AMOUR DURABLE
Montréal, octobre 1934 Thérèse à Rita,
Si tu ne m'avais prévenue que tu ne nrécouterais probablement pas, je ne risquerais jamais à te répondre sur ce ton, car tu vis encore trop de ton amour pour Monsieur Jean, qui perce à chaque page, presque à chaque ligne, pour entreprendre de t'en guérir délibérément.
Tu m'as offert, aussi froidement que tu le pouvais, une série de faits.
J'ai cherché depuis, à te faire part de certaines expériences. Elles pourront peut-être t'aider.
Bans ton labyrinthe ...
Tu demeureras bien le seul juge de la
situation, et si tu te retrouves dans ton labyrinthe, je n'en réclame d'avance aucun mérite.
Je sais que certaines circonstances ont beaucoup hâté ton mariage avec Henri. Orphehne, oubHée, calomniée de tes beaux-parents, forcée à travailler, en butte aux avances indiscrètes d'un patron assez bon pour devenir dangereux, tu désirais avidement changer de rôle.
Choix hâtif ...
Tu te laissas peut-être guider un peu par les apparences dans ton choix hâtif. Tu te rappelles la remarque du vieil ami à qui tu avais dépêché ton Henri, pour en obtenir un conseil que tu n'as pas voulu suivre : « Savez-vous au juste, ce qu'il a votre Henri, ma chère Rita ? Je le craindrais et ne hâterais rien ». Au contraire, tout te pressait, tu n'as pas été la seule dans ton cas, tu peux m'en croire.
Tu fus gâtée par ton mari, c'est le mot. Votre confiance était mutuelle, parfaite.
Il vécut à son goût, toi au tien, les enfants vous unirent davantage.
Tout en appréciant les talents d'Henri, tu te crus toujours beaucoup supérieure à lui.
Amour — -.Vinoiir Durable
Le mari que s'éloigne ...
Dois-je comprendre qu'il s'éloigna lentement de toi et que tu le laissas faire, que ses assiduité^ commençaient même à te fatiguer ? Tu n'aurais pas eu alors complètement raison.
Etant ton mari, ne devais-tu pas chercher à le retenir, à le garder ? S'il y était tout aussi obligé que toi, à supposer qu'il ne comprit pas son intérêt, ce ne pouvait être une raison pour méconnaître le tien.
Autant une indépendance raisonnée peut être de mise avant la noce, autant l'indifférence, la froideur viennent tout gâter, lorsque toutes les charges les plus lourdes de la maternité, du soin des enfants, nous sont échues sans retour. Nous avons plus que jamais besoin de la protection, de l'aide du mari, du père.
Même si cette protection, cette aide nous sont dûs, à titre d'épouse et de mère, nous devons souvent les gagner à nouveau, à force de patience, de dévouement, d'attentions, jamais par la froideur et l'indépendance.
Notre rôle peut paraître ingrat, même en nous imposant, de demeurer coûte que coûte aimable, obligeante ?
Nous sommes plus heureuses d'en prendre notre parti, de nous sacrifier beaucoup pour un mari qui rencontre sa part de sacrifices, que de nous plaindre de notre lot, de crier à l'égalité des sexes, à l'injustice de certaines situations, d'éloigner de notre foyer, celui qui en demeure le soutien, sinon toujours le charme.
J'hésite à croire qu'Henri ait pu prendre une telle attitude à ton endroit, sans que tu l'y aies un peu poussé, par certaines appréciations trop enthousiastes de Monsieur Jean.
La jalousie excitée ...
Sans doute tu étais correcte, tu n'avais rien à te reprocher. Tu aimais peut-être, comme bien d'autres, exciter la jalousie de ton mari. Rien n'aurait dû te le conseiller. La vie offre assez de contrariétés inévitables sans s'appliquer à en créer.
Si Henri fut pris d'un mal imaginaire, il avait tort, mais tu l'avais un peu provoqué par tes imprudences. Henri se trompait pour son malheur, et ma pauvre Rita se préparait, sans le vouloir, quelques heures bien sombres.
Amour — Amour Durable
Tu as souffert démesurément ...
Tu as souffert démesurément ; veuilles croire que je sympathise de tout cœur avec toi, que je sais gré à cet excellent Monsieur Jean de son extrême dévouement, et que je comprends jusqu'à quel point tu peineras avant de briser avec un tel ami.
Les occasions que tu as refusées, ne t'auraient probablement jamais offert une parcelle de l'emprise que cette liaison t'a apportée.
Elle s'est cimentée lentement. L'amitié la plus profonde, une délicatesse de manières si respectueuse, jointe à une bonté sincère ont fini par créer entre vous des liens dont la ténacité peut vous surprendre.
Cet amour est d'autant plus profond que tant de respect, d'attentions, de délicatesse l'avaient longuement préparé.
A la seule pensée d'y renoncer, tu dois souffrir comme si l'on tentait de t'arracher ce que tu as de plus intime et de plus cher.
Le coeur a une foule de raisons ...
Y renonceras-tu ? Y retourneras-tu même si tu y renonces ? Je n'en sais sûrement rien, le temps seul nous le dira. Le cœur a une foule de
raisons ... que la raison ne comprendra jamais.
Tout ceci ne doit guère t'éciairer, et doit bien peu t'édifier sur ma « grande expérience ».
C'est que, comme l'amour est don de soi, il n'y a rien, ma chère Rita d'aussi personnel, d'aussi exclusif.
Une recette pour en guérir ...
Désirerais-tu une recette pour en guérir ?
Je ne sais si elle est parfaite, je la crois bonne, je ne connais que celle-là : la fuite, fuite complète, je dirais, extérieure et même intérieure.
La fuite extérieure. Quoiqu'il puisse t'en coûter, tu ne reverras plus Monsieur Jean, tu éviteras même d'entendre parler de lui, aucun compromis, aucune demi-mesure. La pente des cœurs est encore trop forte.
A moins que toute issue ne soit strictement fermée, l'amour continuera, inutile de songer à aucun retour durable.
Pas même une lettre, pas même un téléphone, la fuite totale.
Opération inéviidhle ...
Fuite intérieure. Tu me trouveras bien cruel-
Amour — Anioiir Durable^
le, ma chère Rita, mais l'opération est inévitable, en dépit des sacrifices, des souffrances, des pleur?.
Il te faudra renoncer même à penser seulement à ton Jean.
Penser à lui, à ses bontés, à ses mille attentions, à sa sincérité, ce sera inévitablement continuer à l'aimer, à le regretter, à le rechercher. Comme malgré toi, il t'attirera.
Tu devras fuir même à l'intérieur. Sinon tu ne pourrais manquer de le comparer à Henri. Loin de te rapprocher de ton mari, tu t'en éloignerais davantage. Et il faudra t'en rapprocher. Et si tu le veux, tu y arriveras.
Le hatour (1rs enfanist ...
Tu le pourras d'abord, et assez facilement par tes enfants.
Ils demeurent le lien naturel, toujours amical, même affectueux entre vous.
Leur grand besoin de tendresse, de soins, peut absorber tout ce que tu peux leur en offrir.
Dans l'ardeur de tes caresses, ils ne pourront même sentir qu'ils remplacent peu à peu Monsieur Jean.
Tu seras surprise, que sans rien deviner ou comprendre, ils te les rendent aussi chaudes, plus
sereines, plus apaisantes.
Ld nature reprend vite le dessus ...
Paraîtraient-ils méconnaître leur père ? La nature reprendra très vite le dessus.
Ton pauvre mari a certainement eu sa part de souffrances, d'ennuis.
Comme l'affection de ses enfants lui rappellera tout ce qu'il a perdu par leur absence !
Il te remerciera, au moins en silence, des soins dont tu les entoureras.
Il te saura gré d'avoir mis fin à son isolement.
Les conventions sociales, quelques amis discrets, vous ramèneront encore vite aux douceurs du véritable foyer familial.
Loin de la catastrophe ...
Si la pensée des jours ensoleillés que tu quittes, menace de t'assombrir, songes aux aventuriers de l'amour que tu as côtoyés, qui eussent pu devenir tes associés, tes meurtriers.
En face de ce danger, si réel, tu ressentiras comme un besoin de protection. Tu te blottiras chaudement près de tes chers enfants qui t'auront vraiment sauvée de cette catastrophe. Les sacri-
Amour — Amour Durable
fices qu'ils imposeront à l'amante d'hier, ranimeront l'amour de la mère, combien plus profond, plus durable.
Les joies du retour ...
Et tu accepteras de mieux en mieux le retour de ton mari.
