eût-il paru, à force d'art, délicat et chaste. Il suffit néanmoins, dans son plan brutal et charnel, à prouver que les réalités les plus basses de la nature obsédaient littéralement Michelet. Tel il se montre dans ces confidences manuscrites ou dans ces aveux publiés, tel il demeure dans son œuvre tardive. Toute la période de sa vie qui précède son second mariage et les « loisirs forcés » du coup d'Etat s’achemine logiquement vers cette période finale de l’œuvre, la postule et la conditionne : ceci couronne cela. La paternité littéraire de Michelet étant ainsi mise au-dessus de toute discussion, nous nous croyons en mesure d'expliquer les intentions de cette œuvre préalablement unifiée et attribuée à son véritable auteur. Loin de voir, dans notre naturaliste, selon l'expression de Brunetière, un « nouveau Michelet » qui « se
dégage du premier », c’est dans l'historien que nous croyons voir un Michelet provisoire qui masque le Michelet définitif.
Si l’on entend par histoire le goût, la science et l’enseignement, la conquête enfin du passé, Michelet n’a pas été historien par vocation. Sans doute on en pourrait dire autant de plus d’un écrivain, car tel paraît historien qui pourtant, en exhumant les réalités révolues, s'intéresse partialement à leur contenu, et ne manifeste pas une égale bienveillance à tous les témoignages quels qu'ils soient. Néanmoins l’histoire est une science qui se suffit à elle-même : arracher au passé un secret est une fin en soi pour l'historien véritable ; et se servir de plusieurs secrets ainsi conquis pour retracer par eux le sens d’une époque n’est que la même fin plus fidèlement et plus patiemment poursuivie. L/histoire se définit par cet objet. Quiconque voit en elle un moyen d’asseoir telle doctrine, quiconque n’y cherche que des exemples de science politique ou sociale, des prétextes à l’apologie ou à la critique de telles et telles mœurs, de telle ou telle institution, celui-là peut aussi bien se servir des recherches historiques des autres, il n’est qu'accessoirement et provisoirement historien. Or, c’est le cas de Michelet : le but qu'il se propose en écrivant l’histoire n’est pas définitif; c'est une étape de son progrès, comme en font foi bien des aveux échappés de sa plume dans la plus naïve fraîcheur de ses confessions juvéniles.
Surprenons en effet Michelet dans la fleur de sa personnalité naissante ; à la date du 5 décembre 1820 (Mon Journal), nous recueillons cette page où se trouvent confondus les germes de sa philosophie de la nature et de la philosophie de l'histoire : « J'ai lu autrefois, à la bibliothèque du Museum, L'Histoire d’une plante du Brésil : je crois que c’est l’aloès. Cette histoire est fort curieuse. On y voit qu'il lui faut cent ans pour amasser les éléments de la fleur qui serviront à la perpétuer. Voilà, il me semble, un bel exemple à donner aux impatients. »
Il revient à ce thème quelques jours après, ce qui prouve que le sujet occupe longuement sa pensée, maïs il n'a pas changé de point de vue, et l'étude de l’aloès pour l’aloès lui-même est bien loin de le séduire. Du reste, il s’agit maintenant d’aman-
diers : « cette impatience de mes amandiers n'est pas Sans rapport avec celle que nous avons de produire. Je revenais en pensée à la plante du Brésil qui, favorisée par un été perpétuel..., n'est pourtant pas si pressée de fleurir. Il ne s’agit pas seulement pour elle, d'amasser la nourriture... il faut encore que les principes nourriciers. soient longuement triturés, élaborés par le tronc à l'intérieur, par l'écorce et les feuilles au dehors, pour arriver à la fleur et au fruit, cet acte final de sa destinée. De 1à, ma pensée toujours cheminant, j'ai quitté le règne végétal pour le règne animal. Venant au nôtre, je me suis mis à rechercher à quel âge
les hommes illustres du passé ont donné à leur.siècle le fruit supé- :
rieur de leur génie... il en serait de la nourriture intellectuelle comme de l’autre : ce serait donc une grande faute de vouloir trop vite faire usage d’une science de fraîche date. »
De cette méditation du jeune homme il est permis d'’inférer que son auteur est né moraliste ; qu’il s’adonne à la géographie, à la médecine, à la science naturelle, à l’histoire, ce sera là un accident. Sa nature à lui le ramènera toujours à des conclusions éthiques.
