I. Blessure de Coligny
Dans un sombre petit hôtel, voisin du Louvre, tout près du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, Coligny' recevait coup sur coup de Hïauvai^es /nouvelles. L'édit de pacification devenait une risée; un enfant qu'on portait au prêche pour le baptiser fut tué dans les bras de sa 5 mère. Les Guises grossissaient dans Paris et Montmorency en sortait.
Lç devoir clouait Coligny au fatal séjour de Paris; s'il eût bougé, il perdait tout. La seule chance qu'il' eût qu'on fît droit aux plaintes des protestants, et qu'on 10 aidât d'un secours l'invasion du prince d'Orange, était dans sa persévérance, dans l'ascendant qu'il ' avait pris sur l'esprit du jeune roi. Partir, c'était rompre avec lui, c'était tout abandonner, recommencer la guerre civile. Dût-il mourir à Paris, cela valait encore i, mieux.
Sentinelle infortunée du grand parti protestant qui ne lui donnait nul appui, ni d'Angleterre, ni d'Allemagne, il périssait abandonné.
Le vendredi 22 août, comme il rentrait lentement chez 20 lui, revenant du conseil et lisant une requête, il passe devant la fenêtre fatale, il est tiré ... Une balle lui
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emporte l'index de la main droite, une autre traverse le bras gauche.
Maurevert avait tiré de manière à blesser son homme, lors même qu'il serait cuirassé. Son arme était appuyée 5 et pouvait tirer bien mieux. Mais la main du fanatique était restée ferme, et la main du coquin trembla.
Sans s'émouvoir, Coligny montre la fenêtre d'oii l'on a tiré et dit: «Avertissez le roi.^^
Le roi jouait à la paume avec Guise et Téligny. Il lo jeta sa raquette, parut tout bouleversé et rentra brusquement, puis fit trois choses qui prouvaient sa bonne foi. Il ordonna l'enquête, il défendit aux bourgeois de s'armer, et il fit dire à tous les catholiques logés autour de l'amiral d'aller ailleurs, afin qu'on pût y concentrer des 15 protestants.
On a dit qu'il voulait faire massacrer ceux-ci, qu'il les réunissait pour les envelopper. Cependant, quand on songe à la vaillance connue de cette noblesse, à sa fermeté éprouvée, on sentira que la réunir ainsi, c'était la 20 fortifier, c'était rendre le meurtre infiniment plus difficile, préparer un combat à mort.
Je ne vois pas que Coligny ait profité de l'autorisation. Il voulut lier Charles IX, comme il avait fait en lui rendant les places de sûreté. Pourquoi eût-il voulu 25 plus de garantie pour lui-même qu'il n'en gardait pour son parti? Beaucoup de protestants venaient. Mais il n'eut, à poste fixe, que des gardes du roi. Anjou eut soin d'y mettre un capitaine ennemi de l'amiral.
L'illustre chirurgien Ambroise Paré coupa le doigt du
30 blessé et fit à l'autre bras de profondes incisions. Ses
amis pleuraient. Lui, merveilleusement patient: «Ce
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sont là des bienfaits de Dieu. >^ — Quelqu'un dit: «Oui, monsieur, remercions-le. Il a épargné la' tête et l'entendement. »
Il y avait là un saint homme, le ministre Merlin, le même, je crois, qui sauva le coupable père de Rubens 5 et obtint sa grâce du prince d'Orange. Merlin dit à l'amiral: «Vous faites bien, monsieur, de ne penser qu'à Dieu et d'oublier les assassins. »
Le calme et l'extraordinaire force d'âme de l'amiral parut à deux choses: 10
Dans l'opération très douloureuse, et qu'Ambroise Paré ne fît qu'en trois fois, ayant un mauvais instrument, le patient ne sourcilla point et dit seulement à l'oreille d'un de ceux qui le soutenaient que Merlin donnât cent ecus d'or aux pauvres de l'Eglise de Paris. 15
D'autre part, malgré tant de vraisemblances, de preuves même et d'aveux des gens de la maison fatale, comme on parlait des coupables, il dit: «Je n'ai d'ennemis que MM. de Guise. Toutefois je n'affirme point qu'ils aient fait le coup.^> 20
Quelques hommes déterminés offrirent à l'amiral d'aller poignarder les Guises à la tête de leurs bandes. Mais il le leur défendit.