Tu oublieras avec bienveillance certains de ses travers, en retour de ceux qu'il pourrait avoir à te pardonner.
Te voyant totalement revenue, ce sera la condition absolue, il t'en saura gré, même s'il ne l'avoue pas.
Tu t'efforceras d'être aussi aimable pour lui, que tu le fus pour Monsieur Jean. Tu organiseras des distractions pour vous et pour vos enfants.
Tu éprouveras combien de bonheur à assurer leur avenir ? Tu comprendras l'importance pour toi et pour eux, de pouvoir compter sur un compagnon stable, sympathique, en dépit de ce que vous aurez à supporter chez lui.
JjQ princesse raisonnable ...
Et tu seras bonne pour lui.
Miettes de Boxhbur
Tu rachèteras même noblement la part de torts, d'exigences dont tu as bien inévitablemerht fait souffrir Henri. Nous en avons tous notre lot.
Tu te rappelles avoir été, très jeune l'enfant gâtée. Tu songeras à tes goûts romantiques de princesse, forcément refoulés avant ton mariage, peut-être repris aux dépens du pauvre mari.
Plus en contact avec les rigueurs de l'existence, tu réfléchiras à quel point il est difficile de les satisfaire à travers la vie.
Et tu en voudras beaucoup moins à ton Henri, de s'être fatigué, peut-être un peu tôt d'un rôle de galant, qui convenait mieux à ses vingt ans.
Et tu ne voudras plus même qu'il ait à souffrir pour un caprice de ton imagination, soucieuse de continuer ce rôle de princesse, longtemps après la représentation.
La mesure est tellement difficile, ma bien chère, qu'il ne faudra pas t'en décourager, si tu Tas un peu oubliée.
La convalescenec ...
Mieux vaut infiniment devenir convalescente, même avec les soins, les privations, les sacrifices que l'état comporte, que demeurer, disons diabé-
Amour — Amour Durable
tique, dût-on aimer son mal, en attendant d'en souffrir terriblement et d'en mourir.
Te souviens-tu de ces trois vers de Tennyson qu'Henri nous citait, bien avant tous ces orages :
La petite fente dans l'intérieur du luth Qui, peu à peu, rendra l'instrument muet Et, grandissant toujours, lentement, le fera taire
[tout à fait.
Même si le pauvre luth a été quelque peu endommagé de part et d'autre, avec de la bonne volonté, vous en tirerez des sons encore harmonieux.
Les cordes peuvent s'harmoniser lentement, «ne à une. La première bien fixée, encourage pour la deuxième, et ainsi de suite.
Tenter d'y jouer trop vite et brusquement, c'est risquer d'en tirer des sons si discordants que le pauvre luth peut être rejeté sans possibilité de retour.
En y retouchant bien lentement, il semble que l'harmonie se fait peu à peu à l'intérieur, comme la plaie qui se referme, non dans une minute, mais en plusieurs semaines, en autant que le baume y est constamment appliqué.
Après les chutes de V automne, les froids de l'hiver, les étés ensoleillés ...
Le convalescent d'ailleurs s'ennuie. Il a hâte de revenir complètement à la santé.
Aussi longtemps privés des harmonies du pauvre luth, vous êtes devenus moins exigeants. Vous trouverez que pour un luth rapiécé, il ne joue pas encore trop mal.
Vous remercierez la nature, qui après les chutes de l'automne, même les froids de l'hiver, permet les renouveaux du printemps.
Et chaudement entourés de vos enfants, vous rencontrerez encore longtemps des étés ensoleillés.
Avec ma plus vive tendresse,
Thérèse
Oravail
Même si nous ne cherchons que de pauvres Miettes de Bonheur, elles demeurent encore difficiles à rencontrer.
Eparf^neyz-nous ce travail ...
Des Miettes de Bonheur dans une bonne santé, dans de belles amours, passe, mais que l'on nous épargne ce travail ...
« Tu travailleras à la sueur de ton front ». Que nous y soyons obligés par nécessité, peut-être bien ? Que l'on veuille nous en régaler ?
Vaut autant nous priver même de toutes ces Miettes, tout ce que nous souhaitons, n'est-ce pas plutôt de ne plus travailler, de vivre enfin à notre goût, sans ce labeur qui gâte tout ...
Impossible de statioîiner ...
Nous admettons tous, que pour jouir de la
moindre Miette de Bonheur, il nous faut d'abord vivre.
Et notre vie ne peut rester stationnaire.
Les pauvres aliénés grandissent et vieillissent physiquement.
L'homme normal se développe de l'enfance à l'âge mûr. N'essayons pas d'arrêter à vingt ou quarante ans ; nous avançons malgré nous.
Même si nous ne sommes pas disposés à nous, en faire, si notre patrimoine est considérable et inaliénable, nous songerons tout de même à mieux que le bœuf et l'âne : boire, manger, dormir.
Si nous aimons choisir notre travail, nos occupations, nous travaillerons quand même. Toute la valeur de notre personnalité en dépend'.
Condamner loffi'S et fenêtres ...
Il peut nous arriver de travailler à contre*cœur, avec peine ou avec agrément, au-dessus ou selon nos forces, coûte que coûte, il nous faut travailler.
Le travail, pour chacun de nous, c'est comme la fenêtre ou la porte d'un logis qui lui permet de communiquer avec l'extérieur. Sans le travail, nous condamnons porte et fenêtres. Nous condamnons notre logis ; il devient inhabitable, nous
Travail
nous atrophions, nous existons comme des fantômes.
Valeur de la naissance, de rhéritage ...
« Nul n'est rien par la naissance seule ni par le seul fait de l'héritage ; se dispenser d'agir, de faire effort, de prendre de la peine, eût-on la plus belle fortune du monde avec un grand nom, c'est se condamner à l'insignifiance, à la nullité, c'est vouloir périr» (Ollé-Laprune).
Vous portez un grand nom, il a supposé beaucoup de travail, et à moins de devenir la risée de vos semblables, vous devez travailler de quelque manière pour en soutenir l'éclat.
Le monde peut évoluer beaucoup, pardonner encore davantage, il n'arrivera jamais à changer la nature humaine ; il nous faut l'accepter forcément telle qu'elle se présente, avec ses besoins, ses exigences.
La. mode des deux jambes, des deux bras...
La mode ne viendra jamais de ne porter qu'une jambe, qu'un bras, de ne voir que d'un œil ; et quant à devoir tout utiliser, y compris la tête, ne vaut-il pas mieux essayer de tout porter
en beauté ?
Malheureusement, ça ne marche pas seul. Il sera impossible de se laisser faire.
Un instrument de torture ...
Le mot même exprimant ce travail fatiguant qui s'impose, dérive d'un terme latin populaire tripalium, désignant un instrument de torture, sorte de chevalet formé de trois pieux.
Il vaut donc autant en prendre notre parti. 11 nous faudra travailler et peiner.
Cette triste torture peut encore paraître sous un jour assez agréable.
Aussi longtemps qu'elle demeure travail pour vivre, pour subsister, elle plaît modestement. La poussée des besoins y diminue les douceurs du goût.
L'homme peinera à gagner son pain, celui de sa famille, malgré combien de contrariétés, la maladie.
La souffrance étant devenue notre lot inévitable, vaudra autant en tirer le meilleur parti possible.
Et la résignation, loin d'enlever le courage, l'énergie, double souvent les forces pour les tâches plus importantes. L'acier ne se trempe
Travail
qu'au feu, et ce feu brûle toujours, plongeonsnous y l'âme, même si elle menace de s'en plaindre, notre bonheur ne peut être qu'à ce prix.
Gagner sa vie ...
Le travailleur éprouve déjà quelque bonheur, en pensant aux millions de chômeurs, qui n'ont même plus la fierté de gagner leur vie, de se subvenir à eux-mêmes, à leur famille. Prêts à se dépenser, ces malheureux ne peuvent nulle part s'employer. Ils sont réduits à la mendicité, à la charité publique, aux souffrances, aux humiliations qu'une telle situation entraîne.
Adam sua probablement encore plus que nous pour gagner son pain assez primitif.
Devons-nous tant nous plaindre, si nous avons à peiner pour recueillir les gâteaux de 1935?
Même si nous avons pu l'oublier, nous avons multiplié constamment nos besoins, et loin d'augmenter, nous avons très souvent diminué notre bonheur.
Cette vérité surprenante, troublante est confirmée par la vie courante de tous les individus, de tous les peuples, dans tous les pays.
Réduire nos besoins ...
L'homme est d'autant plus heureux qu'il sait réduire ses besoins, ses exigences au strict minimum-nature.