Et en effet, trente ans d’études historiques (1827-1855) n'ont fait de Michelet qu’un moraliste et un philosophe. D’autres pourront lui donner l'exemple d’un naturalisme scientifique uni à un génie philosophique et poétique ; mais lui, que demande-t-il à la nature ? ce qu'il a demandé à l’histoire, soit ! Mais l’avait-il donc étudiée pour elle-même, pour ses faits patents ou cachés ? C’est douteux ! Les aveux du Journal à la même époque indiqueraient plutôt le contraire : « L’immensité de la science m'apparaît. » ; il faudrait trouver « la métaphysique de l’histoire, c'est-à-dire la généralisation, la simplification des principales masses de faits. Ce serait là véritablement l’histoire de l’humanité comme individu, si toutefois il est possible ». (MJ., p. 296, sq.) Ce procédé a été maintes fois réalisé : ainsi l'Italie est traitée comme une personne malade (Mo., p.108). — Outre la «métaphysique de l’histoire », le jeune Michelet est encore préoccupé de la « logique » de l’histoire. Ce sont 1à des préoccupations toutes philosophiques. En 1822, Michelet, comme il l'avoue lui-même (MJ., p. 256-257), aurait eu « autant de goût à enseigner la philosophie que l'histoire ». En 1854, à l'âge où sa fleur suprême devait éclore, il s'en détacha, non sans avoir, avec la même lenteur et la même patience que l’aloès, amassé le trésor nécessaire à son propre épanouissement.
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S'épanouir ! tel est en effet le rêve de toute jeunesse ardente ; l'ambition des nobles âmes les détourne toujours à cet âge des recueillements égoïstes et, par conséquent, des sciences d'analyse, pour les pousser vers les spéculations désintéressées, vers les conclusions splendides et nombreuses qui sont comme les fleurs de l'arbre de science, vers les dernières ramifications où la science confine à ce qui l'entoure, comme l'arbre s’exhale vers le ciel. Michelet avait peu d'estime pour les connaissances qui limitent leur objet à ce monde, pour le droit par exemple (MJ., p. 24), pour «les œuvres des hommes où apparaissent à chaque instant la bizarrerie du préjugé, l'astuce, ou la tyrannie »; mais il en avait moins encore pour l’histoire, à laquelle il devait consacrer tant d'années : « l'histoire, écrivait-il, est plus triste, plus misérable encore ; les actions des hommes ont touojurs été pires que leurs lois (MJ., 2bidem) ». Ici nulle influence de Mme Michelet : elle n’était pas née. Nulle rédaction même : en éditant ce journal après la mort de Michelet, elle ne l’a pas modifié (G. Monod, JM. loco citato). Si donc Michelet a manifesté une intention dans sa jeunesse, ce fut celle de fuir le particulier pour l’universel, le concret pour l’abstraïit, le contingent pour le nécessaire ; tout cela est contradictoire avec la vocation des archives. En somme, on ne trouve chez Michelet jeune aucune intention de devenir historien, cependant que l’on trouve, par contre, nettement exprimée celle de ne pas l'être.
Il n'importe, dira-t-on. En fait, Michelet l’est devenu : il fut historien dans la maturité de sa vie ; et ce serait préférer le paradoxe à la vérité que de soutenir qu’il n'avait pas changé d'avis. S'il eut, dès sa jeunesse, le dégoût de l’histoire, il y a goûté plus tard, non spontanément certes, mais avec compétence et avec succès. Soit ! mais c’est déjà concéder le caractère accidentel de sa mission d’historien que de montrer le rôle joué au début de cette carrière par l'influence de Leclerc (MaJ., p. 180, note de Mme Michelet). Par ailleurs, nous ne prétendons nullement que le professeur de Sainte-Barbe, que le précepteur de la princesse Iouise, que l’orateur enfin du collège de France ait démérité, comme historien, du choix des princes de la science ou des princes tout court. Il suffit, pour accorder qu'il se mit avec conscience à sa besogne d’historien, de voir l'abondance de ses références, le temps qu'il a passé dans les archives (PHMA., fin ; HF, préf. 1869 du 197 vol., XXXIX, n. 1, ét p. XXIV : « aucun historien, que je sache, avant mon 3° volume, n'avait fait usage de pièces
inédites »: HE. IL, fin; HRé. I, p. 12-14) ; le scrupule qu'il apporte en voyage à ordonner ses recherches professionnelles (Rome, intro. II, mars 1830); la fierté de sa documentation (HF., X, introduct.) ; sa coquetterie des pièces originales (HF. XI" +67) |
