C’est nous qui soulignons
taires, pouvait-il exprimer plus éloquemment la nostalgie d’une terre promise où il aurait cherché le vrai au lieu du certain? Il se résigne à être historien, il s’y fait « peu à peu », mais « c’est une vertu » (HRo., p. x de la préface de 1866). À ce souvenir attardé de ses premiers débuts dans l’histoire, on sent avec quel effort, avec quel embarras il s’est élancé dans la carrière historique : « Pour la première fois je me vis devant le sphinx en face de ce monstre, l’histoire, aux prises avec les deux coriditions difficiles et contradictoires qu'il impose : d’une part la critique, le sévère jugement de ceux qui furent, d'autre part, leur résurrection, leur vifa nuova (ibidem, p. v) ». C’est qu’en effet, pour être historien, il faut être sine ira nec studio, tandis que pour ressusciter les morts il faut les aimer, et, par conséquent haïr ceux qu'ils ont combattus, si même on ne les haït assez pour exhiber leur laideur, si même on ne les rend vivants pour les rendre odieux. Michelet n’a jamais révéré ni même désiré l’impartialité. I1 avoue que son œuvre « est partiale » (HF., XII, 352). Quand il étudie Hannibal (HRo., IL, 2), il « foule avec attendrissement et respect cette route ouverte qui prépare et figure à la fois la future union de deux peuples qui » lui «sont si chers ». Quand il s’entoure de documents sur le moyen âge, sur les provinces, sur leurs origines et leurs ressources, il considère ce travail comme provisoire, il prend patience en vue du succès final, tout différent de ce labeur (HF., II, notes et éclaircissements). Quand enfin il arrive à Louis XI, l’approche du déclin de l’histoire et de l’historien n’a pas encore modifié son dessein. Ce n’est pas, c’est moins que jamais un témoin désintéressé qui parle : pour mieux haïr, pour mieux faire abhorrer son héros, Michelet s’interrompt ; il va d’abord écrire L'Histoire de la Révoluhon, afin d'établir préalablement en lui «l’âme et la foi du peuple » (HR. Pr. 1869, p. xxxvint) c'est-à-dire, à ce qu’il présume, la haine spontanée des rois.
De tels aveux nous montrent bien que l’histoire, chez Michelet, fut loin d’être une vocation. Ils nous font pressentir même, non seulement, qu’il fut historien malgré lui, mais pourquoi, somme toute, il consentit à l'être. Ils nous renseignent sur le but extrahistorique de cette histoire ; et, du moment que l’histoire pourrait se rattacher à quelque chose qui l’outrepasse, l’idée qu'aussi les travaux d'histoire naturelle dépendent de la même fin se fait jour dans notre pensée. |
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A quoi se rattache donc l’histoire ? quelle est la terre promise dont elle est le seuil ou le chemin ? Quel est le point de vue qui. domine toute l’œuvre ? Quel est le dessein qui. explique tout l’auteur ?
Michelet est un philosophe. Les rapports de l’homme avec Dieu constituent le principal souci de son histoire ; les rapports de la nature avec l’homme forment l’objet de son histoire naturelle.
Mais ce ne sont là que des fragments d’une synthèse explicite ou sous-entendue dans laquelle les trois termes doivent être envisagés, et le problème des rapports de la nature avec Dieu résolu par l’homme. Un des passages les plus caractéristiques de l’œuvre, à cet égard, est cette étrange terminaison de L’Husloire Romaine, où, sous une forme un peu apocalyptique, se croisent des clartés ambiguës qui sont à la fois le crépuscule d’une œuvre et l'aube d’une vie !. |
Michelet, comme on sait, achève cette Histoire sur un symbole :
l'aspic de Cléopâtre lui sert de motif à un thème sur le serpent, symbole de «la puissance magnétique de la nature sur l’homme ». Cette puissance s’est exercée seule jusqu’au deuxième âge » de l'humanité, où le « dieu effréné du naturalisme, Eleuthère », a fait place au « dieu de l’âme ». Or, ce « second âge du monde, commencé avec l’Empire, il y a tantôt deux mille ans, on dirait qu'il s'en va finir. Ah ! s’il en est ainsi, vienne donc vite le troisième, et puisse Dieu nous tenir moins longtemps suspendus entre le monde qui finit et celui qui n’a pas commencé ! » Or, que sera ce troisième âge ? Michelet ne le dit pas, mais on devine que ce sera celui où le dieu de la nature et celui de l’Ââme ne seront plus désunis, ni supplantés l’un par l’autre, mais confondus. C'est vers cet âge que l’historien aspire, et cette aspiration de sa jeunesse, émanée comme un soupir à la fin de son premier ouvrage historique, l’a rendu naturaliste au sens philosophique du mot.