Si, dans notre matérialisme aveuglant, nous prétendons le contraire, tous les siècles se retournent pour nous démentir.
L'humanité a accru lentement la somme de son bien-être, de ses jouissances.
Interrogeons un à un ceux qui y ont contribué.
Ont-ils jeté ce progrès à leurs contemporain», comme un surplus embarrassant de leur luxe, de leurs exigences sans limites ?
Tout au contraire, la foule, qui s'est bornée à ajouter à ses besoins et à les satisfaire, n'a jamais trouvé assez d'argent et de temps.
Et nulle œuvre durable, nulle œuvre de vie. n'est jamais sortie de cet éparpillement de temps, de forces, de talents.
Trois ou quatre jours peuvent passer sans compter, pour l'homme étourdi. Serions-nous plus heureux, à lui ressembler volontairement, à tourbillonner dans la vie, à nous dépenser dans le vide ?
La force de l'éléphant, comme celle du tigre nous surpasse même de beaucoup, nous arrivons
Travah^
•cependant à les dompter. Leur force ne disparaîtelle pas avec eux ? Notre esprit qui a dompté leur force ne demeure-t-il pas après nous ?
Combien d'humains, rivés volontairement à travailler pour subvenir à leurs besoins sans cesse grandissants, ne connaissent de la vie que la fatigue énervante, épuisante ?
La meilleure partie de la vie aura échappé.
Limitant nos besoins, nous réduirons considérablement le temps nécessaire au travail-subsistance.
Et notre subsistance maintenant assurée, nous goûterons les meilleures heures du travaildéveloppement. Retenons que ce développement de notre personnalité contribuera largement à faciliter, à rendre plus productif notre travailsubsistance.
Sauvagerie ou travail ...
Nous nous développerons par le travail. Par le travail nous nous éloignerons de l'état sauvage, de leurs huttes, de leur cuisine, de leurs usages.
Nous travaillerons à acquérir la politesse, la délicatesse des manières, la science.
Nous devrons corriger, compléter la nature, même si elle nous a merveilleusement doués.
Miettes de Boxheur
Nous nous appliquerons lentement ce vieux mot, qui désigne une vieille chose. Vieux mot de l'âge du travail, pour désigner une nécessité de tous les humains : éducation.
Pourquoi Vohéissance, Véducation ? ...
Le rôle de l'éducation est de nous conduire, de nous diriger, elle a ainsi forcément une voie à nous montrer, l'exigence de nous y voir marcher, il nous reste à écouter, à comprendre, à obéir.
Sainement dirigés par l'éducation, nous devenons ou demeurons en bonne santé. Elle nous apprend à utiliser les repas, la nourriture, les sports, les amusements, comme des moyens, non comme une fin.
Par l'éducation, chacune de nos activités demeure à sa place, le contrôle est établi en nous, nous nous contrôlons.
Autre vieux mot, autre vieille chose : instruction.
Le travail seul nous permet de nous instruire, de compléter nos connaissances, notre bagage scientifique.
Lecture. Journaux ...
Le journal est à notre portée, chaque jour.
Travail
à un prix modique, avec une abondance de matières étonnamment variées.
Si de notre réveil à notre coucher, nous parcourons même rapidement huit ou dix des journaux qui nous plaisent davantage, nous risquons déjà de perdre une partie précieuse de notre temps.
Les journaux sont tellement nombreux qu'il nous faut forcément les bien choisir, tout comme nos relations et nos amis ; limiter nos rencontres aux affaires importantes, nous borner à quelques articles sur des questions qui nous préoccupent au point de vue proîessionnel ou social.
Le temps de l'ignorance est totalement passé. Nos meilleures Miettes de bonheur dépendent dans une très large mesure, de l'intelligence, et de la force de caractère que nous mettrons à diriger nos lectures, à choisir les matériaux de nos connaissances.
L'homme de 1935 a, moins que jamais, le droit de se laisser faire, de récuser les services de son intelligence, pour obéir aux mille combinaisons d'intérêt qui sollicitent du matin au soir son concours.
Au risque de nous suralimenter, de nous intoxiquer, de nous empoisonner, nous devons forcément choisir et limiter nos aliments, assurer
Miettes de Boxheuk
à notre esprit une nourriture substantielle, le pain de vérité, le seul dont il puisse vraiment se nourrir.
Vérité dans les faits, nous exigerons de nos journaux des informations aussi exactes que possible, et sur des sujets qui puissent nous élever, non nous diminuer, nous rendre meilleurs, plus heureux, nous sommes à rechercher des Ariettes de Bonheur.
Un voyage détestable ...
Faisons ensemble, pour quelques instants, la visite de trois villes d'une certaine importance.
Toutes trois comptent d'excellents hôtels, des théâtres luxueux, des musées renommés, des jardins de fleurs partout recherchés, des monuments d'architecture, d'art connus de très loin.
Beaucoup par paresse, par négligence, par ignorance, par manque d'allure, nous entrons pour manger au premier comptoir, près des quais. La cuisine nous y paraît détestable, des senteurs repoussantes ajoutent à la malpropreté, le dégoût nous prend à la gorge, nous en sortons avec la nausée.
Nous tentons le cinéma pour changer cette impression.
Travail
Toujours par paresse, par négligence, par ignorance, par manque d'allure, nous entrons au premier cinéma rencontré. Les vues y sont vulgaires, gâchées, sans intrigue d'aucune valeur, la faim seule nous empêche de nous y endormir de dépit.
Obtenant le même succès, par suite des mêmes causes, dans les trois villes, nous reprenons le premier train, ayant aperçu vaguement quelques fleurs à un coin de rue, ne connaissant des monuments, des musées, même des hôtels, des théâtres fashionables, que les noms mentionnés dans les indicateurs de chemin de fer.
N'aurons-nous pas volontairement fait un voyage détestable, dans trois villes où le même temps eût pu s'écouler si agréablement ?
Nous avons évidemment mal choisi cuisine, cinéma. Notre choix n'a réclamé aucun effort, nous avons été servis avec notre monnaie.
Journaux repoussants ...
Ce voyage peut se répéter aussi détestable, chaque jour à travers les journaux. Sans effort, par manque d'allure, par une curiosité bestiale, qui n'a même rien d'intelligent, nous pouvons nous arrêter d'abord et uniquement aux récits de-
jMiettes de Boxheur
meurtres, de vols, de suicides, de désordres de toutes sortes.
Nous en garderons malgré nous une odeur repoussante.
Si nous y persistons, nous ne pourrons en sortir sans trouver que la vie est horriblement mauvaise, que notre époque est moins heureuse que ses devancières.
L'indigestion sera inévitable. Pour arrêter aux mauvais restaurants, aux cinémas de basfonds, nous ne pouvons faire un voyage agréable à travers nos journaux.
Comme le cinéma, le journal peut nous informer correctement, nous éclairer, nous humaniser, nous rendre meilleurs, plus heureux.
Nous devons savoir nous conduire, choisir, adopter un bon instrument, non demeurer l'esclave de la presse, de la routine, de nos mauvais instincts.
La curiosité qui obéit aux instincts les plus vils n'est nullement un élément de bonheur. Dirigée par l'irréflexion, la légèreté, la sottise elle en subit les conséquences.
L'homme de 1935, peut aimer à rouler à soixante milles à l'heure, il n'a encore pour le guider que son intelligence, dont la nature ne change pas, qui continue toujours à se nourrir
Travail
de vérité.
Ses progrès continuent sans les changer les lois de cette nature dont la mission est de le servir.
La limite, la mesure est la baromètre de son droit à l'intelligence, au raisonnement, à sa noblesse d'être humain, de cerveau pensant.
Si autour de lui, ses frères cherchent à l'empoisonner, il doit être assez intelligent pour deviner le poison et le rejeter. Et la société, soucieuse de son bien-être et de son bonheur, doit rechercher le poison, arrêter les empoisonneurs.
Instruments de vie et de mort ...
Partout de sa naissance à sa mort, l'homme côtoie des instruments de vie ou de mort, suivant l'usage qu'il peut en faire.
La nourriture qui le soutient peut aussi le tuer ...
L'eau qui le désaltère peut le submerger ...
Le feu qui le réchauffe, peut le brûler, le détruire ...
L'électricité qui l'éclairé, le réchauffe, peut aussi le tuer ...
L'automobile qui le transporte peut aussi l'écraser ...
Le journal peut l'instruire, le développer,
le rendre plus heureux, en le faisant partager combien facilement, à chaque jour au bonheur de toute l'humanité.