Tout cela est incontestable : mais encore faut-il voir pourquoi et comment Michelet se résigne à l’histoire, non pas avec l'intention de s’en faire un but scientifique, mais avec l’arrière-pensée d’un artiste qui ressuscite le passé. Les jugements sévères des historiens les plus illustres rendent plus que suspects les résultats scientifiques de son œuvre, mais l'expression de ses propres intentions achève de nous édifier. Citons seulement comme exemples de jugements compétents et sévères, la critique de Taine (Essais de critique et d'histoire, p. 106) : le lecteur, en quittant Michelet, se dit « un seul mot, et funeste : Je doute » ; de Guizot (lettre à sa mère citée par Levallois, mémoires d’un critique : cf. infrà, Critique, p. 289) ; de Ch.-V. Langlois (oc. cut. infra) « Michelet a grappillé dans les archives dont il avait la garde, consciencieusement et un peu au hasard : la seule fois où il se soit essayé à publier des textes nouveaux (procès des Templiers), il n’a pas vu la vérité »; de Rocquain (Michelet aux Archives nationales, discours lu à la séance publique des cinq Académies, 1904). Tous ces auteurs suffisent à écraser, de leurs avis unanimes et doctes, l'incapacité de Michelet. Mais nous pouvons établir qu'il ne voulait même pas réussir. « Cette revision des vieux documents, des textes inédits, n’était pas la froide enquête du savant seul » (MaJ., p. XIV ; p. 279, — et Rome, introd. II, mars 1830, note de Mme Michelet). Ressusciter un seul détail du passé est cependant une fin en soi pour l'historien, pour le savant, mais ce n’est qu'un moyen, en effet, pour l'artiste et le penseur, et la fin de leur fonction n’est pas l’histoire. La fin, le but de leur fonction, ce sont, non pas les faits, mais les lois, non pas (pour employer l’antithèse de Vico), non pas le certain, mais le vrai. Non seulement cette fierté de documentation était plus artificielle que réelle, plus transitoire que durable (cf. de Broglie, Le Correspondant, janv. 1858), mais encore l’auteur ne s’en prévalait nullement en l'honneur des travaux historiques. I1 cherchait le sens et le but de l'humanité ; les étapes du trajet ne l’intéres- Saient qu'en fonction de ce but. Il entrevoyait « avec autant de crainte que de désir l’heure où il aurait terminé sa longue croisade à travers les siècles (HF. II, 215-216)», car ce serait l’achè-
LE PROBLÈME PSYCHOLOGIQUE : UNITÉ DE L'ŒUVRE Da
vement d'une méditation que cette croisade n'avait dessein que d'entretenir. Pour conquérir « une vérité », nul regret ne coûtait à ce pélerin des gloires nationales, nul détour, nulle peine (HF. IV, préface, p. 2). Et quand il atteignait au « certain » par le canal habituel des recherches historiques, il pensait qu’il y serait parvenu aussi bien par la « voie de l’histoire éternelle tirée du cœur et du bon sens » (HF., X, 149). Il professait qu'une « histoire » est « une œuvre d’art autant que de science » (HF,. V, préface) ; il accordait à la légende, non seulement autant de crédit, mais autant de vérité : « ce n’est pas d'hier, écrivait-il dans des papiers inédits qui sont joints au manuscrit de L’Histoire Romaine, ce n’est pas d’hier que l’on a commencé de se douter que l’histoire des origines de Rome pourrait bien n'être pas une histoire » (p. 1 du manuscrit). Et, même pour les temps modernes, il se considérait comme un reconstructeur de traditions (cf. Monod, JM., chap. I, p. 16), ce qui implique pénétration du génie d’une race plutôt que recherche des faits de son histoire. « Je ne fais pas ici l’histoire », voilà sur quel aveu (SR., p. 250) se termine une œuvre commencée par tant de réticences et de terreurs à l'égard de cette science.
Que fait-il donc ? « Marche, dit-il, aux sciences de la vie » (BH., p. 483). En histoire naturelle, on le croit fantaisiste, amateur, superficiel, et lui-même il avoue son dédain pour les « naturalistes de cabinet » (O., 323). Mais en histoire il ne dédaigne pas moins les historiens qui collectionnent les faits comme les fleurs d’herbier, ceux qui se complaisent dans la dissection des choses mortes, les archivistes, les chartistes, ceux qui ne ressuscitent pas l'âme éparse des matériaux ensevelis.
