SAVOIR AIMER
Chicago, avril 1915 Henri à Georges,
Tu laisses assez difficilement tes idées de célibataire endurci.
Tu me parais connaître assez intimement les charmes de l'amour. Le don de soi, les causeries à deux, l'oubli même du temps te découvrent des talents d'amoureux dont je deviens presque jaloux.
Tu insistes, sur ce que tu serais tenté d'appeler la technique de l'amour, et tu croirais qu'après des années et des années de mariage, l'art d'aimer n'a plus de secrets.
Heureux mari, je te souhaite de toujours demeurer jeune, de vouloir constamment conquérir.
L'amour se conquiert ...
Ta Thérèse doit tellement t'aimer dans cette
allure de conquérant même un peu revêche.
Tu l'as déjà expérimenté, l'amour se conquiert. L'amour s'augmente. Souhaite de ne jamais éprouver qu'il se perd aussi, même s'il paraît qu'il peut se reprendre.
L'amour se conquiert. Tu n'en peux trouver de meilleur exemple que toi-même. Tu avouais candidement ne rien comprendre aux données philosophiques de la connaissance qui doit précéder l'amour. Tu les as expérimentées, c'est infiniment mieux.
Tu l'as donc vécu pleinement : Impossible d'aimer, ce que l'on ne connaît point, même Thérèse, que tu désirais probablement de toute ton âme.
Il te fallait rencontrer ta Thérèse, la voir, l'entendre, lui parler, apercevoir son sourire, sa distinction, sa bonté, la surprendre à s'occuper de toi, le vieil égoïste.
L'on ne peut aimer profondément ce que l'on connaît peu.
Tu rencontras assez souvent ta Thérèse.
Tout t'attira chez elle. Dès sa première rencontre elle te plût. Comme ton drame était facile à suivre, à deviner. Elle occupa de plus en plus tes loisirs, elle s'empara même de tes pensées.
Nous vivons ainsi le mot du Créateur présen-
Amour — Savoir Aimer
tant la première Thérèse au premier Georges : Faisons lui une compagne.
Et Thérèse t'accompagna ainsi partout, avant de te suivre dans ta vie.
Comme tu sus raconter son mot si vrai, si profond : l'amour est le don de soi.
Connaître d'abord, puis aimer, se donner, pour avoir retardé, tu as fait de magnifiques débuts.
U amour s'augmente ...
Au don de soi, qui consomme l'amour, demeure une condition très simple, si simple qu'elle nous surprend, même si elle demeure indispensable.
Ce don de soi doit être reçu.
La semence jetée en terre, arrosée, cultivée, donne naissance aux arbres géants, comme au blé qui nourrit les humains.
Mais la terre est aussi nécessaire que la semence. La semence seule ne peut produire ni arbres, ni blé.
Le don doit ainsi être reçu. L'on constate les attentions, la sympathie de l'être aimé. L'on juge, sans trop s'en rendre compte sa capacité de recevoir. L'amour provoque l'amour.
Lumière, soleil de notre vie, je ne fais que te répéter, mon cher Georges, l'amour vaut qu'on le recherche avec patience, ténacité.
Il vaut qu'on l'attende, sans cesser de le rechercher.
Il vaut qu'on ne cesse de l'augmenter, car l'amour s'augmente.
On a conquis l'amour en offrant de soimême ce que l'on a de meilleur. Nous avons charme par une personnalité rendue attrayante par la distinction, une amabilité soutenue.
Nous avons intéressé par une intelligence éveillée. Nous nous sommes rapprochés par la chaleur de nos cœurs qui s'attachaient à nous faire plaisir, à s'occuper l'un de l'autre, à causer de ces joies intimes qui ne s'oublient pas.
L'amour est conquis, et la vie continue.
L'amour ne peut s'arrêter, il augmentera, il se raffermira ou il déclinera et risquera de se perdre.
Comment accroître l'amour ? L'amour est à base de don et à base de vie. Que le don se continue, toujours vivant, sans paresse, sans préjugés qui immobilisent et trouvent des fausses retraites et l'amour grandit.
Amour — Savoir Aimer
Entre épouses^ inères et poupées ...
La personnalité d'une jeune femme, puis d'une jeune mère est encore plus attrayante que celle d'une fiancée.
Pour la conserver, il ne faut pas de laisseraller.
La tâche maternelle a ses exigences, n'est-ce pas chasser l'amour que d'y chercher une nonchalance qui gâte tout par simple paresse ?
Les mères vaillantes et énergiques conservent l'admiration, augmentent l'amour.