Le même journal, par ses récits, ses informations de bas-fonds, de rebuts de l'humanité, peut le corrompre, le désorienter, l'endurcir contre ses semblables, le pousser au suicide, au déshonneur pour lui-même, pour toute sa famille.
Peu importe que ces journaux à rebuts soient à notre portée.
Nous marchons toute notre vie entourés de fils électriques qui traînent la lumière et la mort.
Nous n'y touchons jamais.
Nous ne le répéterons jamais assez : le progrès de l'homme lui impose une obligation toute naturelle, celle de savoir, par son intelligence, bénéficier de ce progrès.
Précictix véhicule de honhetir ...
L'homme rencontre en lui, dans la nature de nombreux instruments dont il doit savoir se servir. S'il découvre de nouveaux instruments de progrès, la même obligation lui reste, d'appliquer son intelligence, pour faire le partage de la part qui peut contribuer ou à son malheur ou à son bonheur.
Travail
Nous pouvons souhaiter, que dans une humanité assagie, jamais ennuyée clans sa sagesse, le journal, conservant la rapidité de ses fonctions devienne un précieux véhicule de bonheur.
Les journaux de cet âge qui vient, trouveront une alimentation suffisante dans des faits encourageants, concourant à améliorer l'homme, sa santé, son cœur, ses moyens de fortune, ses goûts artistiques, son besoin du divin. Ils ajouteront alors considérablement au bonheur de tous les humains.
L'humanité plus unanimement intelligente, n'en sera que plus heureuse.
Les revues ...
La revue, plus étudiée, mieux fouillée nous apporte des données plus précises, plus définitives.
La revue devient indispensable pour tirer des faits qui assiègent notre curiosité, quelque vue d'ensemble.
La revue emprunte déjà au livre, qu'elle ne fait souvent que précéder, ses avantages incomparables.
Dans notre menu hebdomadaire de lecture, à côté de quelques journaux, nous acceptons
quelques revues, traitant de questions qui intéressent particulièrement notre profession, notre métier, nos activités sociales, intellectuelles, religieuses.
Le bien que nous penserons bientôt du livre, nous le pensons déjà de la revue.
Les trois feuillets fie tout li'fvre ...
La vie ne peut présenter un livre à feuillet unique, il contient inévitablement trois feuilles ; ses pages relatent les faits, les expériences, d'hier, d'aujourd'hui, pressentent les possibilités heureuses ou malheureuses de demain.
Toute heure de Bonheur, porte quelques Miettes du bonheur de la veille, comme elle prépare celle du lendemain.
Le livre peut nous réunir en quelques heures, les Miettes de Bonheur de tous les temps.
Têtc-à-têtc avec les r/énies ...
Tous les Génies, qui ont laissé à l'humanité, quelques parcelles de vérité, deviennent à notre disposition, en dépit des distances de temps, de lieux, de situations.
Libre à nous de causer avec quelques-uns, à
Travail
notre choix, de revenir à leurs idées, à leurs conclusions aussi souvent que nous le souhaitons, pour mieux mûrir leurs expériences, refaire un peu leur route, éprouver un peu de leurs clartés, de leurs jouissances.
Peu importe leur rang, le nôtre.
Vivant en même temps qu'eux, nous aurions tenté en vain de leur écrire, de les approcher, de les entendre, la distance nous eut séparés.
Leur pensée immobilisée dans le livre nous appartient, sans que nous n'ayons même à le solliciter.
Notre pauvreté n'est plus un obstacle. Elle peut devenir un avantage réel, nous rapprochei du modeste livre, rempli de vérités substantielles, loin de la grande vie luxueuse, entraînante, étourdissante, où l'on s'agite, sans même trouver le temps de penser, de réfléchir.
Sommes-nous malades, le livre demeure à notre portée : même si la vue fatigue à en suivre les pages, l'on peut généralement suivre une lecture.
Et dès qu'un auteur menace de nous rassasier, qu'un sujet commence à nous ennu3'er, cent autres demeurent à notre portée.
Le livre ne fatigue, n'importune jamais.
L'humanité s'évertue depuis toujours à scru-
ter la nature. Que de secrets surpris, analysés, comparés ... Que d'énigmes restent encore à déchiffrer !
Seul le livre nous permet de visiter, et encore bien incomplètement cette merveilleuse habitation donnée à l'humanité.
L'homme ne connaît son merveilleux domaine qu'imparfaitement, il trouve son bonheur à en savoir tout ce qu'il peut.
Tous les siècles à la recherche du honhettr ...
Nous y rencontrons de nos semblables qui ont vécu comme nous il y a cent ans, mille ans, cinq mille ans, et comme nous préoccupés de leur santé.
Nous y côtoyons toute l'humanité, inquiète comme nous dans son cœur, avide de le donner, capricieuse à le reprendre.
Nous y assistons à un labeur pénible (tripalium) de tous les siècles, grâce auquel seul, l'homme de tous les temps a réussi à se nourrir, à se vêtir, à se loger, à s'instruire, à se civiliser, à se rendre plus heureux.
Nous nous surprenons à rencontrer dans l'âme de l'homme une jeunesse et une maturité
Travail
qui se défient des siècles. C'est peut-être dans l'art, manifestation de l'âme humaine, que les anciens, à quelques milliers d'années de distance, se rapprochent davantage de nos sentiments, de nos pensées, de nos aspirations.
Nous contemplons la Sagesse, chargée depuis toujours, de présider à l'orientation des activités humaines, de ses gouvernements, de toute sa civilisation.
Et comme, depuis toujours, l'homme a connu des soucis, nous tentons mieux de chasser les nôtres.
Nous empruntons à la joie de quelques-uns, pour égayer nos heures tristes.
Chez d'autres nous nous alimentons du courage, de l'héroïsme, dont le besoin se continue pour traverser les misères méritées ou imméritées de 1935.
Assistés de toute Vhumanité ...
Et où que nous soyons, quels que puissent être nos malheurs, nous disposons en tout temps de toute l'humanité, pour nous assister.
Avec un minimum d'efforts de notre part, le livre nous apporte le trésor de toutes les richesses économiques, intellectuelles, sociales que nos
semblables accumulent depuis toujours.
L'homme n'a plus le droit de s'ennuyer, au risque de vouloir ressembler forcément à l'aliéné affamé, passant devant une table remplie de mets succulents, sans même sonpjer à arrêter, à apaiser sa faim.
L'homme qui trouve de moins en moins d'intérêt dans sa vie, la dit mourante, se mésestime pour son malheur.
L'humanité n'a laissé à l'homme de 1935 que des éléments de vie. Les éléments de mort sont demeurés à l'état de déchets, à travers les siècles.
Si l'héritier de cette manifestation de vie humaine dans tout ce qu'elle a de plus merveilleux, de plus attirant, de plus divin, n'y trouve plus aucun intérêt, on peut le plaindre profondément, il est gravement malade.
Notre génération compte une foule de jeunes, avides de connaître les merveilles qui s'offrent à leur connaissance.
Loin de trouver la vie inutile, ennuyeuse, mourante, ces jeunes craignent qu'elle soit trop courte pour savourer toutes ces beautés.
Ils pressentent que la nature, limitant son rôle à nous manifester l'infini, nous n'arriverons jamais à en découvrir toutes les merveilles.
Travail
Echos de Vinconnu ...
Ils comprennent que la vie la mieux remplie demeure encore trop courte pour connaître toute la vérité dans les idées et dans les êtres, pour épuiser l'amour dont l'homme sent le besoin, besoin qu'il comble lentement en connaissant mieux.
Bien froidement, le calculateur de 1935, sait devoir travailler à reculer indéfiniment ses horizons de savoir, d'aimer, de jouir.
La santé apporte au corps un minimum de bien-être nécessaire au bonheur.
L'amour, la science du cœur, de l'âme, viennent poser comme un voile sur les éléments matériels, sensible, forcément limités, pour laisser entrevoir un domaine plus mystérieux, lointain mais encore accessible à tous, oij les Miettes de Bonheur se multiplieront.
Les cœurs ne se touchent pas, et pourtant ils se réchauffent en se rapprochant, et cette chaleur vivifie toute l'âme !
La vérité ne se voit pas, pourtant elle nous éclaire, nous attire si bien que nous pouvons lui sacrifier d'autres jouissances qui nous remplissent les yeux.
Loin de nous diminuer en limitant nos ho-
rizons, nous travaillons courageusement à les ouvrir, à les reculer dans la pleine mesure de nos facultés.
Nous aurons encore à peiner pour obtenir line misérable subsistance. De par nature, c'est notre commun héritage.
L'homme complet ...
