‹ Michiel van Mierevelt et son gendreChapitre 20 sur 53 · EN FRANCE · texte numérisé non relu

EN FRANCE

LES ARTISTES CELEBRES

]Cn outre, pour bien juger du mérite d’un artiste, il faut envisager le but qu’il s’est proposé d’atteindre, l’objectif vers lequel ses efforts ont tendu. Or, toutes ou presque toutes les estampes de Willem Deltî et surtout les plus belles sont des estampes officielles, dont la raison d’être est non pas d’étonner le spectateur par la surprenante hardiesse et la virtuosité d’un burin magistral ou par les inépuisables ressources d’un mystérieux clair-obscur, mais bien de faire connaître au public les traits lies grands hommes du temps, de ces héros de la guerre de Trente ans dont la réputation passionnait l’univers, des princes, des rois occupés a remanier la carte de l’Europe, des législateurs et des ambassadeurs qui allaient créer le droit moderne, en un mot des Rénies politiques qui gouvernaient alors le continent.

Or, c’est justement là le mérite, le très grand mérite des estampes de Willem Jacobsz Deltf. En les contemplant, on ne pense ni à l’artiste ni à son talent; on oublie ses procédés et sa facture. On est saisi, en quelque sorte, par l’image qu’il vous présente, par le personnage qu’il évoque. Quand on a considéré le portrait un peu froid, je l’avou-c, de Gustave- Adolphe, et surtout l’admirable figure d’Oxenstiern, il semble qu’on ait des lumières nouvelles sur cette épopée fameuse qui fit trembler Ferdinand II a Vienne, Urbain VIII à Rome, comme si un autre Attila envahissait le monde. Rapprochez les deux portraits de Frédéric V, roi de Bohême, et A' Elisabeth d'Angleterre, sa femme, de l'image si charmante de leur fils, le jeune Frédéric-Henri, et vous comprendrez mieux le courant de sympathie qui, dans les Pays-Bas, demeura si fidèle à cette famille déchue de son trône, pour avoir voulu faire triompher les intérêts protestants. 11 vous suffit, enfin, de jeter les yeux sur l’incomparable portrait de George Villiers, duc de Buckingham, pour concevoir l’étonnante influence, la persistante fascination que ce favori, en dépit de ses terribles erreurs et de ses fautes impardonnables, exerça jusqu’à sa mort, sur .lacqucs R’’ et sur son fils infortuné.

Un grand penseur a dit que l’art cesse d’exister dès qu’on le devine, « Aux desinet dum apparent. » A ce compte, Willem Jacobsz Delff est un grand, un très grand artiste, car nul mieux que lui ne sut faire oublier son talent. Ajoutons qu’il serait plus grand encore sans la part considérable qui revient certainement à son beau-père, dans cette abdication magistrale de toute individualité; et constatons que cette conscience merveilleuse, on pourrait même dire cette abnégation, ce soin extrême

L O L’ I s K DK C O L I G N V , K I* O U S 10 D 10 (i U I L I, A U M 10 L K T A I I K U N 10 . Peint pai Michiel VanMiorcvcP ^rave |nir \V. J. Dell!, Kiay.)

LES ARTISTES CELEBRES

de se plier à des exigences spéciales, autant que sa Hdélité respectueuse à suivre les précieux conseils de celui qu’il s’était chargé d’interpréter, portèrent tous les fruits qu’il pouvait espérer. La très grande renommée acquise par Mierevelt rejaillit sur son graveur attitré. Celui-ci fut fort goûté par ses contemporains, estimé et prisé à une haute valeur. La faveur du gouvernement ne lui fit meme pas défaut ; et ses belles estampes turent, de la part des Etats Généraux, l’objet de distinctions spéciales.

A différentes reprises, notamment en 1623 (17 mai), en 1624 (23 janvier et C juin), et en 1625 (5 avril), nous voyons des commandes officielles venir consacrer sa juste réputation. Bien mieux, par trois fois : le 10 août 1620, le 22 juillet 1622, le 17 octobre 1626 leurs « Hautes Puissances » interviennent sur sa demande, pour lui assurer l’exploitation exclusive de l’édition et de la vente de ses gravures.

Les privilèges et octrois de cette sorte étaient, à cette époque, d’autant plus précieux, que la propriété artistique était absolument fictive. Aussi, les Etats de Hollande ne se génaient-ils guère pour s’arroger en ces matières des droits qui nous paraîtraient aujourd'hui singulièrement abusifs. Non seulement ils attribuaient à tel ou tel artiste la permission de reproduire telle ou telle œuvre d’art, mais ils lui accordaient encore le privilège de portraire tel ou tel personnage. C’est ainsi qu'a la date du 10 mai 1625, nous voyons octroyer à Jan Muller la faculté de pouvoir «pendant six années consécutives, seul, dans les Provinces- Unics, tailler sur cuivre le portrait de S. M. le roi de Danemark, défendant à tous, sur l’étendue du territoire, de graver sur cuivre ou sur bois le portrait dudit roi, ni de vendre et colporter aucun autre portrait sans le consentement dudit Jan Muller; le tout sous peine de confiscation et d’une amende de cent cinquante florins pour chaque contravention - ».

Les privilèges octroyés à Willem Jacobsz Delff, hâtons-nous de le dire, sont loin d’avoir ce caractère d’étrange exclusivité. Mais ils n'en comportent pas moins un droit précieux et lui assurent des avantages inappréciables, dans un temps surtout où la contrefaçon constituait un usage en quelque sorte licite, toléré par les mœurs, et semblait l’acte le plus naturel du monde.

Voici, du reste, la teneur du privilège, qui fut accordé à notre gra-

1. Dans sa notice sur Willem Jacobsz Dell!, M. Frankcn ne mentionne que le deuxième de ces trois privilèges.

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