‹ Miettes de bonheurChapitre 8 sur 17 · MUSIQUE · texte numérisé non relu

MUSIQUE

Suivant les Anciens, neuf déesses, que les Grecs appelèrent les neuf Muses, présidaient à l'ensemble des beaux-arts.

Musique résuma définitivement l'idée Art- Beauté, et Voltaire écrit « qu'il semble assez prouvé que les Grecs entendirent d'abord par ce mot Musique tous les beaux-arts ».

Simple jeu f ...

Cette combinaison harmonieuse de sons mesurés, rythmés, n'est-elle qu'un simple jeu de cartes, ruse quelconque sans aucun sens, sans aucune réalité ?

L'intelligence, la raison, la science ont leur langage : la parole. La bouche parle de l'abondance du cœur. L'attraction du sentiment qui captive demeure encore le moyen le plus efficace de persuasion.

Musique, langage du coeur ...

Le cœur humain ne pourrait-il avoir son langage bien à lui et qui serait la Musique ?

Si la nature nous offre les tumultes des tempêtes, la grande voix du tonnerre, elle n'a jamais voulu nous priver du chant de ses oiseaux, du chuchotement des feuilles, des lamentations de la brise et du vent.

La nature n'a pu oublier de donner au cœur d'exprimer sans éclat, sans lourdeur, comme en rêve, ces émotions trop profondes pour que la voix puisse les décrire, et qui ne peuvent sortir des poitrines humaines que comme un son gai, triste ou tendre. .

Mieux qu'un caprice d'invention humaine ...

L'ordre même qui préside à l'harmonie de ces sons indique qu'ils tiennent mieux qu'à un caprice d'invention humaine.

Il semble que le cœur humain, si instable, si inconstant, si changeant, n'ait reçu un mode d'expression aussi harmonieusement ordonné que pour démontrer comment certaines règles contre lesquelles il s'élève capricieusement, demeurent

Art — Musique

une condition même de son bonheur.

Elan de l'âme, la musique répercute les émotions du cœur, dans son rythme, sa cadence.

L'ouïe est formée pour analyser et juger la sensation que lui causent ces mouvements de la vibration des corps, et le cœur humain y ressent une force qui le touche et en active toutes les puissances de sentir.

Nous nous inclinons tous devant la simplicité et la grandeur de la musique.

Dépassés par les lois qui la mesurent, nous l'acceptons comme la seule grande voix oli toutes les nations peuvent peindre leur âme en un rythme harmonieux, comme le son universel à la portée de tous, pouvant apporter à chacun une parcelle de vie, de tendresse, d'émotions. Nous comprenons que Newman ait pu écrire :

« Il y a sept notes dans la gamme, disons quatorze. Que c'est peu de chose pour une si vaste entreprise ! Comment la science peut-elle tirer un si magnifique parti de si maigres ressources. Et de quels pauvres éléments se sert k compositeur pour créer un monde nouveau !

« Est-il possible que ces inépuisables changements et dispositions de notes, si riches et si simples, si complexes et si bien réglés, si variés et si imposants, ne soient que de simples sons

destinés à passer et à disparaître à jamais.

Effusions de Vétcrnelle harmonie ...

« Est-ce que ces mystérieuses agitations du cœur, ces profondes émotions, ces étranges aspirations vers l'inconnu, et ces terribles sensations dont on ignore l'origine, peuvent être produites par ce qui n'a aucune réalité, par ce qui ne vient que pour disparaître et trouver en soi-même son commencement et sa fin ?

« Non, cela n'est pas ainsi, cela ne peut pas être. Non : elles se sont échappées de quelque sphère supérieure, elles sont les effusions de l'éternelle harmonie transmises par les sons terrestres, elles sont les échos de la maison paternelle, les voix des anges, les magnificat des saints, les lois vivantes du royaume divin ou les attributs de Dieu ; elles renferment quelque chose de supérieur à elles-mêmes, que nous ne pouvons mesurer, que nous ne pouvons exprimer ; et cependant un homme mortel, qui peut-être ne se distingue de ses semblables sous aucun rapport, a le don de les évoquer ».

Çiiand tout fait mal ...

Lorsque nous souffrons des hommes ou des

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choses, il semble que tout fait mal en nous, autour de nous.

Un bruit même fatigue, des chants gais nous rendraient plus tristes, tout chant nous pèserait, toute vie humaine, au seul contact nous devient à charge.

Toute lumière est trop vive. Dans une demiobscurité, quelques touches de violon ou d'un orgue bien velouté, commencent un apaisement qui nous surprend.

Berce, berce encore ...

L'on aurait aggravé notre douleur, non à la brusquer, à la toucher seulement. Voici que l'on semble glisser très doucement tout autour. L'on nous frôle et notre mal nous laisse peu à peu, nous ressentons comme une sympathie qui attire.

