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POURQUOI AIMER

Montréal, 6 octobre 1914 Georges à Henri :

Merci de tes vœux de bonne fête.

Trente-six ans dans deux jours. J'aurai grandement besoin de tes aimables souhaits, surtout lorsque, dans quelques semaines, j'aurai brisé avec mes habitudes, ma vie à moi, pour entrer dans le conjungo.

Jje tas de préjugés du vieux garçon ...

Mon mariage t'intrigue. A plusieurs centaines de milles de distance, tu regrettes de ne pouvoir « connaître la fée qui a pu arracher le terrible vieux garçon à son tas de préjugés ... »

« Dans les deux pages que tu ne manqueras pas de m'expédier comme d'habitude, m'écris-tu, essaye d'éclaircir un peu le mystère ».

Merci de me rappeler l'habitude d'expédition dont tu me trouveras peut-être malheureusement guéri.

Quant au mystère, il doit présenter plus de complications pour moi que pour toi, père de cinq beaux enfants.

.Ma confession piquerait ta curiosité ?

Je te la livre tout naïvement, en retour des vingt-trois ans d'amitié que tu as bien voulu m'accorder en dépit de mon caractère atroce.

Je le réalise mieux aujourd'hui, mais tu as (iû constater depuis longtemps, que, sans avoir le cœur mauvais, il était bien fermé, complètement à l'abri de toute sentimentalité.

/1 quoi hon aimer ?

A quoi bon aimer ? Pourquoi se fatiguer pour les autres, leur donner plus que le convenable, l'indispensable, lorsqu'ils s'occupent si peu de notre sort.

Les ingratitudes s'étalaient constamment sous mes yeux. Et jusqu'à ces derniers temps, j'ai pensé bien simplement : la vie nous apporte un lot suffisant de soucis, de misères inévitables. Pourquoi se tourmenterait-on à s'en créer davantage, en courant après ce papillon qui a

A:\rouR — Pourquoi Aimer ?

nom l'amour ?

Tu riais, il y a déjà près de dix ans, de ma théorie, d'adopter un ou deux enfants, que je tenterais d'élever, tout comme un père ?

j'avais horreur de la femme enjôleuse, trompeuse, traîtresse, paresseuse. Tout semblait me convaincre que ma mère était une des dernières femmes admirables que j'aie pu connaître, je savais cependant la détresse de tous ces orphelins.

j'en ai ainsi adopté deux qui achèvent leurs études classiques, à qui j'ai pu rendre quelques services. Il me semble ne les avoir jamais véritablement aimés.

Tu riras peut-être encore de ma sauvagerie. Ils étaient si reconnaissants, si démonstratifs à mon endroit, qu'ils me rappelaient une foule de traîtres côtoyés le long de ma vie, reconnaissants, démonstratifs uniquement par intérêt, je souffrais ainsi de leur sympathie.

Mystère ...

Quand je t'écris que j'aime profondément ma fiancée, tu peux assez bien me répondre : mystère.

Ce drame m'a paru pourtant assez simple, je te le résume.

Il y a près de dix-huit mois, nous nous attardons un soir à travailler à l'établissement où tu me sais employé depuis une douzaine d'années. Ces détails te diront à quel point certains hasards paraissent simplement sots, tant ils tiennent à des circonstances insignifiantes.

Pure escroquerie intelligente ...

Il pleut à renverser le ciel. En fermant les portes, je rencontre une jeune employée, quasi inconnue jusque-là. Je l'ai à peine entrevue au passage. Elle s'excuse de me retarder, pour attendre son tramway.

Elle est vêtue si légèrement que, par simple humanité, tu peux m'en croire, je lui offre ma voiture. Sans empressement, elle accepte.

J'ai fait d'avance mon sacrifice des flèches qu'elle tentera de lancer à mes habitudes, à mes goûts, à mes apparences de jeunesse, tout cela pour aboutir comme toujours, à de nouvelles rencontres, puis à la tentative finale de ... pure escroquerie.

J'en avais déjà la nausée, tu peux m'en croire ; comme il me fallait être humain, je devais la souffrir jusque chez elle.

Mes craintes sont inutiles. Sa conversation

Amour — Pourquoi Aimer ?

est des plus au point, sur certaines entreprises récentes de la maison. Aucune indiscrétion même, aucun commérage. Seules des considérations d'un intérêt réel.

Je me crois transporté dans un des rares salons, où j'ai quelquefois rencontré certaines dames d'une culture achevée.

La route me paraît courte. Je suis remercié sans insistance. Je conserve l'impression d'avoir rencontré une personne intelligente.

Le lendemain, je complète certains renseignements, elle est depuis peu à l'établissement où son emploi est temporaire.

Trouver mari, avec V encombrement qtd suit ...

Les mois suivant, en entrant au parloir visiter mes protégés, je suis désagréablement surpris d'y rencontrer mon Intelligence.

Je flaire déjà une méthode nouvelle. Pour vouloir enjôler avec plus de dignité apparente, elle n'en vaut guère mieux, quant au résultat final, de trouver enfin le mari, et pour ce dernier, avec tout l'encombrement qui s'en suit.

