‹ Michelet's Histoire de France;Chapitre 7 sur 45 · DECOUVERTE DE I ITALIE ET LA RENAISSANCE · texte numérisé non relu

DECOUVERTE DE I ITALIE ET LA RENAISSANCE

L'un, par Rabelais, Voltaire, par la révolution du droit, la révolution politique, va s'éloignant du christianisme.

L'autre, par Luther et Calvin, les puritains, les mé- 5 thodistes, s'efforce de s'en rapprocher.

Mouvements mêlés en apparence, le plus souvent contraires. Le jeu de leur action, leurs alliances et leurs disputes, sont l'intime mystère de l'histoire, dont leur lutte commune contre le moyen âge occupe le premier 10 plan, le côté extérieur.

Tel est le résultat général. Mais notons aussi le

spécial, qui n'en a pas moins une importance profonde.

Une nation, l'organe principal de la Renaissance, se

caractérise pour la première fois. Le monde apprend

15 ici, par le bien, par le mal, ce que c'est que la France.

Organe dominant et principal acteur dans le drame

humain au xvi^ siècle, elle ne se relève qu'en révélant

l'homme du temps, de sorte que ce fait spécial redevient

général encore. Le Français de Charles VIII et de

20 Louis XII, c'est l'homme vrai de l'Europe d'alors, plus

en dehors et mieux connu que celui d'aucune nation.

Trente-quatre ans se sont écoulés depuis la mort de Louis XI, vingt environ depuis l'expédition de Charles VIII et la révélation de l'Italie. Ces vingt 25 années peuvent s'appeler le premier âge de la Renaissance, âge indécis encore et d'un caractère incertain.

Elle est déjà lancée, immense, irrévocable; son génie remplit tout, mais ses grands résultats n'ont pas encore leur action.

Des deux faits dominants, la découverte de rAmérique (1492) et celle du système du monde (1507), le premier n'est point apprécié dans sa portée immense, et le second est inconnu.

Où est la Renaissance? Dans la littérature, si l'on 5 veut entendre par là l'exhumation de l'antiquité.

Mais peu d'œuvres nouvelles. Le grand succès du temps est celui d'une compilation latine, les Adages d'Érasme. Machiavel et l'Arioste sont médiocrement goûtés. Les mémoires de Commines n'ont pas paru 10 encore.

La Renaissance est dans l'art, à coup sûr, par Vinci et par Michel-Ange, deux prophètes, énormément loin en avant de leur âge. Ils en sont la stupeur plus que l'admiration. Le roi du temps est Raphaël. Ce que 15 la France envie le plus à l'Italie, ce sont les ornements, arabesques et grotesques, récemment déterrés à Rome. Elle prend un plaisir enfantin à parer, à charger sa vieille architecture de ces capricieuses fleurs.

Tout cela est bien vague encore, et bien flottant d'un 20 jour crépusculaire. Où donc décidément voit-on la Renaissance ? à quel caractère certain, profond, la reconnaîtrons-nous ?

Quel fut l'obstacle infranchissable des xiii® au xv® siècles? C'est que, le moyen âge se survivant par un 25 effort artificiel, n'enfantant plus, empêchant djenfanter, il s'est fait un grand désert d'hommes. Les efforts des héros, des hardis précurseurs, sont restés individuels, isolés, impuissants. Le peuple n'est pas né qui eût pu les soutenir. 30

Eh bien! dans ces trente dernières années, le grand

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pas est franchi; ce peuple commence d'apparaître. Si les idées ne sont pas éclaircies, les hommes existent; une nouvelle humanité est née maintenant avec des yeux pour voir, une âme ardente et curieuse. 5 L'état détruit et l'Église détruite, au temps de Charles VI, on a touché le fond, puis recommencé à monter. De la sécurité donnée par Louis XI, de la prospérité de Louis XII, quelque chose a surgi, de médiocre et de mesquin sans doute, mais de vital enfin.

10 Puis un coup de lumière, un rayon subit de soleil a doré ce monde pâle, quand l'épée de France ouvrit les monts, révéla l'ItaUe.

Découverte d'un effet immense. La subHme officine des arts et des sciences, tenue longtemps comme en

15 réserve, se manifeste tout à coup, doublement rayonnante d'Italie et d'Antiquité.

Et alors, par l'imprimerie, se constitue le grand duel. D'une part, l'Antiquité grecque et romaine, si haute dans sa sérénité héroïque. D'autre part, l'Antiquité

20 biblique, mystérieuse, pathétique et profonde. De quel côté penchera l'âme humaine ? à qui sera la Renaissance ? qui renaîtra des anciens dieux?

L'arbitre est la Nature. Et celui-là serait vainqueur, à qui elle donnerait son sourire, son gage de jeunesse

25 éternelle. Plus jeune et plus vieille que tous, mère et

nourrice des dieux, comme des hommes, elle les berça

aux anciens jours et sourira encore sur leurs tombeaux.

^^Suis la nature. ^^ Ce mot des stoïciens fut l'adieu de

l'Antiquité. «Reviens à la Nature, >> c'est le salut que

30 nous adresse la Renaissance, son premier mot. Et c'est le dernier mot de la Raison.

Mot que le grand prophète Rabelais traduit ainsi: <' Fondez la foi profonde. ^> Il l'écrit au portique de son temple de la Volonté. Nous l'avons mis aux premières lignes de l'histoire du xvi^ siècle.

Trois fils de serfs, ouvriers héroïques, taillent les trois 5 pierres où se fonde la nouvelle Eglise: Colomb, Copernic et Luther.