Les maréchaux Damville, Villars et Cossé vinrent le voir. Ils le trouvèrent gai et calme. Il dit à Cossé: 25 ®Vous souvenez- vous de l'avis que je vous donnais il y a quelques heures? ... Il faut prendre vos sûretés. ^^
Damville, avec Téligny, alla de sa part prier le roi de venir. Il vint à deux heures et demie; mais sa mère, son frère Anjou, Gondi, son ex-gouverneur, ne le lais- 30 sèrent pas aller seul; ils le suivirent, inquiets de ce que
dirait le blessé. Ils trouvèrent la petite rue, le petit hôtel, combles de protestants armés qui les regardaient de travers et se parlaient à l'oreille, témoignaient peu de respect, croyant voir dans la mère et son fils Anjou les 5 vrais assassins.
Charles IX dit ces propres paroles: <^Mon père, la
blessure est pour vous, la douleur pour moi, et pour moi
l'outrage . . . Mais j'en ferai telle vengeance qu'on s'en
souviendra à jamais. >> Et il en fit avec fureur le plus
10 terrible serment.
Coligny parla comme un homme qui se sent près de la mort. Parmi les plaintes des Églises, il articula deux accusations:
« Pourquoi ne peut-on dire un mot dans votre conseil 15 privé que le duc d'Albe n'en soit averti au moment même ? ^^
Puis il lui dit à l'oreille: ^^Souvenez-vous des avertissements que je vous ai donnés sur ceux qui trament contre vous. Si Votre Majesté tient à la vie, elle doit être sur 20 ses gardes. >>
<<Vous vous échauffez trop, dit la reine. Il n'y a pas d'apparence de faire parler si longtemps un malade. ^> Et elle emmena le roi. Le seul Henri d'Anjou, dont la maligne nature jouissait dans le mensonge, resta un 25 moment de plus pour dire un mot d'amitié à celui qu'il assassinait.
Cette hypocrisie pouvait-elle donner le change à Charles IX? On peut en douter; il rentra profondément triste et rêveur. Sa mère cependant l'obsédait 30 pour tirer de lui ce que l'amiral avait dit si bas. Il refusa quelque temps, puis éclata tout à coup: ^<Ce qu'il
me disoit, madame? Si vous voulez le savoir, il disoit que tout le pouvoir s'est écoulé dans vos mains, et qu'il m'en adviendra mal.^^ 11 sortit et s'enferma. <<Nous vîmes bien dès lors, dit lui-même Henri d'Anjou, qu'il n'y avoit pas de temps à perdre pour dépêcher l'amiral. ^^ 5
Cependant le roi de Navarre et le prince de Condé, qui avaient demandé en vain permission de se retirer, délibéraient chez Coligny avec quelques protestants sur ce qu'il convenait de faire. L'un d'eux dit: «Partir à l'instant. Mais le blessé eût été difficile à transporter, 10 et Téligny répondait de la sincérité du roi.^^
Marguerite nous apprend ici un fait essentiel. On voit que les protestants ne se fiaient pas beaucoup à son mari, le roi de Navarre; qu'ils le voyaient apprivoisé par les caresses catholiques, qu'un pressentiment leur rêvé- 15 lait dans le petit Béarnais ce leste sauteur qui dit: «Je vais faire le saut périlleux. ^^ Et: «Paris vaut bien une messe. ^> Ils lui firent signer, à lui, au prince de Condé et sans doute aux courtisans protestants de Charles IX, une obligation écrite de venger l'attentat fait sur Coligny. 20
Le bruit s'en répandait sans doute. On sema par tout Paris la nouvelle lamentable que ces furieux protestants avaient juré d'égorger le pauvre jeune Henri de Guise. Malgré les défenses du roi, les capitaines de quartier, les meneurs des confréries, avaient fait prendre 25 les armes. L'immensité du mouvement dépassait tout ce qu'avaient attendu Catherine et le duc d'Anjou, mouvement donné par le clergé et tout au profit de Guise (samedi 23 août).
