A LA CHÈRE ET VÉNÉRÉE MÉMOIRE
D’ALFEED ESTOR
A. Béchamp
PRÉFACE
Le 27 décembre 1892, la séance publique de l’Académie de medecme a été troublée par un incident quon ne devrait relever jamais dans une assemblée d hommes qui se respectent.
Il s’agit d’une incartade de M. Armand Gautier, membre de cette Académie.
Cet incident, il est nécessaire de le bien faire connaître, -dans son origine et dans toute la crudité de sa manifestation, à la fois parce qu’il éclaire d’une singulière clarté certains points de l’histoire contemporaine de la science et à cause des suites qu’il a eues - Voici 1 origine de l’incident.
intéressante discussion sur l’albuminurie avait été soulevee à l’Académie. J’y étais intervenu pour démontrer, contre l’opinion courante de la plupart des médecins et des savants, qu’il existe une albuminurie physiologique de l’état de santé et des albuminuries physiologiques de l’état de maladie. Depuis plus d un quart de siècle j’avais prouvé que albuminurie normale, la matière albuminoïde soluble est la. néfrozymase, c’est-à-dire une substance de 1 ordre des ferments solubles, analogue à la diastase salivaire de Mialhe. Et j’avais prouvé, à la même époque et du meme coup, que dans Iqb albuminuries pathologiques la néfrozymase pouvait totalement disparaitre et, en outre, que les matières albuminoïdes solubles des urines pathologiques ne sont jamais ide ntiques à I albumine du sérum sanguin, ce qui Allait contre toutes les idées reçues.
PP.ISFACE
'^Turdlement aussi, j’ai dû ^““der^comment
il avait méconnu,
i ignoré «ïnicatio.,
lu la page en question qu on
prononcées en séance P^^P^^g^t, d’après la note iemLVpïÆourie Bulletin de V Académie, copiée srune^reuve d’imprimerie. Les vomi :
,< OBSERVATIONS A l’oCCASION DU PROCÈS-VERBAL.
x< Sur la néfrozymase.
M Armand Gautier : A la dernière séance, l’auteur d’ute communication sur les albumines, qui est
PRÉFACE
in
l’un de nos correspondants nationaux, a écrit, à la page 890 du Balle, tin, les lignes suivantes :
« Aussi n’ai-je pas été surpris de trouver, dans la « thèse citée de M. Chahrié, un tableau de la compo- « sition de l’urine, extrait du Cours de chimie de « M. le professeur Armand Gautier, t. 111, page 608,
« où la néfrozymase ne se trouve pas mentionnée,
<■< mais où est inscrite la pepsine, au milieu d’une <■< quinzaine de substances les plus diverses, dont la « quantité ensemble est désignéé comme très minime « par l’expression « très peu ». Ainsi on écarte la néfrozymase qui est dosable et on inscrit la pepsine « qui ne l’est pas et qui, de plus, physiologiquement,
« ne peut pas exister dans l’urine. Comment les mé'- « decins auraient-ils connu la néfrozymase et l’albu- « minurie physiologique quand celui qui émission de « faire connaître l’état de la science ne le connaît pas • « ou ne le fait pas connaître? »
« Vous voyez. Messieurs, l’insinuation. Ou bien je ' ne connais pas les travaux de ce savant, ou, ce qui est plus grave, les connaissant, je les mets volontairement sous le boisseau.
« 11 est une autre hypothèse que ne fait pas ce . savant, c’e^t que, connaissant ses travaux sur les microzymas, j’évite de les discuter, n’étant point de son avis, et trouvant que ce serait là du temps perdu.
« Messieurs, il est des attaques iniques auxquelles on ne répond pas, ou auxquelles on n’impose que l’indifférence et le mépris, lorsqu’elles viennent d’hommes qui ont mérité qu’on fît le silence autour d'eux (1). »
i. Dans le Bulletin du 27 décembre, p. 932, M. A. Gautier a modifié comme suit, le texte du t®'', des 3® 4» et 5® alinéas de sa diatribe :
« A la dernière séance, à propos de la discussion sur l'albuminurie, ii^lacfuelle je n’ai pris aucune part, un de nos correspondants a cru pouvoir prononcer les paroles suivantes :
« Aussi n’ai-je pas...