Voilà pourquoi l’histoire semble vaine à Michelet quand il n’y
1. Aussi symptomatique est l'ambition que Michelet imputait, ou proposait à Quinet, s’il la partageait lui-même : « La philosophie de l’histoire, dit-il, dans une lettre demeurée inédite jusqu’à sa publication dans Cinquante ans d'amitié, p. 15, a eu déjà son Copernic et son Képler, il faut qu’elle ait son Newton, » (27 mai 1827.;
rencontre que des faits étriqués et pullulants : il veut dominer les ensembles (HF, XIV, 7), occuper sa pensée du principe qui meut les nations. Plus sensible encore est cette méthode (HF, VIT, 147) qnand Michelet confesse que le xve siècle le lasse, que les heures en sont longues « pour l'historien, qui, ne faisant pas un jeu de l’histoire, s’associerait de bonne foi à la vie des temps écoulés. Ici, où est la vie? qui dira où sont les vivants et les morts ? À qui porterais-je intérêt ? Entre ces diverses figures en est-il une où l'œil se repose pour y voir nettement exprimées les idées, les principes dont vit le cœur de l’homme ? » Ainsi Michelet parle en métaphysicien : il tend à dominer des ensembles dans l’espace ou dans le temps, bref à abstraire, à quêter l'absolu des destins humains.
I s’affranchit de l’espace d’abord : par exemple, HF., XI vol., p. 55) : «le solide point de départ dont ce livre a besoin, ce n’est pas une personne ni une politique, c’est le duel de l'Espagne et du Protestantisme : les Jésuites, etc. » I1 domine les ensembles, il vise à pénétrer la synergie des causes, et cette conception est innée chez lui : dès 1821, il a esquissé le plan d’une chaîne de * causes et d'effets en remontant de nos jours jusqu’à la création » (MJ., p. 227). Il observe que l’histoire d’une combinaison de races sur un même territoire n’a pas encore été tentée (p. 38, n. 1 du manuscrit du Précis d'Hist. moderne). I1 cherche à réaliser l’ordre qu’une pareille histoire représente, « l’unité dans la variété. La philosophie et l’histoire sont la preuve l’une de l’autre ». Il veut « comparer la nature des faits sociaux ou historiques et la nature des faits intellectuels et moraux ou philosophiques » ; il va jusqu'à définir l’histoire la connaissance des faits et de l’espèce humaine, la philosophie la connaissance des lois et de l'individu : aveux d'autant plus probants en faveur des intentions philosophiques de son histoire qu’on ne les trouve que dans ses papiers inédits (ms. d’un Cours de philosophie au musée Carnavalet). Celui qui parle ainsi fait évidemment de l’histoire l’humble partie d’un tout, il n’y cherche que des prémisses ; et c'est le tout, c’est la conclusion qui le soutient : « L'homme poursuivra, écrit-il déjà en 1821, sans jamais l’atteindre, cette perfection des connaissances où les sciences ne cachent plus ni différence ni rapport, s’appelleront de nouveau la science, comme l'ignorance complète les avait déjà nommées » (MJ., p. 300).
Non seulement d’ailleurs Michelet s’abstrait des contingences spatiales, mais il s’abstrait même du temps, ce qui est incompa-
tible avec l’histoire proprement dite. C’est de loin qu'il veut voir, c’est beaucoup à la fois (HF., X, préf., p. vi); il cherche une
«formule » de plusieurs années, où un tiers de siècle se condense.