Henri d'Anjou, qui s'était retiré si habilement derrière 30 Guise pour lui faire frapper le premier coup sur l'amiral,
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perdait toute son importance, toute faveur des catholiques, tout son renom, s'il restait toujours derrière. Il se hasarda dans Paris, non à cheval, mais à demi caché dans un coche, menant avec lui son frère bâtard, Henri 5 d'Angoulême, à qui il promettait la place d'amiral de France s'il achevait Coligny. Sur leur route par la ville, trouvant tout le peuple armé, ému, mais trop lent encore, ils semèrent habilement une panique (le même moyen qui fit faire en 92 les massacres de septembre):
10 ils dirent, ce que disaient les protestants, que Montmorency avait été chercher un grand corps de cavalerie pour tomber sur Paris. L'effet désiré fut atteint. On trouva dans la peur des forces inouïes de courage ; d'officieux avertisseurs dirent qu'il fallait se hâter d'égorger
15 les protestants.
Un petit conseil secret de la reine et des Italiens avait eu lieu à l'écart, non au Louvre, mais aux Tuileries, par-devant le roi. Leur avis, original et singulier, était qu'il fallait profiter du mouvement, laisser les Guises
20 égorger les protestants; le roi surviendrait alors, tomberait sur les Guises affaiblis, se trouverait débarrassé des uns et des autres, de tous les grands, et vraiment roi. Conseil italien et classique, d'après les modèles célèbres que les petits princes italiens avaient laissés en ce
25 genre, mais ici inapplicable. Le roi était loin de pouvoir se débarrasser des Guises, étant en réalité plutôt dans leurs mains.
Il paraît du reste avoir goûté très peu ces conseils. Un domestique des Guises ayant été arrêté, ils vinrent
30 hypocritement dire à Charles IX qu'accablés par la calomnie et dans la disgrâce du roi, ils demandaient la
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permission de se retirer. Le roi dit: «Vous pouvez partir. Je saurai bien vous retrouver, s'il faut faire justice. ^^ Ils se mirent seulement en route et s'arrêtèrent dans les faubourgs.
C'était le samedi soir (23 août). La reine mère fit 5 un effort décisif près de son fils. Elle lui montra qu'il était seul, avec son petit régiment des gardes; que les protestants allaient appeler à eux des renforts, soulever toutes les villes; que les catholiques eux-mêmes, s'il n'agissait pas, agiraient sans lui, nommeraient un capi- 10 taine général. C'était lui dire précisément ce qui se fit dans la Ligue.
Elle lui dit: «Vous n'aurez pas une seule ville en France où vous retirer. ^>
Ce qui me prouve que le récit attribué au duc d'Anjou 15 est vraiment de lui ou d'un homme à lui, c'est qu'à ce moment il dissimule la situation honteuse où se trouvèrent les coupables (lui, sa mère et Retz), et suppose que Catherine réussit auprès du roi. Tavannes (homme du duc d'Anjou) suit la même tradition, la moins humi- 20 liante pour le fils et la mère.
Mais voici le grand, le véritable, le naïf historien de la Saint-Barthélémy, Marguerite de Valois, qui nous apprend que le fils et la mère, repoussés apparemment de Charles IX, dans leur peur et dans leur danger, lui 25 envoyèrent un homme qui pleurât pour eux et le décidât au massacre qui seul pouvait les sauver. Cet homme était Retz (Gondi), ex-gouverneur de Charles IX.
Marguerite nous apprend que, le lendemain dimanche, les huguenots en corps devaient venir au Louvre accuser 30 Guise solennellement devant le roi. Guise, contre qui
tant de preuves se réunissaient, n'eût pu ni voulu nier un coup qui le mettait si haut dans la faveur des catholiques; mais il eût dit qu'il n'avait rien fait que sur l'ordre de l'autorité légitime, l'ordre de monseigneur le 5 duc d'Anjou, lieutenant général du royaume. Ainsi, tout se fût dévoilé à la face du monde. Anjou et Catherine allaient être convaincus d'avoir voulu tuer Coligny, parce que Coligny poussait le roi à mettre hors de France son dangereux héritier. Cela
10 était trop évident. Avec un homme soudain et violent, comme Charles IX, Anjou eût fort bien pu périr, et Catherine, menacée tant de fois d'être renvoyée en Italie, eût probablement, à ce coup, repris le chemin de Florence.