« Vous voyez, Messieurs, l’insinuation. Ou bien je ne connais pas les travaux de ce savant, ou, ce qui est plus grrave, connaissant la vérité, je la mets volontairement sous le boisseau.
« Il est une autre hypothèse que ne fait pas M. Béchamp : c’est que connaissant ses travaux sur les microzymas, j’évite de
Je le demande à tout homme de cœur, que seraitil arrivé si, comme je me sentais porte à le faire, l’avais relevé, comme elles le méritaient, les paroles inqualifiables de M. Armand Gautier, eu lui appliouant le mentiris impudentissime dont Pascal s était servi dans les Provinciales, en même temps qu un soufflet, au moment où il passait près de moi pour aller remettre à M. Martin sa rédaction. Heureusement, respectant l’Académie, j’ai pu me contenir et le Bulletin de l'Académie a inséré la réponse que voici :
« M A. Béchamp, correspondant national : deviens d’entendre les observations que M. Armand Gautier a présentées sur un des passages, le concernant, de ma communication relative à l’albuminurie physiologique. Ma réponse sera courte : , ^
« Je maintiens purement et simplement ce que j ai dit et voulu dire ; M. Armand Gautier savait que la néfrozymase est un des composants nécessaires de l’urine normale et, sciemment, il ne l’a pas inscrite dans son tableau de la composition de cette urine.
« M Armand Gautier est donc de ceux qui, connaissant l’état de la science, ne le font pas connaître. C’est tout ce que je voulais dire et ce point d histoire est vidé.
« Pour le surplus des paroles prononcées en seance par M Armand Gautier, paroles que, par respect pour l’Académie, je n’ai pas voulu relever comme je nie sentais porté à le faire, elles sont en dehors de la question que j'avais traitée Elles seront relevées et appréciées à part, comme il le faut, car elles touchent à Tun des points les plus intéressants de l’histoire de la science contemporaine. »
C’est ce que j’ai fait en adressant, pour la séance suivante, à M. le Président de l’Académie, la lettre que je publie ici. La voici :
de les discuter, sachant ce quül en revient de discuter avec lui, et trouvant d’aUleurs cpie ce serait la du temps perdu.
« Messieurs il est des paroles malveillantes auxquelles on ne répoud que par l’indifférence ou le mÿris, lorsqu’elles viennent Xmmes qui, par le caractère apess/ de leurs incessantes polémiques, ont ménté qu’on fit le silence autour deux. »
l’UÉFACE V
Paris le 2 janvier 1893.
A Monsietir le Président de l’Académie de médecine.
Monsieur le Président, -
Je vous prie et je prie l’Académie de me pardonner de vous écrire au sujet du pénible incident qui s est produit, dans la dernière séance, à l’occasion de ma conamunication sur l’albuminurie physiologique ; mais l’intérêt de la science, encore plus que celui de ma dignité, y sont trop engagés pour que je puisse m’en dispenser. En effet, toute discussion scientifique deviendrait impossible à l’Académie, pour un Correspondant qui voudrait y prendre part, s’il se sentait d’avance exposé à quelque avanie semblable à celle que j’ai subie.
Or, M. Armand Gautier, membre de l’Académie de médecine et membre de l’Académie des sciences de l’Institut de France, parlant d’un des correspondants nationaux de l’Académie, a osé prononcer en séance les paroles que
« Messieurs, il est des attaques iniques auxquelles on ne répond pas ou auxquelles on n’impose que l’indifférence et le mépris, lorsqu’elles viennent d’hommes qui ont mérité qu’on fît le silence autour d’eux. »
Le correspondant national qui a subi cette avanie en présence de l’Académie, c’est moi.
Et ce n’est pas tout.
M. Armand Gautier qui a parlé d'attaques iniques a. aussi prétendu me montrer procédant par insinuation dans ces attaques, ce qui, si cela était vrai, incriminerait gravement mon caractère. Mais pour être réduit à néant, ceci demande une explication.
