‹ Miettes de bonheurChapitre 9 sur 17 · POESIE · texte numérisé non relu

POESIE

Pendant que nous tentions de démontrer l'importance des chants, chacun devinait, et depuis longtemps, le rôle des poètes.

Les poètes ignorés, méconnus ...

Pourquoi les poètes demeurent-ils à ce point ignorés, méconnus ? La faute en est-elle aux poètes, est-elle à la poésie ?

L'homme aurait-il assez d'un langage ? N'aurait-il que faire de ce parler rythmé oiJi le vers semble ornementer inutilement des pensées que nous préférons lire dans leur simplicité ?

Les poètes peuvent difficilement porter envie aux prosateurs, pour avoir abusé de leur genre.

C'est méconnaître la poésie que de l'abaisser à un passe-temps passager. C'est oublier le rôle beaucoup plus important, essentiel du poète dans l'économie du bonheur de l'homme.

La musique tient à l'infini, par l'ordonnance

Miettes de Boxheur

même de ses harmonies.

La poésie ciierche à exprimer en un langage humain les beautés cachées de la création.

Rien de vil, rien de grotesque ne saurait l'alimenter, sans la dénaturer.

L'homme résume admirablement en lui les trois mondes matériel, végétal, animal.

La grande place du poète ...

Quel sera l'artiste qui pourra le mieux regarder, analyser, deviner, comprendre, exprimer les merveilles de cette matière, de cette vie végétale, de l'animal qui nous apparente, puis de leur roi que nous demeurons ?

Cet artiste est le poète. Plus l'humanité réintégrera son véritable rang, en tête de l'échelle des êtres, plus elle méritera de régner par son cœur, plus grande elle voudra faire la place du poète.

Depuis toujours le poète a connu, apprécié, aimé, chanté l'âme de l'homme, même pendant des siècles où l'homme a trop ignoré cette âme, sa valeur incomparable.

Vivifiés par l'air depuis toujours, nous en sommes encore à chercher la formule de la vie.

Art — Poésie

Les amis qiii nous fatiguent ...

La chaleur du soleil nous réchauffe. Nous en abusons sans même chercher à savoir ce que nous vaut cette attention constante d'un astre qui préside au complet développement de l'humanité, comme s'il pouvait en être le cœur.

Les bois nous protègent, nous couvrent, nous servent. Les plantes, les oiseaux, les tempêtes nous laissent indifférents.

Nous vivons, pour un trop grand nombre, en vitesse, presque fatigués de cette multitude d'amis qui nous entourent, nous aident, peuvent nous enchanter, et dont nous connaissons à peine les noms.

D'un œil distrait, nous nous arrêtons à peine pour les entrevoir superficiellement. Qui verra pour nous leur âme, la comprendra, rétablira avec nous un contact qui nous rendra plus heureux ?

Car l'air, le soleil, les bois, le ciel, les feuillages, les oiseaux, l'eau, les animaux demeurent de notre famille.

Savoir nous les introduire, nous découvrir leurs liaisons, nous présenter leurs relations de toujours avec la famille humaine, c'est les rapprocher de nous, les rendre sympathiques, presque aimables, attirants.

Le pourvoyeur d'amis ...

Pour les avoir mieux regardés que nous, avec toute son âme, le poète est entré dans leur intimité. Il peut nous les présenter, nous les découvrir.

Le poète devient ainsi pour tous un pourvoyeur d'amis, dans un monde sympathique, très intéressant, auquel nous demeurons indifférents par une ignorance regrettable.

Le poète comble nos absences, nos distances froides. Le poète, fort de tous les apports de la science, nous rapproche les véritables merveilles dont nous sommes environnés, auxquelles nous sommes trop habitués, pour les apprécier, les goûter.

Le poète connaissant mieux, aime davantage, il distribue plus aisément les sympathies et l'amour.

Le poète ne peut se tromper, sans faillir à sa tâche. Les êtres qu'il a mission de découvrir, de présenter, de faire aimer, portent un nom, des exigences, des relations, une histoire.

Le poète se doit de les respecter, au risque de se fourvoyer, de devenir un maître de cérémonies désespérant, que personne ne voudra suivre, qui sera chassé sans merci.

Art — Poésie

Le son de l'immortalité ...

Poussé par ses aspirations à exprimer dans leur vérité éternelle, toute cette vie qui s'épanouit autour de nous et en nous, le poète apporte sur des lèvres humaines, marquées d'avance par la mort, un verbe qui rend à toutes les beautés de ce monde, le son de l'immortalité.

Vérités de la pensée, pain de l'intelligence humaine !

Vérités de la vie, vérités du cœur, dans leurs émotions qui touchent et conduisent à l'infini.

L'humanité s'achemine vers les rêves des poètes ...

L'humanité s'achemine, lentement, aussi vite qu'elle peut entrevoir les raisons profondes de ses activités, l'humanité tend, court vers ce qu'elle appelle les rêves des poètes.

Chantre des beautés que nous côtoyons, sans les connaître, le poète demeure le précurseur de la vie heureuse de l'humanité assagie, docile aux dictées de son intelligence, abandonnée aux effusions et aux poussées saines de son besoin infini d'aimer.

L'humanité deviendra de plus en plus heu-

reuse, parce qu'elle comprendra mieux. Plus heureuse parce qu'elle obéira plus spontanément aux lois de la saine raison. Plus heureuse, parce qu'elle aimera les hommes, les choses, presque sans limites, gardant la saine mesure de l'ordre qui commande, assure, conserve l'amour.

Dans cette douce ascension vers le bonheur, l'humanité se rappellera que les poètes auront entrevu depuis longtemps « l'âge d'or » qu'il lui fera bon de vivre.

La vie, une poésie mise en action ...

L'humanité acceptera que, regardant de plus près la vérité dans les idées, dans les êtres, dans tous les êtres, lés poètes auront possédé à l'avance quelques-uns de ses meilleurs éléments de bonheur.

L'humanité ne pourra plus bientôt traiter de rêveur, d'idéaliste, l'écrivain qui a voulu que « la vie soit une poésie mise en action ».

L'humanité s'achemine lentement vers la pleine vérité.

L'humanité, péniblement d'abord, puis allègrement s'habituera à réfléchir, à poser des actes raisonnes, mesurés, bienfaisants, heureux.

Art — Poésie

L'humanité reconnaîtra de mieux en mieux ses bienfaiteurs, ses prophètes de bonheur.

La vie humaine, plus heureuse, composera le plus beau poème, mis en action.

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