Il reconnaît parfois que « l’histoire, c’est le temps » (HRé,., IT, p. XIV, préface), mais simplement pour ne pas mêler au récit « cette circonstance accessoire qui se trouve en d’autres temps, qui peut-être de nos jours est devenue dominante, mais ne l'était pas alors ». Cette manière de spécifier ce qu’il y a de temporel dans l’objet de l’histoire n'empêche pas d'y contempler ce que cet objet renferme d’éternel. « Insister, pour chaque époque, sur la question vraiment dominante », ce n’est pas nier que « toute grande question est éternelle », c’est l’affirmer au contraire par un détour imprévu. Car à force de multiplier les aspects d’un objet qu’on isole dans la durée, on ôte pour ainsi dire à cet objet toute réalité foncière, on n’en garde que les images successives dont un scrupule exagéré multiplie les esquisses (1bidem, p. XI) ; et la personnalité des héros de l’histoire ne retrouve sa beauté, sa vérité, son essence, que dans l’intemporel : Voltaire est « un en trois personnes », car il est aussi bien Rabelais ou Molière que Voltaire, « il est profondément le peuple » (p. xx1x). Voilà la conclusion logique de cette plume scrupuleuse qui n'ose pas crayonner Marat ni Mirabeau, mais autant de Marat, autant de Mirabeau qu’il y a d’instants où elle les saisit. C’est exactement tenir parole à ce projet que nous a révélé l'édition HOUSE du Journal (Monod, JM., p. 99) :
« Je viens, par-dessus la chaîne de ces mobiles, de ces instants qu'on appelle hommes, … tisser la trame des idées par lesquelles ils se perpétuaient... Qu'on ne me demande donc pas pourquoi je semble m'arrêter parfois, interrompre le récit des hommes, qui se rompt à chaque instant, pour suivre un peu un récit d'idées. C'est que l'éphémère lasse ; » (autant dire : c’est que le fait m'est indifférent) « c’est que, par moment, quand mes marionnettes m'ennuyent, je les jette dessous la table ;.… ou bien je les ouvre, et je cherche sous leurs figures différentes, si l’intérieur n’est pas semblable, si ce n’est pas le même cœur. Oui, ce fut bien le même, et le même que le mien. Je souffre, comme ils ont souffert. » Entre temps, le hardi conférencier de 1848 (L'Etudiant, p. 33) opposait de même « l'esprit de spécification qui est dans les sciences » et les « sens du cœur », compétents sur l’idée qui domine l’histoire, sur la « légende » de l’unité nationale, en un mot sur l’intemporel.
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Synthétisant ainsi les diverses époques et parcourant les sommets de l’histoire-pour les enchaîner, l’auteur d’un tel travail est comparable à un poète épique. C’est en poète qu’il écrit l’histoire de ce peuple, qui est vraiment le héros collectif de son livre (voir notamment Et., 250, sq; HRé,. VII, 468 ; HE., X 296; HF., VIII, 3). C’est sa vie historique qu’il tente de lui «restituer (s’il pouvait ! }» (HF., VIII, 3). Par là, toute l’œuvre se tient, quoique L'Histoire de la Révolution soit la clé de voûte. Celle-ci est « l'aboutissement de la France : or, la tirer de 80, c’est en faire un effet sans cause, il faut creuser beaucoup plus loin. C’est toute la vie de la France qui en prépare, en fait comprendre le drame final. » Comme l’Enée de Virgile est toujours dominé par le « genus unde latinum », ainsi la France de Michelet est toujours hantée de l’image révolutionnaire qui est son explication et son but, et qui n’est elle-même, comme nous le verrons, qu'une explosion de la justice et de la nature. Cet épilogue console et justifie le douloureux poème : « Que vous avez tardé, grand Jour ! combien de temps mes pères vous ont attendu et rêvé ! Moi-même, leur compagnon, labourant à côté d’eux, dans le sillon de l’histoire, buvant à leur coupe amère, qui m'a permis de revivre ce douloureux moyen-âge, et pourtant de n’en pas mourir ? N'est-ce pas vous, Ô beau jour, premier jour de la délivrance ! J'ai vécu pour vous raconter ! » (HRé,., I, 313). Aïnsi la vocation de l'historien est clairement exprimée : son but est de révéler à un peuple la conscience de sa liberté.