15 Donc, le samedi 23 août à dix heures du soir, les deux coupables, la mère et le fils, firent avouer leur cas honteux, en tâchant de donner le change sur leurs vrais motifs. Retz dit au roi, dit Marguerite: <^Que le coup n'avoit été par M. de Guise, mais que mon frère le roi
20 de Pologne et la reine ma mère avoient été de la partie. ^> Pourquoi: «Parce que la reine mère av it voulu se venger de la mort de Charry.^^ Bourde grossière, qu'on dut faire difficilement avaler à Charles IX. Il connaissait trop sa mère, qui n'avait ni cœur ni âme, ni amour
25 ni haine, nulle vendetta, à coup sûr.
A l'appui de cette sottise qui ne prenait pas, Retz ajoutait tout doucement que: <<Si le roi continuoit en la résolution qu'il avoit de faire justice de M. de Guise, il était en danger lui-même, puisque sa famille étoit accusée. ^^
30 Mais Charles TX faisant apparemment la sourde oreille, Retz ajoutait: <<Que les huguenots étoient en tel
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désespoir, qu'ils s'en prenoient non seulement à M. de Guise, à la reine, à M. d'Anjou, mais qti'ils croyaient aussi que le roi en fût consentant et avoient résolu de recourir aux armes la nuit même. De sorte qu'il voyoit Sa Majesté dans un très-grand danger, soit du côté des 5 huguenots, soit des catholiques par M. de Guise. ^>
C'était le samedi 23 à dix heures du soir, on voulait agir à minuit. Pour être en mesure, il fallait tirer un ordre immédiat. Ainsi, pas un moment de délibération; il lui fallut se décider sur l'heure et sans remise, trancher 10 en un moment sur la résolution suprême qui allait, à partir de cette minute, retenir à jamais, emporter sa mémoire dans l'exécration éternelle!
La peur est contagieuse. Il est probable que la peur visible de ce lâche Italien, sa pâleur, sa mine basse, 15 courbée, son frissonnement, gagnèrent Charles IX. Sur son attitude hautaine, et sur sa colère au retour de Meaux, on l'avait cru brave. Mais il était, tous les récits l'attestent, d'un tempérament nerveux, d'une imagination infiniment impressionnable. La nuit, la situation im- 20 prévue, la pensée surtout d'avoir dans le Louvre même trente ou quarante protestants des plus redoutés, un Pardaillan, un de Piles, les premières épées de France, tout concourut à la terreur.
Ajoutons une circonstance, la première que je vais em- 25 prunter aux récits protestants (jusqu'ici je n'ai rien tiré que des sources catholiques). On apprit à Charles IX que le peuple était armé! <Œt comment cela? dit-il étonné. — Votre Majesté elle-même avait ordonné que chacun fût à son quartier. — Oui, mais f avais défendu 30 que personne prit les armes. ^^
Cet étonnement du roi ne se trouve que dans la Relation protestante. Fait grave déjà prouvé par les Registres de la ville. D'autant plus grave et naïf ici, qu'il échappe à l'auteur de la Relation contre son propre 5 système, et dément la longue préméditation qu'il attribue à Charles IX.
Retz n'a point écrit de mémoires malheureusement. Nous ne savons pas par quel moyen décisif il gagna sa cause.
10 Seulement il faut se rappeler qu'on parlait à un homme de tête bien peu solide, poète et fort Imaginatif. L'Italien dut l'emporter, non en atténuant la chose, mais plutôt en la grandissant, en rappelant les massacres illustres de l'histoire, comme les Vêpres siciliennes^ mys-
15 térieuse et soudaine extermination d'un grand peuple en
une nuit, saignée immense, vastes ruisseaux de sang . . .
Charles IX, dans sa visite à Coligny, avait demandé et
vu la manche de son habit encore trempée de sang et
rouge. Une très mauvaise vue pour un fou. Il s'était
20 fort exalté, regardant toujours cette manche: <<Quoi! c'est là, répétait-il, le sang, le véritable sang de ce fameux amiral ! ^>
Il paraît qu'au beau milieu de l'animation il lui revint une terreur. Mais si les protestants se vengent, s'ils se
25 soulèvent par toute la France, s'ils ont des armées étrangères, etc.