L'homme complet, souhaitons l'être, est beaucoup plus grand que la terre qu'il foule.
Il peut ressentir dans les désordres de sa chair, dans les ténèbres de son esprit, dans les faiblesses de son vouloir, les suites fâcheuses d'une chute.
Le travail qui châtie l'homme, demeure la rançon de son relèvement, de son progrès, de sa gloire.
II lui faudra lutter, pour vaincre sa légèreté, son ignorance, sa paresse.
Victorieux, s'il le veut, il n'en tient qu'à lui de reconquérir lentement, de refaire le grand bonheur qui devait lui échoir en permanence, et dont il se ressouvient.
Jlrgent
Combien seraient tentés de dire : nous cherchons des Miettes de Bonheur, trouvons tout simplement de l'argent, un point, c'est tout.
Si notre recette est bonne, si elle peut nous apporter la richesse, cessons même de parler de pauvres Miettes, nous aurons, pour un grand nombre, trouvé la clef, la seule véritable clef du Bonheur.
Nous serions tentés, comme un peu tout le monde, voyant passer un richard, ayant à refouler tant de désirs que nous ne pouvons satisfaire avec des ressources ordinaires, de clamer bien haut : Comme il est heureux ! D'ailleurs les arguments s'accumulent pour nous donner raison.
La santé avec l'argent ...
Nous désirons la santé ? Ayons d'abord de l'argent. Nous choisirons notre travail. Nous ne risquerons aucun épuisement à une tâche ingrate.
Logis éclairé, saiubre, vaste. Nourriture saine, agréable, convenant à nos besoins, en dépit des saisons, des prix parfois prohibitifs.
Vêtements chauds, toujours hygiéniques.
Médecins réputés pour soigner les moindres malaises. Au cas d'accidents, de maladies plus sérieuses, traitements de spécialistes que le pauvre ne connaît que de nom.
Les distinctions ... les honneurs ...
Aimerions-nous les distinctions, les honneurs ? L'argent en achète une quantité respectable.
Le public peut soupçonner que tel ou tel titre peut s'évaluer à une somme de ... le titre n'en porte pas moins un certain éclat ; il permet de sortir de la masse, de la foule des ignorés, des prétendants à la gloire. C'est une satisfaction profonde, après avoir aspiré souvent si longtemps, de pouvoir afficher que l'on est arrivé. Alors c'était vrai, c'était possible ?
Le pouvoir ...
Nous désirerions le pouvoir ? Inutile d'y songer sérieusement sans les sommes considéra-
Argent
bles que nous devrons débourser, ou que débourseront pour nous, les bailleurs de fonds dont nous devrons être les instruments plus ou moins dociles.
Quelques rarissimes exceptions réussissent à faire accepter leurs talents ou leur désintéressement par le public.
Ils demeurent légion, ceux qui tiennent par leur caisse quelque morceau de notre démocratie. Ils manieront les journaux, ils prépareront l'opinion publique. Ils provoqueront des législations nouvelles. Ils retarderont des améliorations réclamées par l'opinion publique, mais contraires à leur intérêt personnel, ils posséderont ou dirigeront le pouvoir, les lois, l'administration publique, le fonctionarisme, grâce à leurs écus.
Même V amour ...
Mais l'amour, nous serions heureux d'aimer, d'être aimé ?
Nous ne rencontrerons guère plus malheureux que le gueux en amour. On le dédaignera arbitrairement, sans même remarquer chez lui des qualités combien rares et précieuses, il sera rarement accepté.
Ses charmes réussiraient-ils à le rendre
MiETTP^s DE Bonheur
irrésistible, il risquera très tôt de voir en fuite, ce même amour si laborieusement conquis, lorsque l'argent trop rare ne pourra l'alimenter de mille et une faveurs toujours coûteuses.
L'épouse n'aime-t-elle pas mieux le mari qui ne critique jamais, approuve facilement les comptes, parce qu'il lui est facile de les acquitter?
Les enfants, même les enfants, n'accueillentils pas avec plus de joie le papa qui leur tend des bras chargés de jouets, de cadeaux, qui coûtent toujours quelque argent.
Le père, même le père qui pourvoit par luimême à la subsistance de toute sa famille, à leur instruction, à leur établissement, n'a-t-il pas une autorité moins discutée, mieux acceptée, que l'autre papa au crochet de sa femme, de ses enfants, ou encore de l'assistance publique ?
Depuis toujours, quand la misère entre quelque part, l'amour sort par la fenêtre.
Jusque dans la Bible, on lit avec surprise que tout «obéit à l'argent» (^).
L'argent tentera d'escalader jusqu'aux cieux, nous suggérant de les apaiser et de les conquérir par nos aumônes.
(1) Ecclésiaste Ch. XX (V 19).
Argent
Combien sont ainsi tentés de conclure que parmi les éléments de bonheur qui peuvent nous procurer les meilleures Miettes, l'argent obtient un rôle de premier ordre.
Acquérir de l'argent ...
Nous chercherons à organiser notre vie pour acquérir de l'argent. Puisqu'il demeure indispensable, nous en conserverons une part raisonnable. Nous apprendrons à le faire servir à toutes ses fins utiles, bienfaisantes. Si nous perdons un jour cet argent, par notre faute, par la faute des autres, nous apprendrons même à nous en passer, dans une certaine mesure, à nous contenter de très peu, sans devenir trop malheureux. Nos Miettes de Bonheur se seront accrues d'un élément facilement à notre portée, dont il nous importe de bien connaître les avantages et les dangers.
La pauvreté nous prive forcément d'une foule de plaisirs attirants, charmeurs.
Cette même pauvreté sait pourvoir, d'une manière surprenante, avec moins de tracas, d'inquiétudes, d'autres plaisirs encore plus raffinés, aussi enchanteurs.
Sans aucun mépris pour l'argent, l'on ne souhaite plus qu'il demeure le but ultim.e de nos
activités. L'on ne voudra plus sacrifier à sa rude conquête, nos Meilleures Miettes de bonheur.
Par le mirage qu'il exerce sur nous, par son attirance quasi irrésistible, l'or se présente avec des dangers multiples. Plus que jamais nous devons conserver la mesure, nous astreindre à de sages limites.
Aptes à le conquérir, à le conserver, à l'utiliser, si nous en devenons jamais les esclaves, nous renoncerons totalement à notre bonheur, quoique nous puissions en rêver.
Le cœur de l'homme est trop grand pour se limiter à ce point. Même lorsque l'homme s'évertue à le diminuer, à étouffer ses aspirations, il ne réussit qu'à l'atrophier, à se faire souffrir.
Nous pouvons acquérir de l'argent de deux manières : par héritage, par notre travail.
L'héritage, le don, réclament peu d'efforts de notre part ? Encore sont-ils souvent attirés par certains services qui ont exigé l'effort, le travail. Assez souvent, ils deviennent ainsi le fruit de notre travail personnel.
Travail d'oi!i l'ingratitude n'est pas toujours absente, puisqu'en dépit de nombre de services, d'amabilités, le retour des dons, des legs demeure capricieux.
Puisque l'argent représente aujourd'hui tout
Argent
ee qui est nécessaire à notre alimentation, à notre subsistance, nous devons avoir à cœur, le plus tôt possible, de gagner notre vie, sans être à charge ni à nos parents, ni à la société.
Tous les genres de travail ne sont pas également rémunérés, ne rapportent pas une somme égale d'argent, en retour d'un effort, d'une période de temps identiques, parfois plus considérables. Ces dernières années ont révélé dans tous les pays, les difficultés inouïes de trouver du travail, jamais l'homme a du se servir autant de son intelligence, pour réussir à s'employer, puis à obtenir une rémunération convenable pour luimême et sa famille.
ChoiT des carrières ...
L'embauchage est évidemment moindre dans les carrières encombrées.
Les brevets continuent à s'imposer pour classifier les compétences. Ils facilitent l'entrée dans la carrière, même lorsqu'ils n'y sont pas indispensables. Ils ne garantissent jamais la permanence du succès.
Au lendemain des succès brillants de collège ou d'universités, la lutte pour le gagne-pain commence véritablement. Elle ne saurait réussir
qu'en raison de l'opiniâtreté du travail, de la valeur des services que l'on saura rendre à ses semblables.
Les spécialités exigeant plus d'effort, d'audace, d'endurance, l'on s'explique que la concurrence y soit moindre, le gain plus considérable.
Une spécialité à la portée de tous ...
Une spécialité demeure à la portée de tous, même de ceux qui suivent la masse des travailleurs.