LTtalien trouve le monde, et le Polonais en trouve le mouvement, l'harmonie, l'infini du ciel.

L'Allemand reconstitue la famille et y met le sacer- 10 doce. C'est fonder le monde de l'homme.

Effort énorme, unique; jamais il n'y eut plus d'obstacles. Et le succès aussi est difïîcile, le résultat d'abord obscur, amer.

L'Amérique, plusieurs fois trouvée en vain, mais 15 cette fois manifestée et assurée au monde par l'obstination d'un grand cœur, éclaircit, obscurcit la question morale. A peine découverte, elle est le champ de l'esclavage.

Luther éclaircit, obscurcit la question religieuse, ne 20 rouvrant l'avenir que par un appel au passé.

Copernic sera un scandale, la plus rude contradiction qui ait troublé la Renaissance. Au moment où l'observation est uniquement recommandée dans un âge qui, las des vains raisonnements, ne veut plus croire que ce 25 qu'il voit, celui-ci vient démentir le témoignage des yeux. Tête dure! L'expérience des sens n'est rien pour lui si elle n'est raisonnable. Elle est son marchepied et rien de plus, pour s'élever plus haut. Les observateurs se moquent de lui. S'il a raison contre eux, le témoignage 30 des sens ayant perdu sa force, les témoignages histo-

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riques, bien plus faibles, branlent et chancellent. Où est la certitude ? Qui croirons-nous ? La Raison seule. Seule elle règne, seule elle est immuable. Tout autre immuable est fini.

5 Le mouvement du monde, l'infinie profondeur du ciel apparaîtront vers le milieu du siècle, au moment où Vésale ouvre les profondeurs de l'homme, où Servet aperçoit la circulation de la vie. Qui désormais niera le mouvement a beau faire, il le porte en lui.

10 Victoires définitives, mais combien contestées! que disje? exploitées des vaincus!

Le pape partage gravement l'Amérique qui l'a démenti, trace du doigt une ligne sur le monde, donne à l'un l'Orient, à l'autre l'Occident. Qui donne? appa-

15 remment c'est celui qui possède.

Le second démenti, le système du monde qui lui brise son ciel immobile, le pape daigne aussi en agréer l'hommage. Le monde agenouillé le voit grandi de ses défaites. Oh! la Renaissance est obscure! l'humanité va lente-

20 ment, par secousses, et souvent se renfonce dans la paresse, l'inertie du passé. Emportée par l'universel mouvement, elle travaille, fatigue, halète et sue.

Cette fatigue est dans les premiers monuments de la Renaissance. Ils travaillent infiniment, énormément à

25 se parer. Charmants dans le détail, ils éblouissent, n'ayant point d'unité; tranchons le mot, n'ayant point d'âme encore. Observez le moment où, le gothique fleuri ayant fait son dernier effort dans les pendentifs de Saint-Pierre de Caen et de Westminster, il en reste les

jo fleurs, les feuillages, pour enrouler les arabesques italiennes. Ce charmant mariage qu'on admire à Gaillon

et autres monuments du temps de Louis XII ne se fait pas sans quelque effort et quelque maladresse.

Telle est la Renaissance. Elle se cherche à tâtons, elle ne se sait pas, ne se tient pas encore. Elle marche à la nature, s'y assimile lentement. La nymphe en 5 Daphne devint arbre. Et ici, de l'arbre gothique, la nymphe sort, au contraire, plante et femme, animale, humaine, tout ensemble; elle est 1' efflorescence confuse, pénible, de la vie. C'est enfant de Léda qui brise sa coquille, et dont l'incertain mouvement, l'œil oblique, 10 peu humain encore, accuse la bizarre origine. Léda en tient aussi; son cygne s'humanise; elle, par le regard et l'étrange sourire, elle est cygne et s'animalise. Telle est la profonde peinture de Vinci qui vit le premier la grande pensée moderne: l'universelle parenté de la 15 Nature.

Mais ces côtés hardis, trop précoces de la Renaissance, rétonnent et l'effrayent. Elle est tentée de reculer. A l'entrée d'un monde infini de formes, d'idées, de passions, qu'elle avait si peu soupçonnées, elle a l'hésitation du 20 voyageur à la lisière des forêts vierges d'Amérique, de ce prodigieux enlacement d'arbres et de lianes, de mille et mille plantes bizarres, habitées et bruyantes d'animaux imprévus . . . Retournera-t-elle au désert, à ses mille ans d'aridité ? 25

Non, va, marche, sois confiante, entre sans t'effrayer. Qu'un seul mot te rassure: Un monde d'humanité commence, de sympathie universelle. L'homme est enfin le frère du monde. Ce qu'on a dit d'un précurseur de l'art: <^I1 y mit la honte, ^'^ on le dira du temps nouveau: il mit 30 en nous plus de honte . . .

DECOUVERTE DE L^ITALIÈ ET LA RENAISSANCE l)()

C'est là le vrai sens de la Renaissance: tendresse, bonté pour la nature.

Le parti des libres penseurs, c'est le parti humain et sympathique.

5 Notre grand docteur Rabelais eut tellement horreur du sang, qu'il n'ordonnait pas même de saignée. Les médecins Agrippa et Wyer plaidèrent pour les sorciers. Un pauvre prote d'imprimerie, Châtillon, seul, défendit Servet, et posa pour tout l'avenir la grande loi de tolélo rance. Vinci achetait des oiseaux pour les mettre hors de cage et jouir du spectacle des ravissements de la liberté. La Marguerite des Marguerites, recueillant dans son sein ceux qui n'ont point de nid, fonda à Paris le premier asile pour les orphelins délaissés.

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