ET SON TRAITEMENT
Après les savants maîtres dont j’ai écouté avec tant d’attention la parole convaincue, je !n’ai, sans doute, ni qualité ni compétence suffisante pour intervenir dans la discussion si instructive, concernant la pleurésie et son traitement, qui se poursuit devant l’Académie. Mais ce que j’ai entendu m’a trop vivement intéressé, a éveillé en moi trop de souvenirs et, sur certains points, les idées émises, les faits invoqués, m’ont paru toucher de si près à mes études de chimie physiologique et anatomique, que je n’ai pas pu m’empêcher 'de prier l’Académie de m’accorder un peu de sa bienveillante attention pour montrer en quoi idées et faits m'ont semblé contraires ou conformes aux idées et aux faits de ces études.
Ce qui m’a le plus frappé, c’est le conûit des opinions touchant l’étiologie de la pleurésie : tandis que les uns, d’accord avec la médecine traditionnelle, sans sortir de la physiologie et de l’anatomie normales trouvent dans le sujet lui-même la cause efficiente suffisante de la maladie, les autres la cherchent hors de lui, dans des microorganismes pathogènes vivants préexistants, qui pénétreraient dans son organisme pour produire l’affection.
Laquelle des deux opinions est réellement, expérimentalement, la vraie?
En quoi la présence des microorganismes, dont
LA PLEURÉSIE
personne ne nie plus l’existence possible dans le liquide épanché dans la plèvre, est-il conforme ou contraire à l’une ou l’autre opinion?
11 y a incontestablement quelque intérêt à le rechercher.
Appuyé sur un grand nombre d’observations cliniques et sur des analyses déjà fort anciennes, et bien antérieures à la naissance des doctrines microbiennes, je me propose de démontrer que les premiers ont raison de ne pas attribuer aux microorganismes la signification et l’importance étiologiques que les seconds leur supposent, et comment les faits invoqués par ceux-ci s’expliquent sans sortir du domaine de la physiologie et de l’anatomie normales, sans l’admission, par conséquent, des microbes pathogènes préexistants dont les doctrines microbiennes admettent la. nécessité.
Mais on a dit aussi que la pleurésie était dépendante de la tuberculose. Pour déblayer le terrain, je veux montrer d’abord, par un exemple typique, qu’il y a réellement une pleurésie franche, autonome, indépendante de la diathèse tuberculeuse et n’en procurant pas le développement. Pour le prouver, je nie donne moi-même comme exemple triomphant. C’était en 1846, j’avais trente ans, et j’en ai maintenant soixante-seize; je travaillais beaucoup alors et j’étais surmené, lorsqu’un soir, sans avoir eu conscience d’aucun refroidissement appréciable, èn pleine santé et activité physique et intellectuelle — je venais de donner une leçon — en me mettant à table, j’ai été frappé tout à coup de cette douleur intense dont parlait M. Peter, de ce point de côté classique, mais si violent que, malgré toute mon énergie morale, je n’ai pu achever mon potage : j’en ai ôté littéralement terrassé et ai dû incontinent m’aliter. Je passai une nuit affreuse; le lendemain matin,le savant regretté, cher et vénéré docteur Bœckel, le père de mon ami M. E. Bœckel, l’éminent chirurgien de Strasbourg, diagnostiqua une pleurésie suraiguë. Application immédiate de ventouses scarifiées, de vésicatoires ; administration de digitale, etc. Le surlendemain mon état parut si désespéré que le cher docteur prévint ma femme et je
LA PLEURÉSIE
reçus les derniers sacrements; mais il n’insista pas moins sur te traitement; aux ventouses succédèrent les sangsues et au vésicatoire un nouveau vésicatoire, etc. Le docteur Bœckel m’a guéri. La convalescence a été longue et après quarante-six ans, longum ævi spatium,nie voici et je vous assure que je ne suis point tuberculeux, de même que je n’en ai pas connu dans ma famille. Ma pleurésie n’était point d’origine tuberculeuse et elle ne m’a pas rendu phtisique. J’ajoute donc avec confiance mon observation à celles de M. Dieulafoy, où après la thoracentèse les malades guéris n'ont pas manifesté le moindre symptôme de tuberculose ultérieure, après dix, douze, treize et seize ans (1).
A cette époque, bien qu’à Strasbourg nous fussions si voisins de l’Allemagne, la patrie du P. jésuite Kircher, l’inventeur des germes atmosphériques morbiflques préexistants, on ne croyait pas que les maladies se développassent autrement que de nous en nous ; on admettait sans aucune difficulté la théorie si nettement exprimée par mon éminent ami M. Peter et les trois phases successives dans la pleurésie aigue survenant chez l’adulte robuste, jusque-là bien portant ; la phase hyperhémique ou de fluxion, phase congestive par le fait de laquelle il y a offense aux nerfs intercostaux et parfois aux phréniques, d’où ce point de côté si douloureux que j’ai ressenti; la phase exsudative où s’effectué à la surface de la plèvre enflammée l’exsudât fibrineux ; enfin la phase sécrétoire et l’épanchement de sérosité (2).
Cette théorie exclusivement physiologique, qui nous fait concevoir la maladie naissant de nous en nous, grâce à certaines circonstances souvent purement physiques, dépendantes des conditions du milieu extérieur, doit-elle être définitivement rejetée comme fausse? Je ne le pense pas.
On peut bien lui reprocher, il est vrai, de ne pas mentionner ou de négliger les microorganismes que l’on peut découvrir dans la sérosité épanchée. Malgré