L'historien, en ce sens, se croit naturaliste, car il n'y a pas science de l'individu, mais de l'espèce ; or, un groupe historique ou social paraît plus digne d’une observation naturaliste que les individus successifs qui apparaissent sur la scène de l’histoire (HRé., VIII, p. 288). Mais ce vaste dessein pousse l’auteur à reculer les horizons du Peuple jusqu’à la zône illimitée où ül embrasse d'un seul coup d'œil ses destins. Et ce dessein, plus scientifique en apparence, devient en réalité mystique : car la science redoute autant les horizons sans borne que les espaces trop limités. Le domaine immense où se meut Michelet est celui de l’absolu. Comme nous le verrons, son système métaphysique comporte l’infaillibilité de la nature, et la certitude, pour les peuples, d'arriver au bonheur en réalisant les suggestions de la nature. Mais dès maintenant nous devons indiquer que la complexion psychologique de Michelet s’accommode de ce climat de l'infini et de l'absolu. Nous avons montré que son but n'est pas
l'histoire pour l’histoire, que l’histoire n’est pour lui qu'un moyen, comme l’histoire naturelle, d'aboutir à un but qui les outrepasse toutes deux. Ce moyen est jugé aussi insignifiant en lui-même que respectable et cher relativement au but qu'il permet d’atteindre. Autant Michelet a trouvé l'histoire des individus et des faits négligeable, fastidieuse, humiliante, autant il a trouvé noble, nécessaire, consolant, le but épique, à la fois artistique, moral et social qui est la mission de l’historien. I1-nous reste à confirmer cette impression par les termes mêmes dont s’est servi Michelet pour caractériser cette mission, termes dont l’ensemble s'explique et se résume d’un mot, indispensable à la reconstitu- | tion de la physionomie de Michelet : apostolat. Il nous reste à montrer aussi que cet apostolat s’est exercé avec autant de souci sous la forme des recherches naturalistiques que sous la forme de l’histoire.
La mission que Michelet s’est assignée en histoire, il l’a décrite tantôt comme l'obligation d’un vigilant gardien de phare (Bq., p. 286, fin), lequel «sauve en mer celui qui ne sait pas son nom », tantôt comme une magistrature (HRé., IX, p. 11, It), qui doit explorer les « coulisses » de l’histoire (le mot est dans les Eclaircissements du XVE vol. HF., p. 385), retrouver un homme sous un roi (HF., XIII, note 3 à la fin du vol.), tantôt enfin comme l'œuvre d'un justicier (HF., XVII, 11) ; comme un sacerdoce, « fonction sacrée qu'aucune autre ne lui fera quitter » (Et. p. 297) : c'est « avec une ferveur véritablement religieuse » qu'il accepte cette fonction (LN., 13-14); sa responsabilité étant énorme, il fait serment d'écrire la vérité (2b1dem, passim), il prévoit la portée sociale de ce qu'il écrit ([HU., p. 215 : « la science popularisée est le moyen de l'égalité libre ») et aussi la portée morale : les mœurs ont baissé en France, et l’histoire les relèvera (HRé., préf., Xe vol., pp. vir et xvir). Ces vues datent de la jeunesse ! de l’auteur (DOFL,., p. 226) : « l’histoire est en nous, les siècles pèsent, nous portons le monde », et même de son adolescence (MJ., 43) désintéressée en face d’une mission de relèvement national : « la gloire ? ah! ce n’est pas elle seule qui me tente. J'entends à la suite d’un bon livre les bénédictions des
1. L’ami de sa jeunesse, QUINET, résume toutes ces aspirations dans une «lettre d’exil » datée de sa vieillesse (Lettres d’exil, CLXI, p. 343, t.1: « Vous avez trouvé, découvert le ton qui convient à l'Histoire de France, C’est là bien autre chose que de découvrir des événéments et même des hommes. Votre
histoire est un jugement, un châtiment, une expiation. Vous mettez le passé au pilori, »
foules. L'heure est si loin où je pourrai faire le bien ! Je crois que cette impatience d'agir efficacement me maigrit. » Gloire et douleur sont associées dans cette mission. Or, Michelet naturaliste aspire au même sacerdoce, à la même juridiction, à la même vigilance. Et le livre du Pewple marque bien l'évolution de ses moyens sur un même fonds. Entre l’histoire que Michelet vient d'explorer et la nature qu'il brûle de connaître, on entrevoit la synthèse (Pp., p. 182, sq.) : « comment pourtais-je, étant ainsi au fond des choses, me fourvoyer, comme d’autres, et m’en aller prendre des monstruosités pour la nature ? »
Son temps a d’ailleurs l'horreur du naturel. Et c’est son temps qu'il veut catéchiser (ibidem, p. 176). L'intention en est éloquemment indiquée dans les ouvrages du naturaliste, mais elle est si peu différente qu’on est amené à comprendre pourquoi Michelet a changé le genre de ses travaux, adaptant à une même fin des moyens apparemment différents, mais évidemment secondaires.