Les poupées, effrayées des charges de la maternité soulèvent une lente apathie qui prépare souvent un éloignement malheureux.
Du fiancé distingué au mari rustaud ...
L'homme obéit aux mêmes lois de vie, d'activité, de don de soi.
Le fiancé a apporté un certain chic dans sa tenue, dans ses manières, quelque distinction. On ne peut le retrouver mari rustaud, grossier, brutal, sans qu'il ait chassé l'amour.
Les fiancés paraissent se désirer loyalement, et amoureusement en se traitant avec bienveillance, douceur, générosité, attention.
Il leur faut savoir apprécier suffisamment par la suite ce qu'ils font l'un pour l'autre, pour se traiter encore mieux, du moins tout aussi bien.
La clef de V amour, V effort ...
Voudrions-nous une synthèse, une technique plus simple de l'amour ?
Chercherions-nous comme une clef quelconque, capable d'en ouvrir les trésors, de les accroître, de les diminuer, de les fermer même, surveillons l'effort, il semble le maître véritable de l'amour.
Effort dans l'attrait de la fiancée, dans ses tentatives pour être agréables dans ses manières, dans ses conversations ;
Effort dans l'amabilité du jeune homme, dans ses attentions, dans ses démarches, dans sa tenue;
Effort chez la jeune femme qui oubliera le tracas de son intérieur, pour s'intéresser au travail de son mari, préparer certaines distractions, rendre le foyer agréable ;
Effort chez l'homme qui laissera ses inquiétudes à la porte de son foyer, en ennuiera les siens le moins possible, prendra part à leurs joies, cherchera à les augmenter, demeurera le véritable père, le plus amoureux des amants.
Amour — Savoir Aimer
U amour se perd ...
Et songeant à cet effort incessant qu'exige l'amour, l'on est moins surpris que l'égoïsme d'un grand nombre s'y refuse.
Très souvent, sans même s'en rendre trop compte, l'on peut laisser fuir l'amour ; car l'amour se perd :
La petite fente dans l'intérieur du luth Qui, peu à peu, rendra l'instrument muet Et, grandissant toujours, lentement, le fera taire \tout à fait. — (Tennyson)
Encore ne faudra-t-il pas briser le luth au premier son discordant, et croire que l'instrument ne vaut plus rien, parce qu'une des cordes a un peu trop de jeu. Il y a des clefs pour ramener les cordes au diapason. Il doit s'agir de s'en servir avec adresse, et l'instrument doit revenir ... comme neuf, peut-être meilleur.
Uamour se reprend ...
Même si nous venons à le perdre, l'on nous indique deux moyens pour reprendre l'amour : l'oubli et l'effort. Il paraîtrait que la recette, mille fois essayée a fait ses preuves.
L'oubli, qu'il faudrait respecter à la fois et à l'extérieur, et à l'intérieur.
L'oubli extérieur consisterait à ne plus parler du passé dcsaî^réable, à ne pas le renouveler, évidemment.
S'il n'est pas toujours possible de savoir quoi dire, il paraîtrait toujours possible de ne rien dire. Aucun éclaircissement, aucune explication. Tout le temps qui reste, serait mieux dépensé en efforts pour être agréables, sympathiques, joyeux, attirants.
L'oubli intérieur, jusque dans la pensée. Chasser les souvenirs amers, se rappeler les meilleurs jours, anciens et nouveaux, oublier les autres.
Et l'effort se continuant, l'amour peut ainsi revenir. D'abord parce que l'on a besoin d'aimer. Ayant besoin de se donner, l'on a un égal besoin de quelqu'un qui sache recevoir.
Que choisira-t-on ?
La colère contre le luth qui s'est brisé et joue à faux ?
Ou la patience qui peut ramener le luth au diapason, en tirer encore de ces harmonies qui apaisent l'âme, réchauffent le cœur, semblent ajouter à la vie tant de charmes et de réel bonheur?
Amour — Savoir Aimer
La patience, l'effort vaudront évidemment mieux.
Reconquérir l'amour, lui retrouver chaque jour une chaleur nouvelle. Qu'il en vienne encore à décliner, même à se perdre, il faudra chercher à le reprendre.
// vaut mieux avoir aimé ...
Foyer de chaleur, de force, de lumière pour Ihomme, l'amour demeure si bien source de vie qu'il lui survit.
Sur une tombe, Tennyson a pu écrire :
// vaut mieux avoir aimé et avoir perdu ce qu'on
[aimait Que de rïavoir jamais aimé.
Avec mes meilleures amitiés,
Henri
3lmour