Apporter une attention parfaite et soutenue à son travail, quel qu'il soit. L'on devient ainsi inévitablement un spécialiste, une exception, l'on peut être rémunéré en conséquence. La masse, la foule demeure toujours paresseuse, sans attention, sans réel intérêt.
Le choix du patron, du maître peut avoir une importance réelle. Les mêmes travaux exécutés de la même manière, ne sont pas partout également reconnus.
Chacun doit enquêter pour toucher la meilleure rémunération en retour de son travail, en autant qu'elle comporte un avantage égal de permanence, d'avancement.
Argent
Les affaires atmnf le plaisir ...
Sans nuire à sa santé, l'on emploie tout son temps à des besognes utiles, faisant toujours passer les affaires avant le plaisir.
Combien travaillent à des emplois médiocres, qui atteignent des positions enviables, en s'initiant dans leurs loisirs à certaines besognes plus difficiles, moins à leur portée.
Jamais, à aucune période de sa vie, sans se déranger, l'on peut se contenter de recevoir l'argent tranquillement chez soi ou à aucune partie de plaisir. Chacun doit aller chercher Fargent, le gagner souvent plus d'une fois avant de l'obtenir.
Conserver de Varf/ent ...
Cette difficulté pour tous de gagner de l'argent apporte une raison majeure de conserver une part raisonnable de cet argent.
Conserver son argent consiste à établir une réserve entre l'argent que l'on a gagné et celui que Ton dépense. Dépenser est toujours très facile. Certaines personnes vivent, et convenablement, avec cinq ou six cents dollars par an. Plusieurs se prétendent à plaindre avec quelques
milliers de piastres de revenu. Beaucoup font des dettes qui disposent de plusieurs billets de mille, parfois même chaque mois.
Le luxe ne connaît aucune limite ...
Le luxe ne connaît réellement aucune limite. Si l'on ne peut le soutenir, c'est la déchéance, l'abjection, le découragement, combien de fois, la fin de tout honneur pour soi-même, pour sa famille, dans un suicide honteux.
Le chef de famille, la mère, entrevoyant une catastrophe possible, chercheront parfois à réduire les dépenses, à supprimer un peu du luxe. Des récriminations sans pitié, rendant le son dur du métal, entraîneront à continuer les extravagances, à filer vers la ruine, la déchéance, la misère, en roulant carosse.
Nous n'avons exactement que les besoins que nous nous créons. Nous demeurons, si nous le voulons, au-dessus de l'ambiance même de notre milieu. En 1935 comme toujours, mieux même qu'à d'autres époques, l'homme peut connaître la vie simple, sans dépenses ruineuses, lui permettant de jouir de la vie, de gagner suffisamment pour accumuler une réserve assurant l'indépendance de la vie.
Argent
Même si notre premier gain doit aider des parents malades ou dans le besoin, nous conserverons une marge raisonnable pour notre réserve.
Les réserves nécessaires ...
Une réserve du quart de notre revenu brut, paraîtra assez souvent possible. Nous réglerons toutes nos dépenses en dehors de cette réserve. Nous les aurons d'ailleurs réduites en conséquence. Il nous en faudra relativement peu, si nous le voulons, pour nous loger, nous nourrir, nous vêtir convenablement, nous amuser même raisonnablement.
Régler nos dépenses indique que nous n'aurons laissé accumuler aucune dette.
Un trop grand nombre se méprennent sur la nature du crédit, abusent de leur crédit, alors qu'ils pourraient en jouir raisonnablement.
Le crédit ...
L'achat à crédit, loué par les uns, blâmé par les autres, peut permettre de jouir de biens utiles, parfois indispensables, une année ou deux plus tôt que nous le pourrions, en économisant notre argent pour les acheter au comptant.
Si nous devons nous servir de notre crédit, nous devons le faire avec une extrême mesure et prudence. Nous ne prendrons jamais aucun engagement au-delà de ce que nos revenus suffiront à acquitter.
Toutes nos dépenses seront réglées dans les délais voulus. Nos comptes, loin d'être refusés seront alors accueillis sans méfiance, avec empressement. D'ailleurs notre réserve régulière deviendra une garantie de notre crédit.
Nous placerons cette réserve en toute sûreté ordinairement dans une Banque d'Epargne, jusqu'à concurrence d'au moins une centaine de dollars.
Lorsque notre réserve dépassera ce montant, nous nous garderons de tenter fortune dans une foule de propositions trop apparemment avantageuses pour être sérieuses, solides. Nous continuerons à déposer régulièrement à notre Banque.
Nous pourrions alors acheter des valeurs d'une de ces nombreuses Sociétés de Fiducie qui garantissent des Certificats portant un intérêt plus élevé que celui des Banques, et dont le capital, bien garanti, est remboursable soit à demande, soit à un, deux ou trois ans.
Argent
Une police d'assurance-vie représente un placement avantageux et bien protégé. Elle ajoutera une garantie sérieuse pour tous ceux, parents, associés, créanciers, envers qui notre responsabilité peut être engagée à quelque point de vue.
Devenir propriétaire ...
Dès que cet argent ainsi conservé s'élèvera à un ou deux milliers de dollars, nous pourrons songer à acheter une propriété convenable pour nous-mêmes et notre famille.
Comme nous aurons ainsi acheté cette propriété sans la payer totalement au comptant, nous verrons à la libérer complètement de toute hypothèque avant de commencer d'autres entreprises.
Si plus tard, nous achetons d'autres propriétés, pour des fins de placements immobiliers, nous pourrons bénéficier des prêts sur hypothèque.
Mais la propriété de l'homme heureux lui appartiendra totalement, pour lui demeurer, quoiqu'il puisse arriver.
Les risques raisonnables ...
Nous pourrons, suivant les circonstances, ou
Miettes de Boxheur
nous intéresser à notre compte, ou acheter des valeurs de tout repos, sur l'avis préalable d'une Société de Fiducie. Nous lui demanderons nos renseignements par écrit, nous obtiendrons une réponse par écrit, nous aurons ainsi évité, dans une large mesure tout placement trop risqué.
Plus tard, si l'aisance, la richesse nous sourient, nous pourrons, par nos lumières accrues de l'expérience de nos relations d'affaires, risquer un dixième ou un quart de notre avoir dans des spéculations mûrement examinées. Si elles réussissent, nous pourrons connaître la fortune, si elles échouent, notre aisance n'en sera nullement ébranlée, nous ne connaîtrons jamais la ruine, la misère, notre réserve sera demeurée un élément considérable de notre bonheur.
Le repos des corps célestes ...
Notre subsistance est maintenant assurée, elle ne nous inquiète plus, nos réserves sont suffisantes pour parer aux jours de maladies, de deuil, aux crises financières.
Nous sommes déjà entourés de nombreux amis qui se trouvent maints prétextes pour nous suggérer de convoiter quelque position publique. Ils ne manquent pas de nous en faire miroiter
Argent
l'éclat, la distinction.
Les partis politiques, parfois à la recherche de candidats estimés, surtout en état de solder leurs frais d'élections, ne manquent pas de nous laisser entrevoir que nos concitoyens nous réclament, même si seuls, quelques exploiteurs ont pu songer particulièrement à nos écus.
Nous nous rappellerons la réponse d'un prince hindou à un ambassadeur qui l'invitait à conquérir un immense territoire : « J'ai toujours craint de trop chercher à imiter les corps célestes. Ils peuvent exciter beaucoup d'admiration et de vénération, mais ils ont rarement du repos ».
Nous nous garderons de retomber dans une paresse égoïste, le commencement de la fin, pour combien de richards.
Nos affaires, nos responsabilités de citoyens pourront nous conduire au pouvoir, aux honneurs. Nous y conserverons, sans faillir, le sens précis de nos responsabilités d'homme public, chargé de l'intérêt public.
Nous y dépenserons notre temps, nos énergies à ce qui nous paraîtra le bien réel de nos concitoyens.
Nous ne regretterons jamais alors l'argent qui aura pu servir à ces fins altruistes.
3IiETTES DE Bonheur
^c servir de Varcjent ...
Nous nous rendrons vite compte que ce ne sont pas toujours ceux qui portent les titres les plus flamboyants qui détiennent le plus de véritable autorité.
Si notre cœur est assez profondément humain, pour vouloir que notre argent puisse servir à faire des heureux, nous ne nous fatiguerons pas à nous en faire honorer, avec tous les risques et les tracas que le pouvoir comporte.
Nous trouverons plus facile de leur faire du bien, simplement, en coopérant aux œuvres de santé, d'art, de musique, de perfectionnement humain, dans toute son acception.