Lorsque les enfants s'empressent à ma rencontre, elle m'apparaît bouleversée. Je suis tenté

de croire à sa sincérité, à moins qu'elle ne soit artiste consommée.

Les enfants me présentent vite une cousine d'un de leurs compagnons amis. Ils paraissent heureux de la revoir. La cousine désire s'effacer.

Je m'y oppose par politesse, sans trop insister, anxieux de juger de l'effet. A ma grande surprise, la cousine s'esquive, prétextant gentiment qu'elle se reprendrait sur semaine.

Déplaire ...

Mon impression change totalement, si totalement que je me surprends à regretter son départ, ma gaucherie.

Au lieu de toujours penser, comme elle me déplait, je songe maintenant que je ne dois pas lui plaire, et je m'en trouve mille raisons.

Je dois être d'apparence souverainement désagréable. On doit lire dans ma figure que je n'aime pas, que je ne veux pas aimer, que je suis même encore à me demander pourquoi l'on devrait aimer ?

L'on peut me trouver convenable, correct, rien de plus. Et l'on a raison.

Je n'ai jamais aimé personne, sauf peut-être ma mère, je me rappelle encore avec émotion, ses

Amour — Pourquoi Aimer ?

soins, sa patience, sa bonté.

Mon père n'a voulu faire que son devoir à mon endroit, j'ai fait le mien, nous sommes quittes.

Mon frère, ma sœur ont toujours été sottement jaloux de mon instruction, de ma situation. Ils furent durs pour mes parents. Ils refusèrent de les aider dans leur vieillesse. Je dus porter tout le fardeau.

J'ai quand même payé les études de mon frère, de ma sœur. Je les ai aidés à trouver des emplois convenables, je ne leur dois plus rien.

Pourquoi persister à leur être dévoué ? Pour essuyer plus de jalousie, de sottes injures ?

Uamoiir ne serait-il qu'une exploitation?

je rencontre tant de gens qui ne prennent des airs affectueux, n'amorcent des conversations engageantes, que pour recevoir en retour quelques services personnels. L'amour ne serait-il qu'une exploitation ? Alors je m'en garde, et j'ai raison.

L'amour ne serait-il alors qu'une frivolité, un amusement comme mille autres ?

J'ai encore le droit de le trouver trop onéreux pour en charger mes épaules.

J'avais lu assez souvent, sans encore y rien

comprendre : pour aimer, il faut d'abord connaître, l'amour suit la connaissance.

Vérité d'ordre philosophique, je la croyais totalement d'un autre âge.

Ce qu'est Vamovr ...

J'ai assez souvent, et à dessein, rencontré cette Thérèse mystérieuse. Nous avons longuement causé.

J'avais encore lu, sans trop comprendre : la bouche parle naturellement de l'abondance du cœur.

Je me suis surpris un jour à dire à cette femme, moi qui avais fui toutes les autres : « je ne voudrais pas vous encombrer. Je m'explique que la compagnie d'un jeune vieillard de mon espèce soit peu intéressante. Croyez que je ne vous en voudrai nullement, si vous m'évitez d'abuser de votre indulgence ».

J'avais parlé tout gauchement, comme tu peux juger. Je ne prévoyais aucune réponse précise. Je me sentais incliné, sans trop le vouloir, et je me réjouissais encore de n'avancer qu'à reculons. Histoire de ne point rompre avec mes vieilles habitudes, j'espérais aboutir à une nouvelle désillusion.

Amour — Pourquoi Aimer ?

J'entends encore Thérèse me répondre si lentement, qu'elle semblait comme panser une blessure :

« Nous avons tant de raisons communes de ne point parler d'encombrement, que vous ne m'en voudrez pas d'oublier simplement cet hommage rendu à mon passé autant qu'au vôtre.

« Vous devez constater chaque jour davantage que le jeune vieillard n'a qu'à vouloir oublier une vieillesse qui peut retarder beaucoup, pour intéresser mieux que nombre de jeunes.

« Votre dernier mot ne vous rend pas justice, si vous saviez comme je vous connais trop bien, pour ne jamais craindre que vous abusiez ».

Et Thérèse continua :

« Vous ne m'en voudrez pas de cette réponse un peu longue. Vous m'avez jusqu'ici tant parlé de tout le monde, d'un peu de tout, si peu de vous-même, j'ai pensé qu'il ne vous déplairait pas que je vous parle un peu de vous ».

Le don de soi ...

Ne me demande pas ma réponse, je me croyais littéralement dans un autre monde. Quelqu'un s'occupait de moi, s'employaif à me comprendre, à m'apprécier sans trop d'enflure,

avec une sincérité qui m'attendrissait pour la première fois.

Beaucoup plus tard, je confessai à Thérèse : « J'ai toujours cru que le meilleur lot de l'homme était de vivre autant que possible de froide raison, même loin de la femme, puisqu'elle se laisse plutôt guider par la chaleur du cœur,

« Je vous sais assez généreuse pour me le pardonner, je n'ai jamais pu découvrir aucune raison sérieuse à l'amour, et je crains fort que votre opinion ressemble à la mienne ».