Pour expliquer comment, pendant plus d’un quart de siècle, l’albuminurie physiologique, l’existence de lanéfrozymase dans l’urine normale, ce qui fait du rein une sorte de glande salivaire, sont restées inconnues de la plupart des médecins, j’ai cité, d’après la thèse de M. E. Dubourg, les auteurs qui n’avaient pas mentionné ce fait important dans leur livres. Ensuite, pour montrer comment la découverte du lien qui rattache la production des ferments so-
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lubies à la fonction des cellules et des microzymas allait contre toutes les idées reçues, j’ai cité, l’article Zÿmase du Dictionnaire de Wurtz, dont l’auteur, je crois est M. Armand Gautier lui-même. Enfin, j’ai cite le tableau de la composition de l’urine, extrait d’un livre de M. Armand Gautier par l’auteur d’une thèse pour le doctorat.
C’était là ce que j’ai appelé une page d histoire, sans réticence comme sans l’ombre d’attaque ; mais j ajoutai:
, « Comment les médecins auraient-ils connu la nefrozymase et l’albuminurie physiologique, quand celui qui a mission de faire connaître l’état de la science, ne le connaît pas ou ne le fait pas connaître ? » ^
Cela était dit en général, sans application particulière;. M Armand Gautier l’a pris pour lui et il s est ecrie :
« Vous voyez. Messieurs, l’insmuation. Ou bien je ne connais pas les travaux de ce savant, ou, ce qui est plus grave, les connaissant je les mets volontairement sous le
^°J^avouê *que j'ai cru d’abord que M. Armand Gautier allait me confondre et me prouver que la néfrozymase ■figurait dans son tableau; que, par conséquent, je m’etaistrompé et lui avais fait tort, ce que j’aurais confesse en faisant remarquer que j’avais cité de seconde main. Mais c’était une feinte. Quoi qu’il en soit, M. Armand Gautier a reconnu que c’est chose plus grave de connaître un iait
et de le SOMS le éoteau que de lig^norer.
Alors pour se justifier, M, Armand Gautier a dit que l’omission avait été volontaire parce que « connaissant mes travaux sur les microzymas, il évite de les discuter, n’étant point de mon avis et trouvant que ce serait du temps perdu. » • ■ j
C’est évident, pour masquer son impuissance de me trouver en faute, M. Armand Gautier a fait une diversion: il s’agissait de la néfrozymase et il a parlé .des microzymas à l’occasion desquels j’aurais mérite d etre méprise et qù’on fît le silence autour de moi.
S’il ne s’affissciit que du silence fait autour de ma personne, j’en prendrais aisément mon parti Mais, il s’agit, en réalUé, du silence que l’on voudrait faire autour des faits scientifiquement démontrés concernant la théorie du microzyma, comme autour de la néfrozymase et des autres zvmases qui s’y rattachent. Et puisque cette ' théorie, d’après laquelle tout n’est pas mort dans un cadavre, - PP oui constitue certainement l’un des points les plus intéressants des découvertes de la science contemporaine,
a nouveau injustement attaquée, je prends ici
rengagement, déjà pris ailleurs, d’écrire l’histoire de l’on-
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■ gine des doctrines microbiennes et de leurs variations, afin de démontrer qu’elles procèdent des faits de cette théorie dans ce qu’elles ont d’expérimental et dé démontre.
Mais cet aveu, de M. Armand Gautier, que l’on fait systématiquement le silence autour de tout ce qui touche a la théorie du microzyma, mérite d’être relevé. C est un procédé que l’on appelle vulgairement la conspiration du silence ; procédé plus raffiné que celui du Tribunal de rinquisition. En effet, ce tribunal publiait au moins la vérité qu’il qualifiait d’erreur et qu’il condamnait comme telle, peut-être sans la comprendre. La « conspiration du silence » est bien autrement atroce ou dangereuse, car elle étouffe la vérité dans son germe, en lui refusant la chaleur vivifiante de la publicité et de la discussion.