Nous ne pouvons plus jouir de l'effort indispensable à gagner un argent qui nous arrive maintenant par la seule force du travail acquis ?
Nous n'oublierons pas que cet effort est le prix même de notre bonheur, nous le chercherons simplement ailleurs.
Comme nos peines, nos difficultés se font plus rares, nous soulagerons celles des autres, elles pullulent. Nous ne laisserons jamais ainsi notre vie devenir lentement incolore, ennuyeuse.
Nous y ajouterons sans cesse la coopération vaillante des braves qui nous entourent et que
Argent
nous voudrons aider à lutter, à gagner.
Leurs victoires deviendront un peu nos victoires, si nous n'hésitons pas à soutenir leurs batailles de notre générosité.
Le grand levier de toute activité hnmaine ...
La mélancolie, (humeur noire) nous menace, parce que le Soleil ne trouve plus rien à réchauffer chez nous ?
C'est qu'en nous mettant à l'abri de la misère, nous sommes devenus à l'abri du besoin.
Nous constatons que ce besoin, que nous souhaitons ne jamais ressentir est le seul véritable levier de toute activité humaine, parce que seul il provoque et stimule l'effort.
Si le grand besoin de notre subsistance est assuré, soyons en heureux, mais n'allons pas nous arrêter à moisir dans une inaction totalement malheureuse. Nous voudrons plutôt en profiter pour développer magnifiquement l'homme complet que nous portons en nous.
Un richard rassasié ...
Avez-vous entendu ce richard qui a certai-
Miettes de Boxheur
nement connu autant de richesses que chacun de nous ?
Il avait fait des œuvres magnifiques, bâti des palais, planté des vignes, des jardins délicieux, des parcs remplis d'arbres rares.
Il avait creusé des réservoirs pour entretenir la fraîcheur de ses bosquets.
Il avait accumulé plus que nous ne pourrons jamais désirer d'or et d'argent.
A ses festins somptueux, chanteurs et chanteuses unissaient leurs voix pour réjouir ses oreilles. Il ne refusait à ses désirs aucune satisfaction, à son cœur aucun plaisir.
Ne sommes-nous pas un peu tentés de devenir jaloux, à la seule énumération des plaisirs de ce richard ?
Après avoir goûté des délices auxquels les plus présomptueux ne peuvent rien ajouter, le riche Salomon devint rassasié, même dégoûté.
L'argent, les satisfactions sensibles, matérielles qu'il procure ne sont donc pas tout dans notre vie. Ils peuvent même, à nous amollir, à nous endormir, à nous rassasier, à nous ennuyer, à nous dégoûter, devenir la ruine même de notre bonheur.
Dans une mesure strictement raisonnable, nous chercherons à l'acquérir, pour jouir avec
^ Argent
tranquillité des autres miettes de Bonheur que nous pouvons cueillir sur notre route.
Nous ne ferons jamais de l'argent, un but final. Nous lui laisserons son rôle de serviteur utile, nous saurons en demeurer le Maître absolu.
L'homme vaut infiniment mieux qu'une pièce de métal ; si ce métal peut l'aider à subsister, sachons qu'il n'est pas essentiel à son bonheur.
Devrions-nous perdre notre argent un jour, toutes les bonnes heures ne seront pas disparues de notre existence, nous en pourrons goûter des Miettes encore bien appréciables.
Sans argent, la vie demeiire donne ...
Notre fortune s'est dissipée, soit imprévoyance, spéculation, accident, crise locale ou générale. Les revenus considérables d'hier n'existent plus, nos capitaux sont effondrés.
Demain, nous devrons compter sur le fruit d'un travail si difficile à obtenir pour trouver notre morceau de pain, celui de nos chers enfants.
Tout n'est pas perdu, si nous voulons réfléchir, comprendre, la vie demeure encore bonne.
Elle ne nous paraîtra jamais même bien mauvaise, si certains heureux, qui ont pu bénéficier de notre générosité, n'hésitent pas à nous
rendre la ruine presque légère, inaperçue, nous apportant le réconfort d'un appui qu'ils pouvaient difficilement nous offrir jusque-là.
JjC honhcîir de Veffort ...
Tout est pour le pire, nous ne recevons aucune aide, il nous faut recommencer au plus bas de l'échelle, braver jusqu'au mépris de nos semblables, de nos parents.
Nous fuirons un peu les hommes, même nos proches, s'ils se donnent la mission désagréable d'ajouter à notre malheur. Nous n'en serons peut-être que plus hoaimes. Il avait beaucoup d'expérience de la vie, celui qui a écrit un jour dans sa solitude : Chaque fois que je subis le contact des hommes, j'en reviens moins homme.
Nos facultés demeurent intactes, pourvu que le courage soit là pour les ranimer et provoquer l'effort.
Et nous nous surprendrons lentement à retrouver dans cet effort renouvelé une paix réconfortante, une patience toute sereine, une espérance en dépit de toutes les déceptions, de bonnes Miettes de Bonheur, qui paraissent venir du fond de notre âme.
Pour avoir perdu notre argent, nous avons
Argent
retrouvé notre âme.
Sans phrase, sans vaine formule, sans partipris de philosophe ou de moraliste, pour qui a connu les deux, le prix des deux, la capacité de bonheur des deux, entre l'argent et l'âme, la compensation est vite établie.
Sans phrase, sans vaine formule, l'on ne voudra jamais sacrifier son âme à son argent.
S'ils peuvent cheminer côte à côte sur une route bien droite, sans aucun détour où l'âme risquerait de s'écarter, le bonheur les accepte, les accueille ; l'argent, au service de l'homme, de son âme surtout, devient un instrument de bonheur.
Lorsque nous avons perdu cet argent, la nature nous demeure avec la chaleur de son soleil, les brises de ses arbres, la rosée de ses herbes, le parfum de ses fleurs, la pureté de son air qui nous remplit les poumons, la fraîcheur de son eau qui nous désaltère mieux que les plus fines liqueurs.
Il ne nous reste que le plus strict nécessaire, rien de superflu ? Nous l'apprécierons d'autant plus. Chaque petite chose que nous pourrons lentement ajouter à ce nécessaire nous apportera une satisfaction nouvelle.
Pour être fréquents, tristement grands, nos
besoins peu à peu comblés nous apporteront, à notre surprise, autant de miettes de bonheur inattendues.
Deux scènes vécues ...
Assistons à une demi-heure d'intervalle aux deux scènes suivantes bien vécues, tout près de nous, remplies de leçons à retenir malgré leut banalité :
Une jeune fille reçoit à l'occasion de ses débuts un piano d'une valeur de quelques milliers de dollars.
En dépit des efforts évidents que l'on a pu faire pour lui être agréable, elle trouve à ce piano, dernier cri, une foule de défauts : son trop aigu, apparence lourde, couleur qui ne lui plaît pas. Elle laisse pleuvoir les comparaisons avec nombre d'instruments de moindre valeur, elles sont tristement désavantageuses, désagréables. C'est à peine si mademoiselle en remercie son papa, tant elle est désappointée. Le cher piano aurait dû coûter au moins un ou deux mille dollars de plus. Le père en est tout malheureux, la mère est désolée, et la jeune fille demeure profondément ennuyée.
A un magasinet tout près, un gai luron vient
Argent
demander au commis une bonne musique à bouche. C'est son cadeau de fête.
Presque toute la famille l'accompagne, le père, deux frères, une sœur. Il essaie différentes musiques, réclame des opinions. Quelques-unes au prix de vingt-cinq à trente-cinq cents lui paraissent dispendieuses.
Le père lui dit à un moment, sur un ton satisfait, qu'il peut choisir sans regarder au prix.
Le choix est alors vite fait, la musique coûte trente-cinq sous. Tout le monde est joyeux, le garçon est rayonnant, « tu ne m'avais pas dit que tu paierais autant que cela » lance-t-il à son père en guise de remerciements ? Le père jubile de sa générosité tant appréciée, chacun se sent heureux.
Lorsque l'on a vécu ces deux scènes, il faudrait être aveugle, tristement borné, pour croire encore que l'argent seul, la richesse traîne infailliblement à leur suite le bonheur, les meilleures heures.
Peu d'argent vaut parfois mieux que beaucoup ...
Aurions-nous perdu beaucoup d'argent ?
Nous jugerons facilement nous-mêmes qu'un peu
d'argent peut valoir mieux que beaucoup, apportant moins de tracas, d'inquiétudes, de trahisons, de mauvaises heures.
Se contenter de ce que l'on a, de ce que l'on peut avoir légitimement, offre une recette de bonheur préférable à celle de faire beaucoup d'argent.