A cela, le doux Italien eut une réponse facile: c'est que MM. de Guise prenaient tout sur eux, qu'ils en faisaient une affaire de vendetta, de famille, une querelle person-
30 nelle, et nullement une affaire générale de religion. La chose resterait ainsi comme ces vieilles querelles de villes
italiennes, comme les meurtres de la Scala, comme les vengeances mutuelles des Montaigus, des Capulets.
Le roi pouvait dormir sur les deux oreilles. Le dimanche soir, tout serait fini, Guise partirait de Paris. Et en même temps une lettre du roi pour toute la France: 5 «Les Guises et les Châtillons se sont battus; on n'a pu les en empêcher, le roi le déplore, mais il s'en lave les mains.
Lâche et bas conseil d'un cruel poltron, mais qui trouva le roi à son niveau. 10
Ce ne fut guère qu'entre onze heures et minuit que Charles IX, après ces deux longues conversations, entamé par sa mère d'abord, achevé par Retz, fasciné et magnétisé par la peur de ce misérable, défaillit et consentit ... 15
On était si peu sûr de ses résolutions qu'en envoyant l'ordre à Guise et à Marcel, ex-prévôt des marchands, la reine mère décida que le signal sonnerait, non pas d'abord à l'horloge du palais, assez éloignée, mais à l'église même du Louvre, à Saint-Germain-l'Auxerrois. 20
Chose bizarre, mais très naturelle, l'ayant enfin emporté, elle commença à avoir peur de sa propre résolution. Tavannes et le duc d'Anjou l'avouent unanimement. « Elle se serait désistée, dit Tavannes, si elle avait pu. ^> 25
«Nous allasmes, dit le duc d'Anjou, au portail du Louvre joignant le jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la basse-cour, pour voir le commencement de l'exécution. Où nous ne fusmes pas longtemps, ainsi que nous considérions les événements 30 et la conséquence d'une si grande entreprise (à laquelle,
pour dire vray, nous n'avions jusques alors guères bien pensé), nous entendismes à l'instant tirer un coup de pistolet. Et ne sçaurois dire en quel endroict, ni s'il offensa quelqu'un: bien sçay-je que le son seulement 5 nous blessa si avant en l'esprit, qu'il offensa nos sens et notre jugement, esprit de terreur et d'appréhension des grands désordres qui s'alloient alors commettre. >>
2, Mort de Coligny et Massacre du Louvre, 24-26 Août 1572
Si le coup de pistolet fit tressaillir la reine mère et son fils, on peut bien croire que le blessé, dans sa triste
10 insomnie, ne fut pas sans l'entendre. Il n'avait pas grand monde autour de lui. Beaucoup étaient au Louvre, chez le roi de Navarre, pour qui on craignait encore plus. Mais il avait, dans deux maisons voisines de son hôtel, deux postes de gardes du roi. Il se sentait
15 gardé par la parole royale, par les promesses et les traités faits avec les princes étrangers, par tout ce qu'il y a de respecté parmi les hommes. Il venait de recevoir une visite aimable, la plus rassurante de toutes. La nouvelle mariée, Marguerite de Navarre, était venue le voir,
20 et comme chercher la bénédiction du vieillard.
Fallait-il croire qu'elle fût un espion? une envoyée d'Anjou? Et ce frère trop aimé usa-t-il de sa petite Margot (ils appelaient ainsi leur sœur) pour cette commission scélérate ? On en croira ce qu'on voudra.
25 Le blessé, sur son lit, était dans ses pensées. Quelles ? La famille peut-être qu'il ne devait jamais revoir, cette femme admirable qu'il avait laissée enceinte et qui le
rappelait en vain ? ou bien plutôt encore cette grande famille de l'Église, si divisée, si hasardée, orpheline de Dieu, dont la crise suprême était venue par toute la terre.
Mais ces sombres pensées ne le reportaient-elles pas plus haut, plus loin encore, à la grande question des 5 déchirements du dogme, à l'écroulement de l'arbre qui couvrit l'humanité de son ombre? Ramenée à la foi des Suisses qu'adoptait Coligny, rentrée dans la simple raison, l'eucharistie emporte le christianisme lui-même.