Nos yeux rejettent le trop plein de larmes qu'un cœur déjà lourd sent déborder. Et nous ne disons pas : « Joue plus fort ». Nous murmurons, comme en nous-mêmes : «Berce, berce encore...»

Et, d'être ainsi bercée, notre douleur s'apaise. Les hommes nous paraissent un peu moins mauvais. S'ils nous méconnaissent, nous calomnient, nous méprisent, ils le font par ignorance, par sottise, devons-nous leur en vouloir jusqu'à

Miettes de Boxheur

nous en faire tant de mal ? Berce, berce encore ...

Que les jours sont mauvais ... Tout semble reculer, manquer, c'est la ruine, la pauvreté, la faim, l'absence de l'aimée, du mort que nous pleurons encore au plus intime du cœur.

Nous sommes follement agités, désespérés. Le repos que ces harmonies nous apportent est comme un baume.

L'oubli devient un commencement de guérison. Alors que tout semble nous manquer autour de nous, lorsque nous croirions nous perdre sans espoir, en face du néant qui nous attire, voilà que nous nous retrouvons, nous retrouvons notre âme ...

Berce, berce plus fort ... Et notre âme se sent revivre ; un nouvel effort lui paraît possible, toutes les espérances ne sont pas mortes.

Presque le goût de chanter ...

La vie demeure encore bonne, même s'il nous faut vivre de peu.

Nous respirerons l'air pur, à défaut de parfums. Nous nous abreuverons d'eau fraîche, quand nos fines liqueurs sont épuisées. Nos repas ne réclameront qu'un menu restreint, parce que nous aurons plus faim. Nous aimerons l'ab-

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sent, le mort quand même, nous sentirons leur souvenir apaiser notre douleur. Leur âme revit un peu dans la nôtre. Jouez, jouez plus fort ... Nous nous sentons le goiàt de chanter.

Chantons notre bonheur ...

Et l'orchestre accroît facilement ses grâces au diapason de notre gaieté. De meilleures nouvelles nous jettent la joie dans l'âme, nous danserions de contentement ! Nous goûterons une bonne heure à mêler notre joie aux échos des instruments, et dans une chanson connue, aimée, si nous le pouvons, intérieurement quand même si notre voix se refuse, nous chanterons notre bonheur ...

En avant, marche ! ...

Les luttes sont parfois très dures. Tout n'est pas perdu, mais les difficultés s'accumulent. Nous voulons gagner quand même, compter sur l'élan.

En avant, marche ! Chants guerriers, il semble qu'à vous entendre, l'on se sente entraîné à la victoire.

L'âme se replie avec toutes ses énergies, vous la lancez avec toutes ses puissances.

Les clairons se sont tus, c'est la vie monotone, ennuyeuse, triste, lutte pour une subsistance pauvre, découragée. Nos compagnons chantentils ? Employons le remède précieux d'oublier au moins partiellement notre douleur, au contact du bonheur des autres.

Et si nous le pouvons, regardant les meilleurs côtés de la vie, il y en a toujours de mauvais, partout, où que nous soyons, quoique nous fassions, laissons chanter notre cœur ...

Dans ces sons rythmés où l'univers semble recevoir une nouvelle âme, nous entrevoyons de larges Miettes de Bonheur. La Musique nous apparaît comme l'une des expressions les plus comiplètes du bonheur humain.

Du berceau- à la tombe, même quand notre voix s'y refuse, notre âme chante ou l'on chante autour d'elle.

Bientôt notre voix sera éteinte. Cette vie, morte en nous, rappellera trop froidement que ces sons divins devaient sourdre d'où la vie ne s'absente jamais, puisqu'ils ne peuvent plus trouver aucun écho dans nos instruments aujourd'hui si merveilleux, demain privés de vie. Qu'autour de nous, ceux qui continueront la vie, ne cessent de chanter, de goûter les harmonies divines.

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Les chants du honheur ...

Quand notre souvenir sera dissipé, quand ces pages vieillies rappelleront distraitement cet effort sincère pour jeter autour des humbles, des petits, de pauvres Miettes de Bonheur ; des chants du Bonheur pourraient continuer à les rappeler aux humains, toujours avides du bonheur.

Ces chants pourraient redire, combien mieux que ces pages, le besoin insatiable du Bonheur, comment l'intelligence de l'homme doit lui servir à le conquérir, à le mesurer, à le conserver.

Ces chants rappelleraient un peu le premier hymne de l'Adam parfait, roi de la création.

Roi de lui-même, roi de la nature, l'homme retrouverait peut-être son premier chant du bonheur.

Et le bonheur, ainsi semé partout par ses chants, ses Miettes se propageraient, grandiraient, tout comme un souffle réchauffant des âmes.

Le cœur humain comprendrait que ses harmonies le dépassent, dépassent la nature, qu'elles touchent au rêve, au mystère, à l'immortalité.

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