‹ Michelet NaturalisteChapitre 8 sur 73 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

Le problème historique : mobiles et modèles de l’œuvre.

Michelet fut un apôtre : sa complexion psychologique se définit surtout par cette notion, et nous croyons avoir trouvé là l’esplication, la cause intrinsèque de son œuvre, quitte à chercher ensuite ce qu'il a voulu enseigner. Mais cette cause n’a pas agi sans le concours de certains mobiles extérieurs. La synthèse des sciences naturelles et des sciences sociales, ou tout au moins la conception philosophique de l’histoire a été subie, avant d’être élaborée et modifiée par lui. Cet historien appartient lui-même à l’histoire : il n’est pas uniquement cause, mais effet. Nous avons à expliquer par ces considérations de « milieu » l’unité de son œuvre et la composition de ses ouvrages d'histoire naturelle et d'histoire.

$ 1. À l’époque où Michelet naïssait à la science, l’histoire n'avait pas encore cessé d’être un art. Les plus florissants, les plus influents des historiens qui vécurent dans le premier quart du x1x® siècle n'étaient savants ni par le goût de l'analyse, n'ayant aucunement le culte de l'archive et du fait !, ni par la synthèse, n’embrassant jamais un groupe de phénomènes que dans une intention d'ordre extra-historique. C’est ainsi que Sismondi, cité par Michelet (X HF., 11) comme un de ses maîtres,

1. « Toutes les opérations historiques sont devenues longues, laborieuses, Nul ne peut plus s’en tirer, pas plus que d’un problème de physique, avec l’éloquence du cœur ou le don de seconde vue. » (LANGLOIS, confce sur Michelet, in Questions d’hist. et d'enseign., 2° série, p. 93-94). Mais à l’époque de Michelet, on pensait encore autrement. On trouvera un excellent exposé des divers travaux historiques de cette époque présentés dans un raccourci frappant, pp. 2 et 3 de HÉMON, Cours de Littérature, Michelet, Dans ce travail, M. Hémon ajoute : « Michelet, qu’on essayerait en vain de rattacher à une école déjà existante veut une place à part. » — Cf. aussi Gaston DESCHAMPS, Le Temps du 25 septembre 1898 et enfin le beau chapitre fourni par M. DE CROZALS à l'Histoire de La Littérature française publiée sous la direction du professeur Petit de Julleville,

écrivait dans l'introduction de son Précis de l'Histoire des Français : «il faut s'élever, en quelque sorte, au-dessus de la terre, pour voir se dessiner cette procession majestueuse du genre humain, qui s’avance lentement vers le but à lui assigné par la providence (p. 2 de l’Ed. Treuttel et Würtz, 1839) ». C'est là ‘une méthode assez voisine du genre épique : et ni Voltaire ni Bossuet n’auraient méconnu dans le creuset de Sismondi la combinaison de leur Discours sur l'Histoire universelle et de leur Essai sur les mœurs. Mais comment s’en étonner ? Macaulay n’a-t-il pas rappelé Virgile ou Le Tasse dans le début de son Histoire, qui sonne à la façon d’un arma virumque cano ? Les siècles se déroulent et nous exhibons leurs œuvres ; mais, cela fait, le principe et le sens de leur déroulement reste objet de méditation : l'épopée naît spontanément de l’histoire, la méthode de l’histoire devient facilement artistique, pour peu que l'esprit philosophique préside à l'inspiration de l'historien.

Quant à l’objet de cette histoire, le même modèle écrivait dès 1818 (cf. à propos de cette date Le Précis de l'Histoire des Français, p. 7) dans L'Histoire des Républiques italiennes : « L'histoire n’a de valeur que par les leçons qu’elle nous donne sur les moyens de rendre les hommes bons et vertueux, et les faits n'ont point d'importance quand ils ne se rattachent pas à des pensées » (p. xx1, Hist. des Républ. ital., t. T). Encore l'historien qui parlait ainsi pensait-il réaliser un progrès sensible sur « l’esprit de système » qui avait présidé aux travaux de Boulainvilliers, de Dubos, de Montesquieu et de Mably (Histoire des Français, t. I, p. x1). Un tel maître était digne d’avoir Michelet pour disciple. Son esprit d’apostolat se manifestait également quand il comparait la société à une personne susceptible d’être saine où malade, et l'historien au thérapeute averti de l'effet toxique de certaines institutions : « un ami de l’humanité, écrivait-il (p. xx de l’Hist. des Françans, t. I) doit aborder l'étude de l'histoire avec cette espèce de fermeté que celui qui veut soulager son semblable apporte à l'étude de la médecine ou de la chirurgie.. On ne saurait faire de progrès dans l’art de guérir sans Énniptie les maux... » Cette conception de l’histoire est essentiellement utilitaire : elle est directement opposée à la notion de l'histoire considérée comme fin en soi, elle consiste à la traiter en matière à conclusions sociales : de La à l’ interpréter a priori, il n'y a qu'un pas.

Les historiens allemands ou français qui, de l’aveu de Michelet,

exercèrent sur sa jeunesse une influence égale ou supérieure à celle de Sismondi, Beaufort (HRo., I, p. 3) et Niebuhr (HRo, I, p. 11- 12) ?, avaient eu de l’histoire un idéal plus scientifique ; mais l'époque sur laquelle ils dirigèrent leurs efforts échappait aux prises de leur génie. L’archéologie ne disposait ni des matériaux, ni même des laboratoires que les principaux gouvernements de l'Europe ont utilisés, depuis lors, sur les lieux mêmes des fouilles. Et, si le génie de Beaufort pouvait à loisir démontrer qu'un doute planaïit sur telle ou telle région de l’histoire ancienne, le bilan des découvertes, positives n’égalait pas les résultats négatifs de cette critique. En matière de recherche, le flair et la divination suppléèrent maintes fois, faute de documents, à la trouvaille : Michelet excella dans cet art ?. Et quand Michelet naquit à la science, il se crut justifié de traiter en artiste un domaine qu'il ne pouvait exploiter en savant, imitant en cela des maîtres qui préféraient l’impatience au découragement. Nul ne se faisait faute, parmi ses modèles, de passer outre à l’insuffsance des documents pour en extraire des leçons et des conclusions : ni Ancillon, ni, en France, Iselin, ni, en Allemagne, Herder ou Meiners *, ni enfin le compatriote des uns et l'interprète des autres, le futur ami de Michelet, Quinet 4, qui partait pour la conquête des « principes sur lesquels la démocratie doit se fonder » et qui, ce faisant, pensait « porter l'esprit scientifique dans l’histoire » la Révoluhon, t. I, pp. 2 et 7).

Personne n’enseignait l’histoire comme nous l’enseignons ou comme nous l’apprenons aujourd’hui 5. Personne n’exigeait de l'historien 1’ « information irréprochable et l’art de distribuer correctement la lumière et les ombres, la sévère probité intellectuelle (Langlois }». L'enseignement officiel des sciences histori-

1. Sur l'influence de Niebuhr, cf. BOISSONNADE, prof. à l'Université de Poitiers. Conférence du 13 juillet 1898, p. 105. ‘ | * 2. Divers historiens ont signalé la sagacité avec laquelle il devança l’illustre Mommsen (cf. Jules SIMON, Mignet, Michelet, H. Martin, p. 183).

Page 1