(Mo., p. 277-280) : « Le cirque de Julier est un vaste théâtre de ruine et de démolition. une idée me venait... la mort de la montagne... De vastes lapiaz (ils appellent ainsi ces lieux dévastés) Que la nature ressemble à l'homme ! En écrivant ceci, l’horreur me pénétrait du lapiaz moral que j'ai vu en ces temps. Mais que serait-ce si la dévastation aux degrés inférieurs, le vulgaire lapiaz d'égoïsme, de stérilité, s’étendait en dessous, et si l'érosion gagnait les masses immenses — indifférentes à tout, n'ayant ni le désir ni le pouvoir du bien ? -— On le craint par moments. »
Mais la nature apporte aussi de quoi guérir ; et, par des révélations religieuses, elle renseigne sur les remèdes. Du moins c’est ainsi que Michelet l'entend. Au seuil d'un musée d'histoire naturelle, il éprouve respect et terreur (p. 35 de L'Orseau). II s'adresse aux arbres en ces termes : « Vieux pontifes, puissants médecins, dites-moi, je vous prie, le mystère d'immortalité. Une initiation tout entière est en vous, dans les forêts de la montagne. » (La Montagne, partie 2, chap. II, fin.) Aussi la flore des hautes montagnes est-elle considérée comme le saint des saints des Alpes (p. 238), et les Alpes déjà comme un sanctuaire, que chacun ne peut profaner. Cette idée n’est pas propre à Michelet : Hugo comparait la Jungfrau à une vierge inviolable, et Vigny déplore, datis une page illustre, la profanation que les chemins de fer vont imposer à la Nature ; on peut comparer à sa Mason du Berger telle page de L'Amour (203). Michelet ajoute cependant quelque chose au sentiment de ces poètes ; ce n'est pas
seulement la pudeur de l'artiste qui redoute, pour le paysage, le contact indigne de certains passants ; c’est la gravité du fidèle soucieux avant tout de pénétrer le secret du sanctuaire : « J'étais renouvelé... puissé-je en être digne (de la Nature), y puiser ses torrents, et d’un cœur plus fécond entrer dans son unité sainte ! » Et pour nous apprendre lui-même que toute son œuvre est inspirée par ce sentiment quasi-religieux, il ajoute : « L'Oiseau, La Mer, L'Insecte, en vinrent, avec La Renaïssance, et celui qui les fit, et qui fait tout, L'Amour (La Montagne, p. 115). »Il écrit donc dans L'Oiseau, page x : « La foi religieuse que nous avons au cœur et que nous enseignons ici », et, dans L’Insecte, il se sert de son objet comme d’un texte révélé : « il parle par ses énergies,.… par ses couleurs. par ses arts » (chap. X). Une science qui méconnaîtrait ces textes serait pour lui sans valeur : «L/histoire naturelle est un amour » (]ns., p. 393), et non pas un amour égoïste et facile, non pas une volupté sans rançon, maïs un amour-effort, qui donne son prix à la science, qui « empêchera l’homme de pâtir du trop grand progrès des sciences » (A., p. 385) et qu’on reconnaît à sa douleur : « Le han du charpentier, le cri du coup de hache, nous l'avons crié tous les jours (A., p. 224).» Car la science, sans cet effort, serait non seulement sans valeur, mais sans sécurité : « Flottant en tant de choses aujourd'hui, mais si fort sur la voie des sciences, le xIx® siècle a là sa grande chance de rénovation. Il reprendra son cœur aux sources de l'esprit, et la flamme morale à force de lumière (Mo., p. 280, cf. $., épilogue).» Par ces textes on voit clairement que Michelet n'est pas dépaysé dans l'étude de la nature, et qu’il n’a pas même oublié sa mission d’historien, puisqu'il s'inspire, pour La Renaissance, aux mêmes sources que pour L'Oiseau. N'ou-. blions pas qu'il avait occupé à la Sorbonne, en 1838, la chaire d'histoire et de morale, qu’il se croyait, alors déjà, appelé à un « apostolat philosophique et social », et qu'ainsi conçue, sa mission n'a pas changé, mais s’est au contraire entretenue et