Tout cela pour lui seul. Il avait cependant près de 10 lui dans cette chambre deux hommes admirables. L'homme de la douleur, le grand chirurgien du siècle, Ambroise Paré, grand de cœur autant que de génie. L'homme de la conscience, le saint pasteur Merlin, qui, je crois, avait été envoyé par le prince d'Orange. C'est 15 lui qui fit la prière à l'heure dernière de Coligny.
Près de la porte de la chambre veillait aussi un bon et fidèle Allemand qui, à l'armée, lui servait d'interprète. En bas, quelques serviteurs et cinq ou six Suisses du roi de Navarre. 20
C'était un peu avant le jour, entre trois et quatre heures (dimanche 24 août). La cavalerie de Guise arrive aux portes et remplit la petite rue. A l'instant, les gardes du roi, de gardiens se font assassins. Cosseins, leur capitaine, frappe au nom du roi. Le gentilhomme 25 qui avait les clefs ouvre; il est poignardé.
L'amiral se lève au bruit, et, couvert d'une robe de chambre, dit au ministre: «Monsieur Merlin, faites-moi la prière.» Et lui-même ajouta: <^Je remets mon âme au Sauveur. * 30
Alors celui qui a été témoin et qui a rapporté ces
choses entra dans la chambre, et, étant interrogé par Ambroise Paré que voulait dire ce tumulte, il dit, en se tournant vers l'amiral: << Monseigneur, c'est Dieu qui nous appelle à luy. » Il répondit: «Il y a longtemps que 5 je me suis disposé à mourir . . . Mais sauvez-vous, vous autres, s'il est possible. >> Les témoins affirment qu'il ne fut pas plus troublé de la mort que s'il n'y eût eu bruit quelconque. Tous montèrent et échappèrent, la plupart par le toit; l'Allemand, Nicolas Muss, resta seul
10 avec l'amiral.
Cependant on avait rompu la porte de l'escalier. Cosseins marchait en tête avec les Suisses du duc d'Anjou, sous ses couleurs (blanc, noir et vert). Ces Suisses, voyant sur l'escalier les Suisses du roi de Navarre, ne
15 tiraient pas. Mais Cosseins fit tirer les gardes.
On força alors la porte de la chambre, et deux hommes entrèrent les premiers, deux serviteurs des Guises: l'un, le Picard Attin, qui était au duc d'Aumale, nourri chez lui longtemps pour tuer le frère de l'amiral; l'autre était
20 un Allemand, Behme, attaché à la personne de Henri de Guise, qui passait pour aimer beaucoup le jeune prince et le gouvernait entièrement. Il fut récompensé plus tard par un riche mariage avec une bâtarde du cardinal de Lorraine qui avait été élevée en Espagne près de la
25 reine Elisabeth. Behme fut comblé des dons du roi d'Espagne, mais finit misérablement.
Avec ces deux meurtriers se trouvait Sarlabous le gouverneur du Havre, ex-capitaine de Coligny, qui venait tuer son chef pour constater sa foi de renégat.
30 Attin a raconté plus tard qu'ils avaient été interdits de trouver si extraordinairement tranquille un homme
qui avait la mort devant les yeux. L'impression fut telle sur Attin que, revenu chez lui, plusieurs jours après, il restait blême et dans une sorte de frayeur.
L'Allemand Behme, qui s'était animé à lever la porte avec un épieu (et qui, sans doute, avait pris du cœur 5 dans le vin), fut plus résolu que les autres. Il avança et osa dire un mot; il demanda ce qu'il savait très bien: «N'es-tu pas l'amiral ?^>
Coligny lui dit posément: «Jeune homme, tu viens contre un blessé et un vieillard . . . Du reste, tu n'abré- 10 géras rien.^^ Faisant entendre que, malade, frappé de la nature, il était mort déjà, hors de la main des hommes.
Behme, avec un juron horrible, en reniant Dieu, lui poussa dans le ventre cette bûche pointue, ce gros épieu qu'il avait dans la main. On dit que Coligny, assommé 15 de la sorte par cette lourde bête, n'ayant pas même un coup d'épée, sentit son cœur de gentilhomme, et, tombant, lui lança ce mot: «Si c'était un homme, du moins! . . . C'est un goujat! . . .^^
Alors Behme frappa, refrappa sur la tête. Et les 20 autres, enhardis, vinrent lui donner chacun son coup.