Relativement facile à gagner, du moins en temps normal, l'argent est de beaucoup plus difficile à économiser, à conserver.
Instrument capricieux, il exige une mesure, une bonté inépuisables, pour être constamment employé à faire des heureux.
Jlrt
Quelle âme d'artiste !
Et, dans notre atmosphère saturée d'utilitarisme oi!i nous entendons de tout côté : « Qu'estce que cela rapporte », nous demeurons surpris de ces exclamations qui résument tant de vérités banales : salaire de maître, salaire de juge, salaire de ministre.
Pourquoi pas salaire d'artiste ?
Presque tout le monde hausserait les épaules. Ils sont généralement si mal rémunérés, si arbitrairement aussi.
Artiste par Vâme ...
Nous voulons exprimer la valeur d'un artiste, la perfection de son art, les émotions qu'il excite chez nous, la part d'admiration qu'il nous arrache presque avec violence, nous voulons essayer de souligner comme un certain degré de vie que
nous reconnaissons en son œuvre et nous disons: Quelle âme d'artiste !
L'exclamation n'en est pas moins juste, précise.
L'art n'est en somme qu'expression de beauté, beauté exprimée par le pinceau, par les mots, par les sons, par les lignes, empruntée aux manifestations de vie de la nature, aux profondeurs mystérieuses de l'être humain.
L'animal n'y peut rien avec son instinct, il faut faire appel aux êtres intelligents que nous demeurons, pour rencontrer l'artiste.
Nous sommes artistes par l'âme. C'est à reproduire les beautés que nous voyons autour de nous, et tout ce monde de beautés que nous portons en nous, que nous faisons œuvre d'art.
Nous oublierions quelques-unes des meilleures Miettes de Bonheur, en ignorant les joies de Fart.
Béantes qui nous entourent ...
Beautés qui nous entourent, beautés que nous portons en nous.
Beautés de la nature ; elles ne nous doivent rien.
Bien avant nous, elles ont préparé ces jardins de délices, ces sphères célestes qui veulent
Art
bien communiquer tout juste avec nous, pour nous démontrer que notre vue ne peut atteindre au-delà.
Si notre intelligence demeure avide de percer de tels mystères, tout un monde d'astres qui nous entoure, se charge de nous en présenter une multitude qui semblent se jouer de nos recherches, de notre puissance de vision, et cela depuis des siècles.
Cosmos ...
Un peuple, dont les œuvres, pleines de mouvement et de vie, ont laissé entrevoir une âme toute remplie de gaieté, d'élégance, d'activité heureuse, les Grecs n'ont trouvé d'expression plus juste pour désigner le monde, que le mot même de beauté : cosmos.
Et pourtant, point n'est besoin de nous arrêter longuement autour de nous pour comprendre les efforts qu'il nous faut faire, pour en éloigner combien de laideurs, de souffrances, de tortures.
Comme le monde, la vie humaine comporte ses éléments d'activité sans intérêt, près desquels chacun passe sans y ressentir mieux que la monotonie d'un état de choses auquel nous semblons rivés de par nature.
C'est l'embryon de la vie, l'éclosion de nos facultés, dans ce qu'elles ont de plus imparfait, de plus terre à terre.
C'est la fleur existante, mais sans couleur, déjà fanée, privée de son soleil. Nulle trac€ d'agrément, de beauté, de perfection.
Qu'un rayon de soleil vienne caresser cette fleur, nous voyons poindre ses mille couleurs si agréables dans leur variété.
L'homme peut se pencher sur cette nature dont il réunit en lui ce qu'elle a de plus puissant, de plus beau, de plus parfait.
L'homme peut exprimer quelques manifestations de cette excellence qui l'entoure et où il se confond. La vie de l'artiste n'apparaît-elle pas ainsi colorée, comme la plus agréable des fleurs ?
Traversant la vie en vitesse, Vhomme n^y voit rien ...
Réflexion de l'esprit, aspiration du cœur, expression de la bouche, de la main, des vibrations rythmées des corps, c'est l'œuvre d'art.
L'homme peut parfaitement exister, naître, croître physiquement, mourir sans en rien connaître, il aura perdu les meilleures heures de sa vie.
Art
Cet homme aura passé en grande vitesse, comme à travers certaines villes, dont il peut apprendre les noms inscrits sur quelques gares de chemin de fer. Il aura entrevu au passage, les cheminées de quelques industries, des maisonnettes toutes enfumées, sans intérêt.
Il ignorera tout des monuments, des parcs, des souvenirs vivants de ces villes, de l'hospitalité caractéristique de leurs habitants, de leur vie besogneuse.
Il ne soupçonnera même pas tout ce qu'il pourrait retrouver de sa vie, de son âme dans leurs manières, leurs sentiments, leur histoire. 11 continuera à n'en rien savoir, à n'en rien sentir, à n'en rien apprendre, il passera en vitesse.
Le nombre est malheureusement légion de ceux qui vivent ainsi en vitesse, passant à côté sinon en arrière de mille beautés, sans s'y arrêter, les pressentir, en jouir donc.
Nos infériorité'^ ...
L'homme n'existe pas que pour marcher, il serait trop inférieur ; que d'animaux le surpasseraient sans comparaison possible.
Inférieur encore en adresse, inférieur en force, inférieur en poids, inférieur même en
longévité.
L'homme se rabaisserait à la partie la moins heureuse de son existence que de la limiter à sa stricte subsistance.
L'homme s'éclaire, s'illumine par la science.
La science qui ffagne la vie ...
La science devient le phare directeur de l'existence humaine, lui permettant non-seulement de subsister, mais de se développer, d'accroître le champ de ses expériences, les limites de son pouvoir.
La science ressemble ainsi beaucoup à l'homme qui gagne la vie.
Comme l'homme, la science n'a-t-elle pas besoin d'une compagne pour l'agrémenter ?
La compagne qui F agrémente ...
L'art dans la vie, joue le rôle de l'épouse aimante et caressante au foyer.
Personne ne refuse jamais d'ajouter la joie à l'utilité du travail. La science demeure le travail utile.
Le temps est venu où la qualité des matériaux, la solidité de fabrication ne suffisent plus
Art
à trouver et à conserver le marché nécessaire au travail scientifique.
Le charme artistique, la beauté de l'œuvre réussissent dans une large mesure à conquérir une demande qui se refuse de plus en plus aux données froides, quasi mortes de la science.
Uart ignoré, méconnu j méprisé ...
D'article de luxe, ignoré, méconnu, méprisé, l'art passe d'emblée au rôle supérieur qui lui appartient.
Appuyé sur la science qui ne peut lui nuire, qui lui apporte la seule base solide d'où il peut s'élever sans danger, l'art introduit dans l'existence cet élément humain, supérieur à la nature, par où le chef de la création, se rappelle de mieux en mieux, pour son propre bonheur, qu'il en est le chef d'œuvre.
Un peu comme l'homme sur la femme, la science détient sur l'art une autorité incontestable. Nous rejetterions d'excellentes Miettes de Bonheur, en tentant de limiter l'activité du mari à l'office de maître, et d'oublier qu'à côté de sa charmante compagne, il peut savourer longuement les joies de l'époux et du papa.
Uami de la création ...
Le savant demeure à un certain degré le maître de la création. Il restera à l'artiste d'en devenir le véritable ami, l'amant, l'époux, le nouveau créateur.
Si personne ne discute la valeur du maître, tous trouveront que l'ami mérite une excellente place. Tous voudront partager les bonnes heures de l'artiste.
L'art est expression de l'âme.
Quelques âmes s'expriment avec plus de facilité que d'autres. L'étude demeure indispensable pour apercevoir d'abord, analyser, puis décrire aucune beauté, qu'elle soit en nous ou autour de nous.
L'artiste arrive ainsi à une œuvre plus parfaite encore que l'œuvre naturelle, son esprit peut réunir plusieurs beautés aperçues, les reproduire sans leurs infirmités ou leurs laideurs.
C'est ce que Platon observait il y a des siècles : « l'art est plus correct que la nature ».
Idéal, réalité ...
Idéal et réalité demeurent essentiels à l'œuvre d'art. Victor Cousin en traçait déjà certaines
Art
limites ; l'idéal sans la réalité manque de vie, la réalité sans l'idéal manque de beauté.
Sans chercher à retracer toutes les manières dont l'artiste tente d'exprimer ces beautés entrevues, il semble que musique, poésie, architecture, peinture, sculpture peuvent apporter de bonnes heures, et que nous n'aurons pas lieu de regretter ces quelques miettes que nous essaierons d'en cueillir.
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