1. D'HAUSSONVILLE, 0p. cit., p. 168, citant la lettre à Letronne (2 janvier 1848) et l'Et., p. 88-89. — L'Etudiant n’est autre que le recueil des conférences par lesquelles Michelet voulait répandre le vrai (Et., p. 25) que le Peuple et la Révolution mettaient en face du faux, représenté dans l’intention de Michelet par l'autorité catholique (PF., Jes.). — L'’apostolat de Michelet vise aussi à être moral : BH., 56 : « Ce livre n’est pas une histoire littéraire, il poursuit uniquement les grands résultats moraux ». Vers le même temps, L'Amour était envoyé à George Sand par l’auteur, avec l'intention d’évangéliser son fils, « pr votre fils, qui, je crois, n'est pas marié encore ». (MoxoD, JM. p. 381.
enrichie aux sources de la nature telle qu'il la comprend.
Si Michelet ne s'était pas livré à ces études en apparence scientifiques, en réalité philosophiques et même (dans un certain sens du mot) mystiques, il ne se serait ni révélé ni compris tout entier, et le dessein de son ouvrage historique serait beaucoup plus difficile à saisir. Nous ne saurions pas à quoi voulaient nous initier tant d'enseignements dont l’histoire était le prétexte, mais dont le fond ne s’est laissé voir, dont les formules ne se sont exprimées et comme cristallisées que dans ces maïlles délicates de sa pensée philosophique.
Michelet se mit à l'étude de la nature parce qu’elle était le terrain de tous les débats, l’école de tous les efforts, et comme le foyer de tous les genres ; mais Îl se garda bien d’adhérer sans examen à ce naturalisme objectif envers lequel nous añalyserons les raisons de sa répugnance ; et, s’il put s’en garder, c’est qu’il n'était pas foncièrement un savant, ni foncièrement un historien, ni foncièrement un observateur impartial et désintéressé des faits, mais avant tout un moraliste en quête de conclusions. Moraliste, il avait choisi l’histoire comme champ d'études en 1827, parce qu'il y avait vu le moyen d’inculquer à la jeunesse les idées pour lesquelles il brûlait de vivre, d'agir et de faire agir et vivre ; moraliste il le devint en 1855 sur le terrain nouveau des sciences naturelles, parce qu'il voyait le foyer de la pensée se déplacer des étroits « phalanstères » humains au zénith céleste, d’où la Nature entière est embrassée d’un seul coup d'œil, au pôle où luit « cet œil qui voit l’insecte et pour qui tout est grand 1.» Mais quel danger dans ce déplacement de l'esprit ! Si l’homme, envisagé dans l’ensemble de la Nature, allait perdre son privilège ! Si l’uniformité du plan gigantesque allait faire un nain de ce roi du monde, et, le rabaissant au niveau des fourmis, supprimer la morale, et l’art, et tous les prestiges que le « matérialisme » dissipe ! Ah! plutôt élever la fourmi au niveau de l’homme ! plutôt voir partout des artistes et des héros, des cœurs généreux et des âmes virginales, au sein des ruches comme au fond des mers ! embrasser toute la Nature, mais lui constituer une âme avec ce rayon de l'infini qui l’éclaire, et trouver, dans l’étreinte lumineuse de cet unique rayon, le secret des harmonies qui faisaient pleurer I,amartine et Bernardin, tandis qu'elles laissaient
1. LAMARTINE, J NE Cf. MICHELET (HRé IX, xVIN) : « Je ne connais qu’un monde... »
indifférente l'analyse objective des positivistes ! Voilà la tentation de notre apôtre ! Voilà pourquoi Michelet sacrifie sa carrière d’historien ; voilà le secret de sa conversion, au sens stratégique du mot. Ce secret, il le faut découvrir dans sa philosophie, comme on l’a suggéré déjà, comme on ne l’a pas tenté encore, bien qu'on ait déjà signalé que l'historien, chez Michelet, « comme le naturaliste, s’est toujours cru un philosophe » 1.