« Nous avons évoqué l’histoire (HF., IX, p. 4) et la voici partout, nous en sommes assiégés, étouffés, écrasés ; nous marchons tout courbés sous ce bagage, nous ne respirons plus, n'inventons plus. Le passé tue l'avenir. D'où vient que l’art est mort (sauf de rares exceptions) ? C’est que l’histoire l’a tué. Au nom de l’histoire même, au nom de la vie, nous protestons. L'histoire n'a rien à voir avec ces tas de pierres. L'histoire est celle de l'âme et celle de la pensée originale, de l'initiative féconde, de l'héroïsme (HF, IX, p. 4). »
Autant ce fragment significatif exprime d'horreur pour l'histoire pure, autant il dégage de confiance dans une histoire d’un genre particulier, conçue d’après une définition conventionnelle, mais fort dédaigneuse de l’autre. C’est en quelque sorte l’histoire
de l'avenir qui intéresse Michelet ; celle du passé n’a de prix qu’en raison des lois vitales, des lois morales qu’elle fait acquérir, c’est-à-dire en raison de ce qu’elle fait nrévoir et vouloir, de sa métaphysique et de son éthique. « J'ai, dit l’auteur des Jésuites (Jés., p. 209) porté la même préoccupation des causes morales, de libre génie humain, dans la littérature, dans le droit, dans toutes les formes de l’activité. Plus je creusais par l'étude, par l’érudition, par les chroniques et les chartes, plus je voyais au fond des choses, pour premier principe organique, le sentiment de la vie, le cœur de l’homme, mon cœur. » C’est probablement pour cela que le livre du Prêtre paraissait à Michelet « un livre d'histoire... où donc ai-je mis plus de cœur ? » demande-t-il (PF., p. XXII).
Nous croyons qu'on n’a pas assez accordé à ces textes l'importance qu'ils méritaient par leur nombre et leur cohésion ; qu'on n'a pas assez remarqué qu'il. y a là une méthode, un principe d'action ; que si, selon le beau mot de Schiller, une vie intéressante est une idée juvénile réalisée par l’âge mûr, la vie de Michelet correspond suffisamment à cette définition. Car il n’a fait que tenir la promesse qu'il avait faite à Poinsot (MJ., p. 70) : «Nous avons parlé sciences naturelles : il a témoigné la crainte qu'une fois instruit de ces sciences je ne lui parlasse plus d'autre chose. Rassure-toi, lui ai-je dit, tels que nous sommes, les sciences physiques ne seront pour nous que des excursions ; nous aurons beau faire, nous reviendrons toujours à nous-mêmes ! » Revenir à nous-mêmes, au cœur de l’homme, à « mon cœur », c’est une disposition d'esprit qui rend suspectes les recherches du futur naturaliste : il ne devait voir, en effet, dans la nature, qu’un « cours vivant de philosophie pratique » (MJ., p. 66-67), il ne devait « la comprendre, l'expliquer » qu'avec partialité, avec passion, avec son cœur, en y portant « l'interprétation bienveillante » (Ins., XXI-XXIII), Mais qui ne voit que ce défaut, si c'en est un, frappe de la même tare l’histoire, qui se réduit, comme l'histoire naturelle, à une philosophie pratique ?
‘ Ce n’est pas, au demeurant, considérer l’histoire comme une science que de croire qu’elle est en nous toute formée, et qu’elle en peut sortir comme Minerve du front de Jupiter, Le propre d'une science est de pouvoir s’enseigner : or, Michelet, qui admettait qu'on enseignât «le peuple en astronomie, en chimie » jugeait que, lorsqu’« il s’agit de l’homme, c’est-à-dire de luimême » on devait se « laisser enseigner par lui » (H. Ré,II,
p. 111; cf. HRé., VI, p.xXxvI, n. z et p. xxvIn). C'était suppléer par Mstittion divinattiée à l'insuffisance de documents dont l'historien pouvait se plaindre, ce qui ne laissait pas de le rendre jaloux à l'égard des sciences plus exactes : ce n’est pas, en effet, sans amertume, que Michelet pensait à ceux qui, docteurs en histoire, sont 1 fermes croyants » en physique, en chimie (LN., ‘Kosciusko, $ XIv, fin). Pénétré malgré lui d’une différence entre les sciences morales et les sciences naturelles, il tenait à la méconnaître ou à la laisser ignorer. Il se cachait à lui-même les doutes qui planaient sur son objet ; il se persuadait qu’on arrive en histoire à des résultats aussi sûrs en suppléant par la profondeur et la richesse de « cœur » à la sûreté, à l'étendue de l'esprit. De 1à sa méfiance à l'égard des procédés ordinaires de l'histoire, et