‹ Michelet's Histoire de France;Chapitre 9 sur 45 · Quelle Part Paris eut au Massacre, Août · texte numérisé non relu

Quelle Part Paris eut au Massacre, Août

Guise, Montpensier et Gonzague (Nevers), trois princes, furent les principaux exécuteurs. Ajoutez-y

15 Tavannes, l'homme du duc d'Anjou.

Le roux et sauvage Tavannes, dont le portrait fait horreur, regardait les protestants comme des rivaux militaires avec jalousie de métier. Il se vengeait du mot qu'il avait dû avaler (que Tavannes était Espagnol) .

20 II égaya le massacre: << Saignez, saignez, disait-il; la saignée est bonne en août comme en mai. ^>

Tavannes tua en brutal soldat, Montpensier en dévot furieux. Guise et Gonzague en Italiens calculés et politiques.

25 D'abord Gonzague (Nevers) voulait se tirer de Paris, agir plutôt au dehors, supposant bien que les choses seraient moins en lumière et resteraient moins dans le souvenir. Il voulait qu'on le chargeât de poursuivre

ceux qui fuiraient avec sa cavalerie. On ne lui permit pas.

Guise montra dans le massacre une froideur extraordinaire pour un jeune homme de son âge. Il dit d'abord cyniquement aux troupes qu'il s'agissait d'une bataille 5 à coup sûr, d'en finir pendant qu'on tenait ces gens, dont on aurait bon marché. Ensuite, il arrangea la chose de manière à se faire des amis en tuant les ennemis, à rendre le massacre agréable à beaucoup de gens.

Par exemple, il mena chez M. de La Rochefoucauld 10 un homme qui avait promesse de sa compagnie de gens d'armes, qui même n'avait voulu marcher qu'à cette extrême condition. La Rochefoucauld était aimable et plaisant, fort aimé du roi, qui le soir avait essayé de le retenir au Louvre, peut-être pour le sauver. Le matin, 15 six masques frappent à sa porte. Le malheureux ne fait nul doute que ce ne soit une algarade du roi qui vient le faire battre. Il n'hésite pas à ouvrir, en demandant toutefois qu'on le traite doucement. Il riait quand on l'égorgea. 20

Téligny, gendre de l'amiral, était aussi une sorte de favori du roi; il l'aimait, tout le monde l'aimait. On n'aurait pas pu le tuer. Mais le duc d'Anjou le faisait chercher. On l'avisa sur un toit, qui fuyait, et on le tira.

Les protestants du faubourg Saint- Germain avaient 25 tant de confiance, qu'avertis, ils s'obstinèrent à tout attribuer aux Guises et envoyèrent demander la protection du roi. Grand fut leur étonnement quand abordant en bateau près du Louvre, ils virent les gardes du roi qui tiraient sur eux; ils s'enfuirent ... Ce fou 30 Charles IX, d'un sauvage instinct de chasseur: «Ils

fuient, dit-il, ils fuient . . . Donnez-moi une carabine ...» Et on assure qu'il tira.

Celui qui s'était chargé d'égorger le faubourg Saint- G rmain avait manqué son affaire. Guise crut que tout 5 était perdu. Il y avait plusieurs chefs; spécialement Montgomery. Il y court, se trompe de clef; à la porte de Bucy, il ne peut sortir. Tous se sauvent. Il les suivit au grand galop, mais toujours fort distancé, jusqu'à Montfort-l'Amaury.

lo A son départ, les gens de l'Hôtel de Ville, loin d'approuver le massacre, se mirent en réclamation. Hardi de l'absence de Guise, le prévôt des marchands Charron (dont l'ex-prévôt Marcel avait usurpé la nuit les fonctions), mais qui était un magistrat, et un modéré, fait

15 prier le roi d'empêcher sa maison, ses princes et le petit peuple de tuer et piller.

Il était midi. Le roi, qui lui-même venait de tirer, accueille la demande à merveille et ordonne aux échevins de monter à cheval et d'arrêter tout. Ordre aux

20 bourgeois de désarmer et de rentrer dans leurs maisons.

On voit que la ville était bien loin d'avoir en cette

horrible affaire l'unanimité qu'on a supposée. Quelle

part réelle prit-elle au massacre? c'est ce qui est et

restera fort obscur.

25 Je ne nie nullement du reste que Paris ne fût de mauvaise humeur contre le protestantisme. Le commerce était ruiné par la guerre, la milice humiliée, l'université déserte. Paris descendait cette pente de décadence et de ruine dont le siège effroyable de 1594 a marqué le

30 fond.

Les massacreurs d'août 1572, comme ceux de sep-

tembre 1792, furent en partie des marchands ruinés, des boutiquiers furieux qui ne faisaient pas leurs affaires.

Un seul, l'orfèvre Crucé, se vantait d'avoir égorgé quatre cents hommes. Après le massacre, il se fît ermite, et assassina encore un marchand qu'il reçut dans 5 son ermitage.

Mais la milice bourgeoise n'était pas toute de ce caractère. Un de ses capitaines, Pierre Loup, procureur au parlement, se trouvait avoir arrêté un grand seigneur protestant et tâchait de le sauver. Les émis- 10 saires de la cour lui demandent ce qu'il attend: <^ J'attends, dit-il, que je parvienne à me mettre bien en colère. >> Ils lui dirent alors qu'ils étaient chargés de mener son homme au Louvre, le lui arrachèrent des mains et le tuèrent à deux pas. 15

Page 1