‹ Michiel van Mierevelt et son gendreChapitre 7 sur 53 · CHAPITRE 1 I l · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1 I l

La production considérable de Micrevelt. — Ses collaborateurs.

J’ai dit « production de portraits ». S’il s’agissait d’un artiste moins distingué et moins consciencieux que Mierevelt, le mot « fabrication » serait peut-etre mieux à sa place. Le nombre d’ouvrages sortis de l’atelier du maître de Delft tient, en effet, du prodige.

Sandrart ' prétend que le peintre se vantait lui-méme d’en avoir exécuté plus de dix mille. Il y a là de l’exagération, car, malgré les années nombreuses qu’il passa en ce monde, il aurait fallu qu’il ne consacrât que deux jours en moyenne à chacun de ses portraits!

Une exécution aussi hâtive, une production si rapide ne sont point admissibles, surtout pour qui a étudié les ouvrages de Mierevelt. Cette facture consciencieuse, très poussée, précieuse même jusque dans les moindres détails que nous signalions à l’instant, ne s’accorde pas avec une vitesse, une furie de pinceau qu’on pourrait qualifier de vertigineuses.

« On pense, dit Houbraken, qu'il a bien fait cinq mille portraits dans sa vie -. » Nous voici déjà plus proches de la vérité. Mettons-en deux à trois mille, ce qui est encore énorme, et nous en serons tout à fait près. Ces portraits, au dire de Sandrart, étaient payés t5o florins en moyenne.

1. « Ipse autem commémorasse dicitur sœpius quod ultra decem iconum elaboraverit millia inter quos pro regibus, principibus, comitibus, aliisque magnatibus plurimæ ut pro quibusdam centiim et quuiquagenta floreni, pro aliis et pliires eidem nnmerati fiierunt. » (Voir Joachimi de Sandrai t à Stockau, Academia nobilissima artis pictoriiv, i638, chap. xvi, p. aqS.)

2. « Men gelooft dat in zijn leven wel 5ooo portraitten gemaak heeft, waar onder zijn geweest dar hij i5o gulden voor gehad heeft. » (Voir Houbraken, Groot? Sc'iouhitrgh der nederland^che Kiintschilders en schilderessen, 1718,1. I, p. 48)

Là encore exagération. Houbraken donne ce même prix; mais Houbraken a manifestement copié Sandrart.

On verra par le fragment du livre de recettes, que nous avons été assez heureux pour retrouver dans l’inventaire après décès de notre peintre,

Sltl DUnLEY CARLETON, VICO.MTE DORE HESTER, AMBASSADEUR d’aNGLE TERRE AUPRES DES ÉTATS DE HOLLANDE. (Peint par Micliiel Van Mierevclt et gravé p..r J. Dcin', 1620.)

qu’à l’exception des portraits des princes exécutés ad vivum, c’cst-a-dirc d’après nature et pour les princes eux-mêmes ', ou pour certaines grandes villes, et qui, par conséquent, étaient payés un prix exceptionnel, la

I. Une rcsokuion des idats-Gcnéraux alloue à Miercvelt 200 llorins pour avoir exécuté le portrait du prince d’Orange. 0 der statcii grnruiu/ a la date

indiquée.)

LES ARTISTES CE[>EBRES

moyenne ne dépassait pas 5o llorins. I^eut-étre est-ce bien cela que Sandrart veut dire. Mais au lieu de : « pro qnihiisdain ceulnni et qiiimjuagcuta JJoreiii, pi'o nliis et pliires eidem niimerati fiierunt », comme récrit le traducteur, il faudr.ait lire : « pro quibusdam centinn, et quinqiiagenta floreni p>'0 aliis, et pliires eidem numerati fueriint . »

Il suffirait ainsi du déplacement d’une virgule pour mettre d’accord l’artiste avec son biographe. Mierevelt touchait « pour certains portraits cent florins, cinquante pour les autres... » Ainsi rcctiiié, le dire de Sandrart concorderait avec le livre de Mierevelt.