son parti pris de l'instinct : « J'aime le microscope et je m'en sers. En histoire il a ses dangers » écrivait-il dans son Histoire (HEF., XIII, p. 208). Et aussi (LN., p. 167) : « La connaissance d’une seule destinée m'a plus initié au mystère de l’âme russe, qu'aucun récit, aucun livre, aucune communication. » Celui qui faisait de l’histoire une œuvre d’art autant que de science attendit, en artiste, que le vrai vint à lui. Il se persuada que cette méthode s’imposait à tous les historiens de son temps : ce que « demande la France aux historiens », ee n'est pas « de faire l’histoire, elle est faite pour les points essentiels, mais de rétablir la chaîne des faits ». Voilà ce que Michelet notait (HF., Ve vol., préface de 1840, p. 3) et il ajoutait, car l’art est en quelque mesure divinatoire, et se croit toujours religion : « grande mission de la science, et quasi divine. Elle n'y suffirait pas si elle n’était que science, que livres, plumes et papiers. On ne devine une telle histoire qu’en la refaisant d'esprit et de volonté, en la revivant, en sorte que ce ne soit pas une histoire, mais une vie, une action » (HRé., II, p. 1x). — Tous ces aveux concordent ; ils concourent tous à nous montrer Michelet «libre du système des historiens hommes d'Etat » (HF., X, 12), libre, mais non satisfait de cette indépendance. Il dit ailleurs qu'il aurait « volontiers brûlé » tous ses livres pour écrire la Bible de l'Orient, justifiant ainsi la boutade d'Henri Heine, qui ne voyait dans Michelet qu’un Hindou méconnu : « Des grands fleuves de vie qui ont tombé de là je n’ai point vu la source » s'écriait amèrement le vieillard, « et n’ai mouillé ma lèvre qu'à leur dernier ruisseau. J'y venais altéré, des poudreux chemins de l'Histoire, où chemina ma vie. l'Histoire, cette vivante fée,
m'a traîné par cent choses de fâcheuse réalité » (NF., p. 106).
Ainsi la prétendue carrière de l’historien s’est déroulée entre un dégoût de l’histoire et un regret d'autre chose : un murmure au début, un soupir au déclin. Et dans l'intervalle, les belles heures ont été celles de l'illusion, celles durant lesquelles l'historien du fleuve crut boire à la source ou à la mer, celle où il tenait «la table d'Arthur où tous les peuples venaient s'asseoir », quand c'était sa mission de leur « verser la vie » (HR&., VILT, p. vu; cf. d'Haussonville, Etudes Biographiques, ete., p. 185). Si l’on entend par histoire la vie (Pp., p. 99), la lutte contre la mort (FR., p. 100), la résurrection opérée au souffle de l’art, alors Michelet fut historien, mais il faut avouer que ce sens est conditionnel et conventionnel.
C’est ce qui nous permet de nous inscrire en faux contre le jugement d’historiens beaucoup plus qualifiés que nous pour dire si cette façon d'écrire l’histoire est digne de leur science. Au sens où nous l’entendons, nous n’en sommes pas moins convaincu que Michelet ne fut pas un historien. Albert Sorel admet, il est vrai, que « jamais le mot de vocation n’a été plus vrai que de ce grand historien » : soit ! mais à condition que l'on appelle historien celui qui est un « grand éveilleur d’âmes » ! Sorel se rencontre alors avec son illustre prédécesseur à l’Académie Française (Taine cité par Mme Michelet, Rome, p. 1), mais rien ne les obligeait ni l’un ni l’autre à identifier l’histoire et la philosophie. M. Seignobos décerne aussi (Extraits historiques, introd. p. 9) à Michelet le titre d’historien, mais il observe que Michelet n’écrit que pour émouvoir des cœurs et pour former des caractères. C'est un autre idéal que celui qui correspond au concept élémentaire d’historien.
Encore cet idéal ne fut-il pas inné chez Michelet. M. Gabriel Monod nous apprend (Renan, Taine, Michelet, p. 191) que Michelet professa malgré lui l’histoire à Sainte-Barbe. Plus d’un regret perce encore dans la préface du Précis d'Histoire moderne p. xxx) : « Nous avons insisté, écrit l’historien malgré lui, sur l'histoire des événements politiques plus que sur l’histoire de la religion, des institutions, du commerce, des lettres et des arts. Nous n'ignorons pas que la deuxième est plus importante : que la première, mais c’est par l'étude de la première qu’il faut commencer. » Entravé comme il l'était par les règlements universi-