Je suis heureux d’exprimer, une fois de plus, ma reconnaissance à l’Académie de m’avoir permis de fournir les preuves sur lesquelles cette théorie est fondée, théorie aussi hautement physiologique qu’elle est- médicale.
En résumé ; Je n’ai attaqué M. Armand Gautier ni iniquement, ni autrement, et je n’ai pas procédé par insinuation : j’ai écrit avec sincérité une page d’histoire, voilà tout; le respect que je professe pour l’Académie et ma reconnaissance m’auraient d’ailleurs interdit d’agir autrement.
Cependant, M. le Président, si j’ai l’honneur de vous écrire cette lettre, ce n’est pas que je me sois senti blesse par ce que j’ai considéré comme une incartade destinée à masquer l’impossibilité de me trouver en faute, mais j’en ai été si ému que j’ai dû faire appel à tout mon sangfroid et au respect dû à l’Académie pour conserver mon calme extérieur. D’ailleurs, par mon éducation, je suis de ceux qui ne se reconnaissent pas le droit de se faire tuer par l’offenseur ou de le tuer. Je me suis souvenu aussi, fort à propos, que j’ai eu .M. Armand Gautier pour élève et que j’ai fait de lui mon préparateur. C’est auprès de moi quil a appris à expérimenter et j’ai poussé la générosité jusqu’à l’associer, alors, à l’une de mes publications. Je connais donc M. Armand Gautier depuis long-temps et ce n’est pas la première incartade que j’ai à lui pardonner. Je pouvais ne pas m’abaisser à me justifier, même devant l’Académie et me souvenir seulement de cette pensée de La Rochefoucauld :
« 11 n’y a que ceux qui sont méprisables qut craignentd’être méprisés. »
J’ai riioiineur de vous prier de communiquer ma lettre à l’Académie et d’agréer l’hommage très .respectueux de votre très humble et très obéissant serviteur.
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Cette lettre a été lue, au début de la séance du3 janvier 1893, par M. le Secrétaire perpétuel. On sait que M. Bergeron est un lecteur incomparable; aussi sa lecture a été écoutée dans le- plus' grand silence, sans qu’un seul mot s’en perdît.
Si la lettre, comme c’est d’usage et de droit, avait été insérée au Bulletin, l’incident était clos, la justice satisfaite et je n’aurais pas eu à écrire cette préface. Malheureusement pour moi et pour la vérité des choses, il en a été autrement. Gomment doue un droit si naturel a-t-il été violé? Il est nécessaire de le dire.
La lecture faite, M. Armand Gautier a aussitôt pris la parole, non pour contester ce que j’avais dit, mais pour essayer de se justifier d’être coupable de la conspiration du silence, c’est-à-dire, « de cette entente de plusieurs, pour étouffer un fait, les opinions, les plaintes, les droits d’un homme (1). »
« Tout mauvais cas est niable. » M. Armand Gautier a donc prétendu expliquer qu’il n’a pas mis la lumière sous le boisseau, que s’il n’a pas inscrit la néfrozymase dans son tableau de la composition de l’urine, c’est que son existence lui avait paru discutable et que si j’avais lu son livre, j’aurai vu, quelques pages plus loin, qu’il l’avait discutée. Tout à' l’heure on verra ce que vaut l’assertion. Et comme M. Armand Gautier allait continuer, essayant de faire une diversion, en rappelant mes démêlés avec M. Pasteur, M te baron Larrey intervint pour faire remarquer que l’incident avait déjà trop duré et qu’il fallait en
^^Mats M. Armand Gautier insista sur mes démêlés avec M. Pasteur, disant qu’il apporterait à l’Académie des documents, dont il avait les mains pleines, faire connaître quel avait été le genre de mes polémiques avec M. Pasteur. ,
Alors, M. Larrey, un ami de M. Pasteur, voyant la tournure qu’allait prendre le débat, intervient de nouveau et propose de passer à l’ordre du jour, de ne publier ni les nouvelles observations et explications de M. Armand Gautier ni ma lettre. L’Académie con-