« Voulez-vous que nous admettions, reprit Thérèse, que le jeu de l'amour, flirt, aventure n'est qu'un vilain truchement de l'amour.

« L'amour est bien simplement le don de soi.

« Nous n'aimons pas, nous restons en nousmêmes, nous vivons pour nous-mêmes.

« Notre activité matérielle peut nous apporter quelques biens, ils ne servent qu'à nous.

« La science même ne nous plaît qu'en autant qu'elle peut strictement nous servir, toujours nous.

« Notre vie se dépense entière, à notre bénéfice. En retour, tout demeure en place, rien ne s'y ajoute, ne s'en prolonge.

« N'est-ce pas un peu l'automobile placée sur quatre billots ?

Amour — Pourquoi Aimer ?

« Que le moteur et les roues marchent, l'essence, l'huile se dépenseront, tout le mécanisme s'usera, sans aucun bénéfice, sauf d'avoir roulé dans le vide.

« Notre corps, une fois mort, ne prendra que quelques pieds d'espace. Rien ne survivra de la nourriture qu'il aura absorbée, des plaisirs qu'il aura connus, pas même un souvenir, s'il n'a vécu strictement que pour lui.

Comment Vamour éclaire, réchauffe ...

« Avec l'amour, vous donnez quelque chose de vous-mêmes, et ce don devient un prolongement de votre personnalité.

« Vous revivez dans les êtres que vous aimez. Votre activité n'est plus isolée, vous vivez avec eux, pour eux.

« Vous ajoutez à ce qui leur manque, et vous êtes surpris que cet amour devienne une lumière, éclairant votre vie d'une nouvelle lueur, vous réchauffant tout comme un grand soleil.

« De l'homme qui vivait exclusivement pour lui, émane maintenant toute une floraison d'œuvres bienfaisantes. Il vit et se plaît à vivre pour les autres.

« Son plaisir n'est pas tant d'en recevoir

reconnaissance et remerciements, il est déjà complet de se donner.

« 11 ressent que son âme se multiplie, se CTrandit en s'extériorisant. Il éprouve un nouveau bonheur à créer plus de vie autour de lui, son besoin inné d'aimer est satisfait dans une certaine mesure, et il en est plus heureux.

« Nous mangeons, nous dormons, nous en avons besoin, la nature nous le commande. Et nous sommes plus heureux de bien manger, de bien dormir.

« Pourquoi aimer ?

«C'est tout simplement le plus doux des besoins de notre âme.

« Aucune créature humaine ne peut être complète sans lui. Aucune ne saurait être heureuse, si elle se soustrait totalement à ce qui constitue la Lumière, le Soleil de sa vie ».

Charmes de l'amour ...

Mon cher Henri, j'ai enfin compris, comme un peu tout le monde, quoique beaucoup plus tard, que la vie égoïste, qui fuit même les joies, pour s'éviter des peines, nous laisse ignorer de bien bonnes heures.

Pendant trop longtemps, et pour mon mal-

Amour — Pourquoi Aimer ?

heur, j'ai vainement refoulé les appels de l'amour. Ces vers de Milton que je trouvais enfantins, m'apparaissent aujourd'hui remplis d'un réalisme combien doux à vivre :

« Lorsque je cause avec toi, j'oublie le temps.

Les saisons et leurs changements, toutes plaisent également.

Doux est le souffle de l'aurore, et doux est son lever.

Au chant ravissant des oiseaux matineux ; agréable est le

\^soleil, Lorsqu'il commence à répandre sur cette terre délicieuse. Ses rayons éblouissants sur les herbes, les arbres, les fruits

[et les fleurs Etincelants de rosée ; la terre fertile est anbaurnéc Après de douces ondées, et douce est l'approche Du soir paisible et charmant, puis vient la nuit silencieuse Avec son oiseau à l'air grave et cette belle lune Entourée des pierreries du ciel, son cortège d'étoiles ; Mais ni le souffle de l'aurore lorsqu'il Relève Avec le chant ravissant des oiseaux matineux, ni le lever

[du soleil Sur cette terre délicieuse, ni les herbes, ni les fruits ni les

[fleurs Etincelants de rosée, ni les parfums après les ondées. Et le soir paisible et charmani, ni la nuit silencieuse Avec son oiseau à l'air grave, ni les promenades au clair

[de lune Ou à la lueur scintillante des étoiles, rien n'est doux sans

[ toi » .

Mon cher Henri, si tu ne connais pas encore

la fée, tu peux la deviner.

Tu m'excuseras mieux d'avoir raconté un peu longuement pourquoi j'ai pu aimer, sachant par expérience, le plaisir que j'ai pu éprouver à revivre ces heures.

Thérèse me dit parfois que savoir aimer exige toute une continuité d'efforts, de sacrifices mêmes.

Serait-ce un autre mystère ?

Tu pardonneras à ma naïveté de nouvel amoureux de les livrer à ta vieille expérience, et d'espérer que tu veuilles nous aider, Thérèse et moi à les deviner.

Toujours à toi,

Georges

*Amour

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