Non seulement, enfin, il s’est cru tel, mais il savait à quels adversaires il avait affaire, à quels courants il se heurtait, quelles préférences philosophiques dominaïent et compromettaient sescontemporains. « Je ne suis pas insensible à mon temps, a-t-il écrit, et j'en sens les petites blessures » (A., p. 208). Le positivisme assimilé au matérialisme (A., 314), le matérialisme luimême (A., 315 et 243; cf. HF., préf. 1869 du tome I, p. xIx, et BH., 482 ; Et., 224 ; Pp., 272-273, 278) voilà la déchéance contre laquelle il regimbe au nom de l'avenir intellectuel de sa race et des intérêts de sa patrie. Contre ce fléau mal connu de lui, mal compris, mais entrevu, fléau qui tue les énergies, les volontés, les intelligences, Michelet n’a cessé de réagir, de la même façon comme naturaliste et comme historien. Pourquoi donc dire qu'il fut historien par état et naturaliste par récréation ? Le contraire ne serait pas plus vrai, mais ne serait pas plus faux. Michelet ne s’est jamais récréé. Il a voulu agir et faire agir. I1 était de la race des apôtres. La valeur de sa doctrine n’a, du reste, rien à voir avec la constatation de cette vérité psychologique.
Il a voulu édifier par l’histoire naturelle ceux qui «se croient matérialistes. On ne l’est pas, dit-il, autant qu’on veut. Leurs découvertes dans les choses de la matière ont donné à la voix du cœur une confirmation admirable. L'histoire naturelle a parlé comme la morale elle-même. La nature a dit comme l'âme. Rien de plus pur, de plus haut, que cette révolution. C’est la victoire de l'Esprit. » (A., p. 305.)
Et il a voulu édifier par l’histoire, qui tend sous sa plume à la démonstration de notre salut par la foi révolutionnaire: « le juge du vrai est la conscience ; mais il lui faut des contrôles : l'histoire, conscience du genre humain, et l’histoire naturelle, conscience instinctive de la nature », écrit-il (F., 384) ; et dans
1. G. MoNOD, Renan, Taine, Michelet, pp. 193-194. — M. Monod a publié depuis (en 1903) dans une plaquette adressée à des amis (noces d'argent (?) de M. et Mme KR.) une lettre qu’il avait reçue de Michelet trente-cinq ans auparavant. L'année de La Montagne, Michelet lui écrivait : « L'histoire est votre lot : vous y trouverez tout, philosophie, art et histoire. »
La Bible de l'Humanité (p. 484) : « Sur sa base solide de nature et d'histoire rayonne la justice éternelle. » Or c’est la France républicaine qui est pour lui ce flambeau libérateur du monde, et l'histoire des siècles qui précèdent cette apothéose ne l’intéresse que par ses étapes, douloureuses et méritoires, vers ce but glorieux (NF., p. x). Dès 1831, Nisard signale déjà, dans Le National des 20 et 24 janvier 1834, avec une sagacité surprenante, cette orientation de l’histoire de Michelet vers « un mystérieux avenir d'unité nationale ».'(Nisard, cité par Monod, Revue historique, année 1907, t. XCVI). Dès 1831, Michelet confie aussi à son Journal cette invocation à la France :
« Le général, l'éternel, voilà la Patrie de l’homme. C’est à vous que je demanderai secours, mon noble pays! Il faut que vous nous teniez lieu de Dieu qui nous échappe, que vous remplissiez en nous l’incommensurable abîme que le christianisme éteint y a laissé. » (Cf. Monod, JM., p. 92).