Guise était en bas, à cheval, dans la cour avec le bâtard d'Angoulême. Il cria: «Behme, as-tu fini? — • C'est fait! — Mais M. d'Angoulême n'en veut rien croire, s'il ne le voit. ^^ 25
Behme alors, avec Sarlabous, prirent le corps pardessous pour le jeter par la fenêtre. Était-il, n'était-il pas mort? On ne le sait. Il se trouva par le trouble des meurtriers, ou par je ne sais quel réveil de vie et de résistance, que le corps s'accrocha un moment à la 30 fenêtre; cependant il tomba.
Ces assommeurs savaient si mal leur métier, que, frappant à tort, à travers, ils avaient justement gâté ce qu'eût le mieux gardé tout sage bourreau, ce qu'on expose, le visage et la tête. Les deux grands seigneurs, 5 descendus de leurs chevaux, avaient beau regarder. Cependant le bâtard «lui torcha la face, >> et, écartant le sang, dit: <^Ma foi, c'est bien lui.>> Et il lui donna un coup de pied. Certains disent que Guise en fit autant et lui donna du pied dans le visage.
10 II y avait là aussi un Italien de Sienne, Petrucci, qui appartenait à Gonzague, duc de Nevers. Il coupa proprement la tête, et la porta au roi et à la reine, au duc d'Anjou. On l'embauma avec soin pour l'envoyer à Rome qui, depuis si longtemps et si instamment,
15 l'avait demandée.
Au moment où l'assassinat fut su au Louvre, l'affaire étant lancée et toute hésitation désormais impossible la cloche du signal sonna à la paroisse du Louvre, Saint- Germain-l'Auxerrois. Ce ne fut que longtemps après,
20 lorsqu'il était grand jour, qu'on sonna la cloche du Palais au coin du quai de l'Horloge, pour convier la ville au massacre. •
Mais la ville était déjà avertie d'une autre manière. Coligny tué, la tête coupée, et «ce morceau de roi^^
25 ayant été porté au Louvre, on avait généreusement donné à la canaille les reliefs du festin.
Des enfants et des misérables, qui ne sont ni enfants, ni hommes, sans barbe, sans âge et qu'on croirait sans sexe, femmes-hommes et hommes-femmes, les fils na-
so turels du ruisseau, fondirent, à travers les soldats, dans la cour de l'amiral, et trouvant là ce corps, furent ravis
de s'en emparer. Si la tête manquait, il y avait encore autre chose, assez pour le régal.
Au tronc, les enfants attachèrent une corde, et le tirèrent par les ruisseaux rougis jusqu'au bord de la Seine, et il y resta quelque temps. Mais d'autres 5 amateurs survinrent, qui s'en emparèrent à leur tour, le suspendirent à Montfaucon. On l'y mit de façon outrageante et bizarre, le dos sur une poutre, le cou, les pieds, chacun de leur côté, flottant, ballant, le ventre en l'air. ^ 10
D'autres, qui arrivaient tard, n'y surent plus que faire, sinon d'allumer du feu dessous, pour le noircir du moins, le griller comme un porc. Quelques-uns s'en tenaient les côtes.
Qu'allait-on faire de ces gentilshommes qui étaient 15 dans le Louvre, sous le toit du roi? Grande et cruelle question.
Si la reine mère, si Retz avait eu le soir tant de peine à décider Charles IX sur la question générale, il est peu probable qu'ils l'eussent encore compliquée de cette 20 difficulté terrible.
Ce fut, je crois, le matin, et, Coligny tué, ce fut vers cinq heures qu'on apporta à Charles IX ce breuvage amer et qu'on le lui fît avaler.