Même réduite à ces moindres proportions, la production de notre peintre ne laissait pas que d’étre encore fort lucrative. Le moment était, du reste, admirablement choisi. La grande révolution qui venait de constituer d'une façon déflnitivc la nationalité hollandaise obligeait les municipalités à renouveler leur mobilier officiel. La vie nationale, qui commençait à rayonner partout et à étendre sur toutes les villes des Provinccs-Unies son influence vivifiante, e.xigeait le remplacement des anciennes effigies par des physionomies plus nouvelles.

Les portraits des vieux ducs bourguignons, ceux de l’empereur Maximilien, de Philippe le Beau, de Charles-Quint avaient cessé de plaire. On les avait relégués dans les combles; bien heureux quand au milieu de la sédition ils n’avaient pas été solennellement détruits. Il fallait d'autres images pour combler cette lacune. Les princes de la maison de Nassau étaient alors dans toute la fraîcheur de leur gloire, dans toute la nouveauté de leur patriotique popularité. Ce furent leurs portraits qui prirent, dans les massifs cadres d’ebène, la place des anciens princes souverains, destitués de leurs privilèges par l’émancipation politique et religieuse.

Pour pouvoir répondre presque instantanément au désir des municipalités, Mierevelt ne se contenta pas d’exécuter au fur et à mesure des commandes, les tableaux qu’on lui demandait. Il eut soin d’avoir toujours <( en magasin » un assortiment de Guillaume le Taciturne, de Prince Maurice, et plus tard de Frédéric-Henry. En outre, comme les souverains étrangers se croyaient parfois tenus de faire un cadeau à leurs hôtes ou d’envoyer un gracieux présent aux personnes qui avaient servi leurs intérêts, et qu’en ces temps primitifs les décorations étaient rares et que les tabatières n’existaient pas encore, il prit garde d’avoir en toute saison sous la main une petite collection de princes généreux.

(IVint par Michid Van Mioravoll cl -rave par W. .1. Dclll, i6j3,)

LES ARTISTES CELEBRES

Le ci-devant roi de Bohême, dépouillé de ses États et en quête de sympathies effectives, étant venu résider dans les Pays-Bas, trouva dans l’atelier de Mierevelt un certain nombre de ses portraits destinés à lui concilier d’ardentes sympathies ou des iuHuences bienveillantes. Gustave- Adolphe remplissait alors le monde de sa renommée et les Provinces- Unies applaudissaient aux triomphes du glorieux ennemi de la maison d’Autriche. Mierevelt eut soin de tenir prêts un certain nombre de portraits du roi de Suède.

Il lui faut rendre, du reste, cette justice qu’il se montra toujours dans ses reproductions d’un éclectisme irréprochable. Jamais les passions politiques ou religieuses n’eurent de prise sur son pinceau. Et c’est avec le même soin et la même complaisance qu’en ces temps de haines violentes et de luttes mortelles, il reproduisit les traits des plus tarouches ennemis.

Peintre attitré de Maurice de Nassau, et des sombres sectaires de Gomar', il fut également le paisible portraitiste des Remontrants et le vieil Oldenbarneveld, quelques années avant de monter sur l’échafaud, posa dans son atelier en même temps que Grotius et Simon Episcopius, qui devaient connaître, l’un et l’autre, les douleurs de l’exil, et qu’Hogerheets et Poppius, qui devaient mourir en prison. Quasi témoin de l’assassinat de Guillaume le Taciturne, dont il multiplia les images vénérées, il reproduisit aussi les traits de celui qui avait armé le bras de l'assassin^. Portraitiste ordinaire du vainqueur de Nieuport, il lut pareillement le peintre des altesses vaincues dans cette journée décisive, qui commença la gloire de Maurice et acheva de rendre libres les Provinces- Un ies

Tour à tour les pasteurs calvinistes, Ripertus Sextus et Jacob Roland, les ministres luthériens Adolphe Visscher et Michel Wather, les mennonites Lubbert Gerrits, Jeme de Ringh, Hans de Ries, défilèrent dans

Page 1