Impossible de mieux exprimer que par ce texte que, si « l’histoire naturelle est un amour », l’histoire en diffère peu chez Michelet. Les deux parties de son œuvre procèdent donc du même esprit et s'expliquent à cette seule clarté. Michelet ne s’est pas seulement écarté de la « séculaire tradition monarchique, aristocratique et cléricale », comme M. Lavisse l’a noté dans la préface de L'Etudiant (p. 9). Son credo n’a pas seulement la valeur négative d’une profession de foi contraire aux traditions françaises ; il croit à la nature et veut fonder sur elle une doctrine positive. Le culte de la France a été dans sa pensée quelque chose de religieux, et d’apostolique à l'égard de son temps ; les textes les plus probants à cet égard, et ceux que nous avons cités, et ceux qu'on extrairait à foison de L'Etudiant (8 leçon, début, etc.) et de Nos Fils (pp. X, XI, XIV à XVI, etc.) expriment des sentiments que Dieu seul peut justifier et satisfaire : l’adoration, la communion. L/inédit converge en ce sens avec le connu. Une note due à l’obligeance de M. Monod et rédigée par Michelet dans sa vieillesse : nous révèle qu'il a « voulu deux choses, rétablir la tradition de la France, de la patrie, consolider le foyer, faire la pierre angulaire du temple et de la cité.., » ; dans une autre note, il reconnaît que son introduction écrite en 1831 est identique à La Sorcière, et que sa « Géographie de la France qui est de 1823 »?
1. En 1864. : à | ji 2, Le chifie 2 est sans doute une erreur ou un chiffre 3 mal fait, car Michelet
veut évidemment parler du 2€ volume de L'Histoire de France, écrit en 1833.
est identique à La Montagne. Or La Sorcière et La Montagne sont le terme suprême de cette œuvre, terme où la religion de la nature et de l'humanité, s'exprime aussi sous cette double forme de l’adoration que Michelet refuse à Dieu (La Sorcière) et de la communion (La Montagne, I, IX). L'inventaire du trésor national n’est pour Michelet que la première partie de l’histoire,
et l’on comprend qu'il l’ait entreprise puisque c'était une façon
de prêcher le prix du trésor, et d'y renouveler l'âme du lecteur en lui révélant l'âme nationale. (Cf. L'Etudiant, Le Peuple et Nos
Fils, introd. et p. 299). Mais l'exploration de la nature était un.
| autre moyen d'arriver au même but, et l’on ne saurait dire lequel des deux fut préféré de Michelet, ni même auquel des deux il était le plus apte. Il a pris l’un et l’autre également à cœur !, quoiqu'il ne fût pas incliné à choisir l’un plutôt que l’autre, maïs seulement désigné pour conclure en philosophe, en moraliste, en éducateur, et marqué de la flamme des apôtres comme d’une prédestination.
1. La préface de l'Histoire de France, écrite en 1869, en fournit un témoignage typique. L'auteur y parle de la transformation qui s’opéra en lui sous la double influence des auteurs allemands, Luther et Grimm surtout, lus en 1834, et de l'antiquité orientale, les Védas, Zoroastre, étudiés en 1837 : « Cela me fit un autre homme, ajoute-t-il. Une transformation profonde s’opéra en moi; il me semblait que, … peu à peu, sous l'influence de la jeune humanité, moi aussi je devenais jeune. Rafraîchi de ces eaux vives, mon cœur fut un jardin de fleurs, comme dans la rosée du matin. Oh ! l’aurore ! oh ! la douce enfance ! oh! bonne nature naturelle ! » Mais cette nature, c'est également l’histoire et « l'humanité! Je la possédais, celle-ci, je la tenais, je l’embrassañis, et, dans le détail si riche de sa variété sans bornes (feuillue comme les forêts de l'Inde où chaque arbre est une forêt), et, en regardant de haut, je voyais son harmonie douce, clémente, qui n’étouffe rien ; je saisissais le divin de son adorable unité. » (HF, p. XxI.)