C'était lui-même qui, le jour de la blessure de l'ami- 25 rai, avait engagé Navarre et Condé à faire entrer leurs gentilshommes pour se garder des entreprises de Guise, qu'il appelait <<un mauvais garçon. >^ Tous s'étaient offerts, empressés, sur une telle assurance; ils étaient trente ou quarante, outre les gouverneurs, précepteurs, 30 valets de chambre et domestiques des deux jeunes
princes. Depuis trois jours, Charles IX vivait avec eux, les avait aux tables royales, mêlés avec sa maison. Exécrable fatalité. Il fallait que ce couteau qui leur coupait le pain du roi, on le leur mît dans le cœur; que, 5 de commensaux et convives qu'ils avaient été le soir, les serviteurs, officiers ou capitaines des gardes se trouvassent au matin bourreaux ! La parole du roi de France, révérée chez les infidèles et jusqu'au bout de la terre! la parole de gentilhomme, de l'hôte féodal, la sécurité
10 complète avec laquelle on quittait ou on déchargeait ses armes en passant le pont-levis! toutes ces vieilles religions de la France brisées et détruites, et l'honneur même assassiné! . . . Pour en venir là, il fallut une grande peur, une crainte extrême de ces hommes et
15 l'attente d'un combat sanglant.
On fit remarquer à Charles IX qu'en réalité ces jeunes princes n'avaient guère de religion que les femmes et l'amusement; non plus que trois ou quatre autres protestants de cour qu'on sauva et qui se donnèrent au roi.
20 Navarre et Condé mandés, Charles IX leur aurait dit, selon quelques-uns: <<La messe! ou la mort!>^ Parole non probable dans la bouche du royal acteur, qui décidément avait pris son rôle, et le joua à faire croire qu'il l'avait toujours médité.
25 Mais les autres, qui n'étaient pas princes, que devenaient-ils? Les archers les piquaient de chambre en chambre pour qu'ils se précipitassent par les escaliers ou par les fenêtres dans la cour, où les massacreurs, en rang, les piques serrées, les recevaient, les achevaient.
30 Le premier qui fut tué dans la cour fut un gentilhomme qui, voyant toutes ces troupes, s'avisa de demander
pourquoi elles étaient là rangées si matin. On avait dit au dehors qu'on les réunissait de nuit pour une fête, un combat simulé. Celui à qui il parlait (c'était un Gascon), pour réponse lui passa l'épée au travers du corps. 5
Mais la boucherie générale se fit par les Suisses. On voit alors combien ces Allemands étaient utiles; ne sachant pas le français, étant catholiques, des petits cantons qui ont l'exécration du protestantisme, ils frappaient comme des ours ou des assommeurs de bœufs. Ivres lo d'ailleurs probablement, ils tuaient sans regarder, des gens désarmés, n'importe.
Il paraît cependant qu'on doutait de l'obéissance. Car on décida le roi à se montrer à une fenêtre de la cour. Les amis des Guises sans doute, Anjou et sa 15 mère, voulurent qu'il fût bien constaté qu'il était de la tuerie, qu'il la voulait et l'ordonnait.
Le plus vaillant de ces vaillants, Pardaillan, que la plupart n'auraient pas regardé en face, amené là, sans épée, à l'abattoir, fut saigné comme un mouton. Le 20 propre gouverneur du roi de Navarre, Beauvais, sans la moindre considération de son élève, fut égorgé. Ces malheureux, de la cour, adressaient à cette fenêtre les appels les plus pathétiques, et ne trouvaient dans le roi, dans leur hôte, dans ce magistrat de la justice commune, 25 que l'œil sauvage, égaré, furieux, d'un misérable fou.
Il y avait dans cette foule un homme que Charles IX devait entre tous épargner, c'était celui qui l'avait arrêté trois mois au siège de Saint- Jean-d'Angély, le capitaine de Piles; c'était comme un adversaire, un ennemi per- 30 sonnel. A ce titre, il était sacré. De Piles le sentait,
et, dans la cour, devant ce monceau de morts sur lequel il devait tomber, il lança au balcon du roi un cri foudroyant, le sommant de sa parole, à faire trembler la cour du Louvre.
5 II entendit et fit le sourd. Alors de Piles, arrachant de ses épaules un manteau de valeur, le tend à un gentilhomme: << Prenez, monsieur, et souvenez- vous ! ^> Le gentilhomme n'osa prendre ce gage dangereux de vengeance, il eût été tué à deux pas.
10 Cette surdité de Charles IX a constaté sa bassesse. Elle le met devant l'histoire plus bas que la Saint-Barthélémy.